Nous sommes en 1882. Suivons un certain Lucien Malraison de Rulins dans les ruines de l'abbaye de Jumièges...


Nous allions ainsi joyeusement conduits par la vapeur, poussés par la brise, jusqu'aux ruines de l'abbaye de Jumièges, naguère séjour favori de Dame de Beauté, et aussi son tombeau. Cependant, la limpidité de l'onde, la verdure des bois, l'aspect joyeux des collines, seraient forcément devenus monotones, si nous avions dû en satisfaire notre appétit ; mais comme ma belle-mère n'avait pas du tout l'intention de calmer notre enthousiasme en nous imposant un jeûne cénobitique, nous vîmes bientôt apparaître une succession de mets très réconfortants.
Un déjeuner à bord est chose charmante. Les femmes seules eurent place à table, et les hommes, transformés en servants, s'acquittèrent bravement de leurs fonctions, sans pour cela s'oublier. Il y eut bien mi peu de désordre que les maladroits mirent, sur le compte du roulis; les mauvaises langues signalèrent bien quelques verres brisés, quelques bouteilles renversées, mais, somme toute, nous reçûmes force compliments et gracieux mercis.
Comme nous avions vent arrière, le trajet se fit avec une étonnante rapidité. A midi, nous débarquions devant. Jumièges et un quart d'heure plus tard, notre société s'éparpillait au milieu de ces ruines pleines de souvenirs. Chacun cherchait, en interrogeant l'histoire, à rétablir cet ensemble sur lequel douze cents ans ont déjà passé, évoquant l'ombre de son fondateur, saint Philibert, celle de ses restaurateurs, Clovis II, Bathilde, Guillaume Longue-Épée, Robert, archevêque de Cantorbéry, etc., etc.; mais rien n'apparaissait que des débris. Les herbes sauvages croissent en liberté dans ce choeur dont les vastes proportions, marquées par quelques pans de muraille restés debout, donnent la mesure de l'importance du reste de l'abbaye. La désolation, ainsi qu'un souffle destructeur, parcourt ces lieux où jadis vinrent s'ensevelir au pied de l'autel tant de grandes âmes, tant de belles intelligences !
Nous errions au milieu de ces pierres informes, cherchant à ressaisir les traces de ce long passé, fait de renoncements et de prières, mais rien ne vint le reconstituer que l'histoire.
Tante Annette avait une idée fixe : retrouver le tombeau des Énervés, et, sans tenir compte des contradictions de la chronique, elle faisait appel aux plus érudits d'entre nous, aussitôt qu'elle apercevait sur un fragment de dalle quelques mots de latin. On ne put la distraire de celle pensée qui primait les autres, qu'en lui racontant qu'à la Révolution, l'abbaye possédait, encore neuf cloches intactes et que huit furent enlevées et converties en canons.
Oh ! alors furent oubliés les Enervés. Elle eut des paroles d'indignation pour ce vandalisme, pleura sur ces vestiges d'un autre âge, et n'eut pas un mot d'enthousiasme pour les curiosités dignes, du musée de Cluny. entassées dans une des salles de l'habitation du propriétaire actuel des ruines de Jumièges.
Nous allions quitter ces lieux à tout, jamais célèbres par les souvenirs qui s'y rattachent. Seule, M1le Wissocq manquait à l'appel, et. nous l'aperçûmes au liant de l'unique tour restée debout. Ma belle-mère frissonna. Personne parmi nous n'avait voulu tenter cette périlleuse ascension, et la jeune fuie, elle, était, aliée audevant du danger.
Comprenant le désir de Mme de Monligny, dont aussitôt les yeux cherchèrent les miens, je m'élançai dans l'escalier.
Rien ne te donnera une idée de celle vis de pierre, aux.marches rompues, et au faite de laquelle je crus ne pouvoir jamais atteindre. Enfin j'arrivai.
Adossée à un mince garde-fou entourant une étroite plate-forme, l'insouciante enfant contemplait et le tableau des ruines qui, du sommet de la tour, se présentaient dans toute leur solennité, et l'admirable-spectacle des plaines immenses qui s'étendent, au delà.
A ma vue, Mlle Isabelle fit, un léger mouvement de surprise, puis, supposant qu'on pouvait l'attendre, elle chercha vite à s'excuser :
«Pardon, murmura-l-elle un peu confuse. Je songeais à ces temps néfastes auxquels sont dues tant de profanations, tant de mutilations ; en mon coeur indigné je réclamais aux destructeurs, nés à une époque qui n'est point encore éloignée, ces graves souvenirs de la foi etde l'amour que tant d'années respectèrent. Qu'ont-ils fait des statues de Dagobert, de Clovis, de Balhilde et de Philibert, de Guillaume et de tant d'autres? qu'ont-ils fait des cendres d'Agnès Sorel ? Cest en songeant à toutes ces tristes choses que je me suis oubliée ici. »
Au moment où nous remontions à bord, le capitaine, s'approchant de mon père, lui dit avoir assez de charbon pour nous mener jusqu'à Caudebec.

Lucien Malraison de Rulins.




La semaine des familles, 1882.





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