Le 26 juin 1870, la Société des Amis des Sciences naturelles de Rouen visite l'abbaye. Le compte-rendu de Jules Adeline. Avant l'arrivée des Prussiens...

Dessinateur, aquarelliste, Jules Adeline (1845-1909) résidait 36, rue Eau-de-Robec, à Rouen. (Source: Rouen-Histoire)


On avait quitté Rouen de bonne heure. Le déjeûner eut lieu à Duclair, puis on se rendit aussitôt à Jumiéges, si justement célèbre par son abbaye de bénédictins.
Maintenant, hélas ! on ne trouve plus que des ruines. Les bâtiments conventuels qui offraient un développement énorme, puisqu'ils abritèrent jusqu'à 900 moines et 1500 frères convers, n'existent plus.
Ils s'étendaient vers l'Est, à droite de l'église actuelle mais il n'en reste pas le moindre vestige et ils ont mait place à un parc assez agréablement dessiné.
Ce curieux monastère de l'ordre de Saint-Benoît, fut fondé en 635 par saint Philbert, et aujourd'hui encore on peut voir une clef de voûte sur laquelle on a représenté saint Philbert caressant le loup de Sainte-Austreberthe (V. planche gravée par E.-H Langlois.
).

Dévasté par les Normands en 930, Guillaume Longue-Epée le reconstruisit, et un siècle plus tard, en 1040, l'abbé Robert II fit élever une nouvelle église consacrée en 1067, celle dont nous voyons les ruines; mais aujourd'hui, le chœur, les chapelles latérales, construites au xve siècle, et l'église Saint-Pierre accolée à l'église principale, ont presque entièrement disparu. Çà et là quelques bases, quelques fûts de colonnes brisés, des pans de murailles, des fragments d'archivoltes et des chapiteaux jonchant le sol, c'est à peu près tout ce qu'il en reste.
Les deux tours du portail ont mieux résisté, la maçonnerie soigneusement appareillée a défié les injures du temps et les arcatures romanes, les colonnes trapues et les chapiteaux au sévère profil sont encore là pour nous permettre de juger du style de l'édifice. Autrefois, ces deux tours étaient surmontées de toits pointus et effilés — l'un conique, l'autre pyramidal — mais en 1835, les couvertures en ardoises menaçant ruine et donnant des craintes sérieuses pour les habitations voisines, les combles furent détruits.

 La tour carrée de la croisée a disparu sous l'effet de la mine que firent jouer les démolisseurs, sauf un seul pan de mur, « et il y a quelque chose d'effrayant dans la solitude de cette archivolte qui s'élance vers le ciel si haut sur une base si étroite et qui se soutient comme par miracle au milieu de tant de monuments abattus. » (Voyage pittoretque tant l'ancienne France, par Ch. Nodier, Taylor et A. de Cailleux. — Normandie, in-folio, pi. Paris, Didotl'alné, 1830.)
Cette tour était jadis surmontée d'une flèche en charpente, recouverte en plomb, flèche délicatement ouvragée et fort élevée qui ne subsista que jusqu'en 1573.
Suivant le père Duplessis, l'église mesurait 265 pieds de long et 63 de large, le chœur 43 pieds et demi sur 31 de large. La tour de la croisée mesurait 91 pieds sur chaque face et s'élevait, non compris la flèche, à 124 pieds au-dessus du niveau du sol, et les tours du portail ne comptaient pas moins de 155 pieds. Cependant, E.-H. Langlois, en citant ces mesures, croit que la hauteur réelle des deux tours dépasse la cote indiquée.

Malheureusement, ces renseignements sont fort utiles pour l'archéologue et au besoin il pourrait encore en vérifier l'exactitude, mais l'excursionniste et le visiteur n'en désireraient pas moins trouver des vestiges plus nombreux de ce regrettable édifice.

 Le temps n'est cependant relativement entré que pour peu de choses dans ces ruines, si grandioses d'aspect après tout — puisqu'il faut en prendre .son parti et s'en consoler — et des hommes ignorants et cupides en ont presque seuls causé la destruction.
La majeure partie des ornements a disparu, d'autres ont été dispersés, ainsi : le tombeau d'Agnès Sorel a été saccagé, les statues du tombeau des Enervés — figures coloriées qui ne remontaient pas au-delà du règne de saint-Louis — ont été mutilées; un saint-sépulcre en marbre orne l'une des chapelles de l'église de Caudebec; la grosse cloche, dont les habitants de Jumiéges étaient fiers à bon droit, sonne maintenant le tocsin dans la tour de Saint-Ouen, de Rouen; et les Anglais, brochant sur le tout, ont enlevé entièrement le cloître, chef-d'œuvre d'architecture du xvie siècle, et entr'autres sculptures : les attributs des quatre évangélistes dont on constate encore les arrachements dans les murs de la nef.

Enfin ces mutilations devaient avoir un terme. L'abbaye devint — malheureusement trop tard — la propriété de M. Casimir Gaumont, de Rouen, qui respecta scrupuleusement ce qui restait des ruines que ses prédécesseurs avaient faites après la révolution, tous pour vendre à vil prix — quoique dans un but de spéculation — les matériaux provenant des immenses constructions du monastère. Aussi ne saurait-on trop louer le soin pieux que mit M. de Caumont à conserver ce qui restait encore debout, et à réunir dans une collection fort curieuse tout ce qu'il put retrouver d'objets mobiliers de tous les siècles, provenant de l'abbaye et que le hasard avait éparpillé au loin.

Les ruines sont aujourd'hui ce qu'elles étaient en 1824, quand il en prit possession, et le propriétaire actuel les conserve aussi religieusement que son prédécesseur.
Et cependant tout cela pourrait facilement servir de base pour une restauration. Il existe assez de documents certains,de croquis, de dessins, il subsiste encore assez de fragments de sculptures, de peintures — car l'intérieur était revêtu d'une décoration polychrome dont on voit encore des traces — pour restituer l'antique l'abbaye et faire pour l'architecture normande ce que Viollet-le-Duc a si bien fait pour l'architecture militaire, en réédifiant Pierrefonds, et pour l'architecture religieuse en restaurant Saint-Denis et Notre-Dame de Paris.

Il ne faudrait que chercher dans les cartons de la commission départementale d'antiquités, relever les nombreux croquis que Langloi sy a semé avec profusion, consulter les charmantes études de M. Jollivet et feuilleter ces lithographies si vraies d'aspect, si pittoresques, ces vues si artistiquement comprises, signées H. Vernet, Daguerre, Atthalin, Fragonard, Taylor et que l'on rencontre à chaque page de ce magnifique volume intitulé la Normandie pittoresque.
Mais revenons à ces ruines que l'on ne peut parcourir sans évoquer tant de souvenirs. Après avoir appartenu à M. Caumont, comme nous l'avons dit plus haut, elle passèrent entre les mains de M. Lepel-Cointet, qui a continué les traditions de son prédécesseur. Maintenant elles sont encadrées dans de jolis massifs, et, d'agréables chemins, contournant des pelouses verdoyantes, conduisent au château vers lequel nous nous dirigeâmes ensuite, car l'autorisation d'en visiter l'intérieur nous avait été fort gracieusement accordée.

Le château renferme la collection particulière du propriétaire actuel, et là se retrouvent la plupart des meubles sauvés par M. de Caumont.
Malheureureusement la brusque nouvelle d'un deuil de famille vint assaillir M. Lepel-Cointet, au moment où il nous faisait les honneurs de ses galeries et rendit beaucoup trop courte une visite que nous eussions si volontiers prolongée.
Dans notre rapide passage au milieu de ces salles richement décorées, aux plafonds couverts de caissons rehaussés de dorures, aux lambris sculptés, aux tentures sombres, parsemées de rinceaux, de fleurons aux riches reliefs, nous avons remarqué à la hâte : de bons tableaux des différentes écoles, des figurines d'ivoire fouillées avec art, des verreries de Murano, des armes de luxe de divers systèmes, des lampes en cuivre du plus beau style, des suspensions aux branches élégamment contournées, des potences aux arabesques relevées de fines dorures, un gigantesque oliphant couvert de figures et surtout les fragments d'un bas-relief en marbre d'un travail exquis... une œuvre de maître à coup sûr.

Les cheminées gigantesques et monumentales garnies de superbes plaques de foyer, offrent des manteaux revêtus de boiseries aux délicates nervures, dont les panneaux sont agencés avec une grande habileté. Enfm des meubles sculptés, des bahuts des meilleures époques, des armures auxquelles on ne pouvait reprocher que leur disposition un peu théâtrale et de fort jolies pièces de céramique; telles sont les principales choses qui nous ont frappé.
Dans l'angle d'un appartement, est une table circulaire sur laquelle est représentée une vue de l'abbaye de Jumiéges et de ses dépendances, telle qu'elle existait en 1678. Une bordure, parsemée d'écus avec dates, légendes et devises, entoure cette curieuse peinture sur porcelaine, reproduction exacte de la vue de D. Michel Germain, que notre archéologue Langlois a gravée au trait pour l'histoire de Jumiéges.
Parmi les tableaux vus, en vérité, trop à la hâte, citons pour les tableaux modernes, une petite frise, un cortège royal, croyons-nous? — largement peinte et brillante de ton — et, pour les écoles anciennes, un Ribera, toile d'une incontestable authenticité dont Charles Blanc a dit quelques mots dans son Histoire des Peintres.

Ce tableau provient de la galerie du cardinal Fesch et fut — avec une autre toile — compris dans la notice dont nous parlons, sous le titre de Deux portraits qui, lors de la vente, furent adjugés ensemble moyennant la faible somme de 150 scudi (un peu plus de 800 f.). Comme on le voit, les Riberane se vendaient point cher à cette époque. La vente avait lieu à Rome en 1847, et il est probable que si ces toiles subissaient une seconde fois le sort des enchères, les prix n'en seraient plus les mêmes, nous n'en voulons comme preuve, dans ces dernières années, que les sommes énormes auxquelles sont parvenues les galeries célèbres qui ont passé à la salle Drouot. En 1847, ce n'était pas l'époque où des tableaux d'Hobbéma se payaient 90,000 fr et où des gravures, des eaux fortes, atteignaient la somme énorme de 27,000 fr. (
La gravure dont nous voulons parler est une eau forte de Rembrandt, dont il n'existe plus que trois ou quatre exemplaires, et qui était cotée 100 florins du vivant même de son auteur. ), mais c'était le vrai moment de former, à des conditions raisonnables, des collections précieuses et authentiques, chose de plus on plus rare de nos jours.

 A la Harelle

Après cette visite beaucoup trop rapide — ce qui excuse les omissions nombreuses que nous venons de faire parmi les différents objets de la collection Lepel-Cointet — les excursionnistes se séparèrent. Les botanistes et les entomologistes, se dirigeant vers La Harelle et le marais d'Heurteauville, s'enfoncèrent dans cette péninsule de Jumiéges, dont la littérature romantique nous a laissé une description si jolie et si poétique.

« Cette péninsule est tout à fait plane et ne présente à l'œil que la triste uniformité d'une plaine marécageuse. La rive gauche offre, au contraire, un mouvement extraordinaire et toutes les traces d'une ancienne révolution physique. Des forêts entières couchées sous la surface de la terre s'v sont converties en tourbe... On reconnaît encore l'aulne, le bouleau, le coudrier,  jusqu'à ces fruits ovales que supporte une coupe élégante.
Ces végétaux, qui furent si longtemps l'ornement des bois, unis depuis un temps incalculable par les ramifications de leurs branches, se divisent pour la première fois sous le louchet triangulaire du tourbier. A peine l'exploitation est achevée, que les eaux envahissent la place de la tourbe et se chargent d'une végétation nouvelle destinée à la reproduire un jour. Ce sont de longs roseaux qui imitent de loin, par leur port et par leur bruit, les forêts auxquelles ils ont succédé. L'un d'entre eux porte à son extrémité trois ou quatre flocons d'un coton éblouissant de blancheur, et si semblable à la neige qu'on a vu souvent les oiseaux du Nord, s'abattre sur le marais dans les plus beaux jours du printemps, comme s'ils avaient retrouvé les grèves glacées où ils ont laissé leurs petits.
Ce sont aussi des nénuphars jaunes et blancs dont les feuilles d'un vert lisse et les riches bouquets se détachent vivement du fond livide du marécage. Ce sont des lentilles d'eau, des renoncules et des cressons, répandus d'espace en espace comme de petites îles de verdure ou des reptiles de mille espèces, viennent s'exposer au soleil.
Un grand insecte, couleur de pois, monte verticalement à la surface et s'y balance un moment comme un bateau, dont il a la forme. Une petite couleuvre noire, dont la tête est marquée de deux taches d'un gris de plomb, se glisse de feuille en feuille parmi les larges cœurs des nymphéas, écoute, regarde, tourne la tête à droite, à gauche, la soulève avec colère, se replie avec inquiétude et, roulée sur elle-même en demi-cercles égaux, finit par s'abandonner au mouvement de la plante qui la soutient, qui plonge, qui se relève, et au milieu de laquelle elle dessine, dans ses contours, une givre de blason sur l'écu d'un chevalier.»

A cinq heures du soir tous les excursionnistes se trouvaient réunis. Les uns avaient admiré plus en détail l'abbaye et les environs de Jumiéges, quelques autres, ne redoutant point les fatigues d'une longue promenade, traversaient la Seine et visitaient le château du Landin. Le château par lui-même n'a rien de remarquable, c'est une construction monotone et sans caractère, mais la vue dont on jouit du haut de la terrasse est réellement merveilleuse. De ce point, l'œil embrasse la péninsule de Jumiéges dans son entier; le cours de la Seine de Duclair au Trait, à l'horizon, la tour de l'église de Canteleu et au-dessus, se profilant en légère silhouette, les églises de Bihorel (Notre-Dame-des-Anges), de Bonsecours et le château de Belbeuf... le regard franchit en ligne droite vingt-cinq kilomètres dans cet admirable panorama, un des plus beaux qu'il nous ait été donné de contempler. 
Comme on le voit, ce rapport est purement pittoresque, et je laisse à des plumes plus savantes que la mienne le soin de faire le compte-rendu exact des richesses scientifiques qui ont été récoltées. Mais à tous les points de vue cette excursion comptera pour une des plus charmantes qu'il nous ait été donné de faire, car aussi bien que le savant, l'artiste, l'archéologue et le simple touriste en garderont un précieux souvenir.

Jules ADELINE.

Il fut tiré de cet article une rare plaquette que possédait Gabriel-Ursin Langé dans sa bibliothèque.



L'EXCURSION DE JUMIEGES
(Partie Géologique)
Par M. Louis BOUTILLIER.

En arrivant à Saint-Martin-de-Boscherville, l'attention des géologues fut éveillée par les tranchées d'une nouvelle voie de communication qui s'étend de chaque côté de la route de Duclair et dont le travail a mis à découvert le terrain crétacé.
Les tranchées, assez profondes, sont taillées dans la partie inférieure de la craie blanche, telle qu'on la rencontre généralement aux environs de Rouen, avec le silex pyromaque en plaques tuberculeuses et en rognons aux formes variées, empâtant assez fréquemment des débris de la faune de l'époque.
Voici la liste des principaux fossiles reconnus et qui sont caractéristiques de cette formation:

Inoceramus Lamarckii, de Rœmer.
Lima Hoperi, de Deshayes.
Terebratula semi-globosa, de Sowerby.
Rhynchonella octoplicata, de d'Orbigny.
Ananchites ovata, de Lamarck.
Micraster cor-testudinarium, d'Agassiz.
Plus, quelques vestiges de polypiers.

Pressés par l'heure, les amateurs n'ont pu explorer à fond le gisement, qui doit renfermer d'autres espèces fossiles.