En mai 1818, Thomas Frognall Dibdin, bibliophile anglais, visite Jumièges. Compte-rendu...

« La voilà Monsieur, crie le postillon, voilà la belle abbaye ! » Mai 1818, par un après-midi ensoleillé, Thomas Frognall Dibdin débarque à Jumièges, accompagné d'un ami.  Dibdin tient les maisons de l'entrée du bourg pour élégantes. Et remarque l'opulence du presbytère. Et descend dans une auberge qu’ils suppose être un ancien bâtiment abbatial.  Grand toit d’allure gothique, solide pilier à l’entrée, c'est en fait l'ancienne crèche à vaches. Aussitôt, les villageois entourent le cabriolet. « Voilà Messieurs les Anglois qui viennent voir l’abbaye. Mais il n’y a rien à voir… » En moins de cinq minutes, la tenancière lui trouve un guide et une clef. Dibdin explore longuement les ruines. Puis entreprend de déjeuner près de ruines fraîchement amoncelées. L'aubergiste lui fait porter des serviettes et des verres.  Bientôt le tonnerre gronde. Tout aussitôt les nuages se dissipent et laissent percer un soleil déclinant. L'Anglais maudit le "propriétaire actuel, homme opulent, demeurant à Rouen , qui trafique à plaisir de chaque pan de mur encore debout ou renversé, pour le misérable gain qu'il retire de la vente. Je ne crains pas de le dire, tous les corps constitués de Rouen, le maire en tête, devraient se placer entre ce riche impitoyable et l'abbaye, victime de sa brutale avarice et de sa barbarie."

"Nous montâmes l'escalier de pierre dégradé de la tour de gauche, en entrant par le portail occidental, et parcourûmes le dessus des voûtes des deux ailes, recouvertes de terre, d'herbe, de ronces et de fleurs sauvages. Point de toit qui les surmonte; elles sont exposées nues aux injures du temps , de sorte qu'elles ne peuvent manquer de céder bientôt, et d'aller grossir l'énorme tas de ruines accumulées au-dessous d'elles. En effet, je remarquai ( je ne me souviens pas à laquelle des deux voûtes), je remarquai , dis-je, une horrible crevasse , menaçant de laisser choir plusieurs milliers pesans de débris. L'escalier de la tour de droite est maintenant impraticable...
(Faux! Il l'était encore en 1825!)

"Nous descendîmes, et parcourûmes le village ( perdant de vue, le moins possible, l'abbaye ) , en faisant la conversation avec les habitants du lieu. La soirée s'annonçait d'une manière agréable; hommes, femmes et enfants étaient assis, ou folâtraient en plein air. On s'aperçut que nous désirions prendre quelques informations : il y eut bientôt cercle autour de nous. Un des assistants, particulièrement, me donna des notions exactes sur les dégâts éprouvés par l'abbaye pendant la Révolution. Le toit avait été abattu, parce qu'on voulait en avoir le plomb pour faire des balles ; les bancs, les autels, les ouvrages en fer avaient été convertis en d'autres instruments de destruction; enfin, la grande cloche avait été vendue à Rouen, au profit de certains spéculateurs exploitant une fonderie de canons.

"La manie révolutionnaire avait abruti l'abbé lui-même. Cet homme, que l'on peut dire Damned to everlasting fams, Condamné à subir l'immortalité, avait fait partie des religieux du monastère. Parvenu à la direction de l'établissement, il imagina d'employer jusqu'à la dernière pièce du mobilier pour satisfaire la meute révolutionnaire qui venait hurler chaque jour aux portes de l'abbaye. S'il eût pu du moins prétexter la violence ; mais non : chef suprême du monastère , il semblait se complaire à le détruire. Ne parlons plus de ce misérable.
(Voilà une bien curieuse version de l'histoire ! L'abbé de Jumièges à la Révolution n'a jamais mis les pieds à l'abbaye.)

"Après avoir satisfait notre curiosité autant que possible, mais non pas autant que nous l'aurions désiré , nous retournâmes à l'auberge, commandâmes nos chevaux, et fimes nos préparatifs de départ pour Caudebec. L'hôtesse paraissait affligée de se séparer de nous , tant elle aimait messieurs les Anglais qui venaient voir sa chère abbaye de Jumièges ! Il fallut traverser une seconde fois le village ; ce fut l'affaire de cinq minutes. Nous dîmes adieu à l'abbaye, « un long, un bien long adieu. » Plus d'une fois nous nous retournâmes pour la voir encore , et les deux sveltes clochers à l'occident semblaient répondre avec empressement à nos vœux, en se montrant autant de fois à nos regards. Nous les apercevions encore à une lieue du gîte que nous allions chercher...."


Thomas Frognall Dibdin (1776 - 18 novembre 1847), bibliophile anglais, fils de Thomas Dibdin, frère navigateur de Charles Dibdin. Il était ministre anglican et bibliothécaire de John Charles Spencer.

Sujet connexe : la visite d'Hector Estrup en 1819