Voyage imaginaire dans le passé

911 : naissance de la Normandie

Par Laurent Quevilly.

La voiture filait sur la départementale dans ce Vexin français que nous ne connaissions pas. Quand un grand panneau vert et blanc happa notre attention : « Ici est née la Normandie en 911 ». Coup d'œil dans le rétro. Et je ralentis pour déchiffrer la suite : « Saint-Clair-sur-Epte. Village historique – Tous commerces ! »

Saint-Clair-sur-Epte ! Le nom nous était bien connu depuis nos premiers cours d’histoire. Peut-être plus encore pour moi que ma Bretonne préférée, étant né là où les hommes du Nord avaient établi leur base-arrière avant de conquérir le territoire. Mais aurais-je jamais pensé m’y rendre un jour ? Et voilà qu'il était là, ce fameux village, aussi célèbre que discret, si paisible en ce milieu de journée, presque trop pour un lieu qui a vu naître une nouvelle nation. À la mode médiévale, certes, mais oui, une nation de fait. Et durant trois-cents tout de même...

Temps long, silence habité, lumière douce, avec son millier d’habitants, Saint-Clair a tout le charme d’une bourgade rurale du Val-d’Oise, campée à la lisière de l’Eure et du parc naturel régional du Vexin. Vieillissante, sa population autochtone reste attachée à ses racines. L’économie repose encore un peu sur l’agriculture et l’élevage, héritage des prairies gagnées sur les anciens marais. Mais beaucoup de résidents travaillent aujourd’hui vers Pontoise, Cergy ou même Paris, profitant de la proximité de la capitale tout en goûtant à  la douceur de la vie campagnarde.

"Bon baisers du Val-d'Oise..."

Nous nous étions garés sur la petite place Rollon. Après un café avalé au Saint-Clairois, nous n’avions que quelques pas à faire, appareil photo en bandoulière, pour découvrir le joyau du cru. L’église Notre-Dame était ouverte. Parvenus dans le chœur roman, nos regards trouvèrent vite le vitrail que nous cherchions. Celui qui représente le fameux traité de 911. J’en capturai la lumière qui filtrait à travers les verres colorés...

Puis nous allâmes à la découverte du bourg : les ruines du château, la chapelle de l’Ermitage, isolée dans son écrin de verdure et qui rappelle la légende du moine Clair. Originaire du Kent, décapité vers la fin du IXe siècle, il aurait porté sa tête jusqu’à la fontaine miraculeuse qui porte aujourd’hui son nom.

Nous sommes enfin allés flâner le long de l’Epte, cette petite rivière tranquille et qui pourtant fut autrefois une frontière tumultueuse. Assis là face à l’eau, nous avons laissé notre esprit vagabonder. Le panneau à l’entrée avait fait son œuvre : le présent s’effaça, le Xe siècle surgit...

Automne 911 ! La Francie occidentale est exsangue. Depuis plus d’un siècle, les hommes du Nord remontent la Seine comme des loups affamés, pillant, brûlant, terrorisant Paris et les campagnes. Les rois carolingiens ont tout essayé : tributs humiliants, batailles perdues d’avance, alliances fragiles. Rien n’y fit.

Charles le Simple avait hérité d’un royaume fragilisé par les luttes intestines. Après la défaite des pillards devant Chartres en juillet 911, il choisit la diplomatie là où la force avait échoué. Par l’intermédiaire de l’archevêque de Rouen, il obtient une rencontre avec le chef Rollon, Hrólfr en vieux norrois, un guerrier redoutable d’origine danoise ou norvégienne qui contrôle déjà une partie de la basse vallée de la Seine. L'entrevue a lieu ici, à Saint-Clair-sur-Epte, sur les berges de cette rivière qui sépare alors les terres tenues par les Francs et les zones sous influence nordique.

Rollon arrive avec ses hommes, longs cheveux en bataille et armes rutilantes. Charles le Simple se tient de l’autre côté. Il semble bien jeune. Et les négociations sont rudes. Mais, le traité est conclu. Charles cède à Rollon la terre entre l’Epte et la mer en fief, posant les bases du futur duché. Il lui donne même la main de sa fille, Gisèle. Mais a-t-elle seulement existé ? Ce serait alors une enfant de 4 ou 5 ans...

Si tel est la réalité, Rollon doit accepter en échange un sacrifice personnel : répudier Poppa, sa compagne depuis qu'il l'a enlevée au sac de Bayeux, la mère de ses enfants. Il s’engage en tout cas à épouser la religion catholique.

L’accord étant scellé, certains vous diront que Rollon, refusant de s’agenouiller, ordonna à l’un de ses guerriers de baiser le pied du roi à sa place. Le pirate, peu habitué à la révérence, aurait soulevé le pied de Charles si haut que le jeune roi tomba à la renverse, provoquant un éclat de rire général. Anecdote ou vérité ? L’Histoire aime ces détails savoureux.

Ce pacte étant conclu, on n'en mesure pas encore les conséquences. aura d’énormes conséquences. D'abord Rollon tint parole : quelques mois plus tard, il fut baptisé à Rouen sous le nom de Robert. Mais il restera à jamais Rollon, dit Rou, dit encore Rolf le Marcheur.

Le voilà devenu vassal d'un roi, un suzerain qu'il s’est engagé à protéger des autres bandes nordiques. Par ce traité, les Northmen, les Normands, sont devenus les concierges du royaume franc, les loups affamés des chiens de garde.

Rollon s’installa à Rouen, et ses successeurs, Guillaume Longue-Épée, Richard Ier, allaient étendre et consolider le territoire concédé à Saint-Clair. De cette greffe scandinave sur le sol franc naquit ainsi une puissance exceptionnelle : la Normandie qui allait conquérir l’Angleterre, influencer toute l’Europe médiévale et donner naissance à une identité unique, mi-viking, mi-franque. Et tandis que Guillaume le Conquérant s’emparait de l’Angleterre, ses cousins Hauteville transformaient la Méditerranée en « lac normand ». À la fin du XIe siècle, des Normands régnaient de Londres à Palerme et même jusqu’à Antioche après la première croisade !

Le baptême de la place Rollon, en 1911, lors des fêtes du millénaire normand...

« Ici est née la Normandie... c’est le pays qui m’a donné le jour… » Le soleil déclinait sur l’Epte, paisible aujourd’hui, presque endormie. Plus de cris de guerre, de cliquetis d'armes. Seulement le chant des oiseaux et le murmure de l’eau.

J’ai rangé mon Canon E0S dans la trappe de la Scenic. Cette bourgade du Val-d’Oise, avec son fier panneau à l’entrée, avait parfaitement produit ses effets : en quelques heures, il nous avait fait traverser onze siècles d’histoire. De la naissance d’une nation, là, à nos pieds, au bord de l’Epte qui continuait depuis de couler jusqu’à aujourd’hui, rappelant par ses courbes un des tournants les plus romanesques de l’histoire occidentale.

En appuyant sur le démarreur, nous sommes repartis vers Jumièges avec le sentiment d’avoir entendu battre, l’espace d’un après-midi, le cœur naissant de la Normandie.

Laurent QUEVILLY.

 




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