En
août 1911, un groupe de cycliste belges mena une excursion de
dix jours dans le Nord-Ouest de l'hexagone. Son étape dans
notre canton est riche en anecdotes...
Débutée en 1882, l'histoire de la Ligue Vélocipédique Belge (LVB) témoigne de l'époque où le cyclisme n'était pas seulement un sport de compétition, mais un véritable moteur de transformation sociale et de liberté de mouvement. En 1911, le vélo est devenu un peoduit de masse plus abordable, les infrastructures s'améliorent mais ces expéditions demeurent aventureuses. Mais laissons parler nos hommes en casquettes et pantalons bouffants peinant sur leurs machines dépourvues de dérailleur.

" Par un temps superbe et chaud, nous quittons Rouen, en suivant la Seine et nous ne tardons pas à atteindre la côte de Canteleu, fraîche et ombreuse, mais dure ! Au haut de la côte, devant l’église du village natal de Flaubert, s’étend une place en forme de rotonde, d’où la vue embrasse le panorama de Rouen et de la vallée de la Seine, avec, au fond, les falaises de Bonsecours. Nous restons longtemps en admiration devant ce magique coup d’œil.
Au café des Inondés
Nous traversons ensuite la belle forêt de Roumare, au bout de laquelle nous nous trouvons devant un autre panorama de la Seine. A nos pieds le village de Boscherville et son abbaye romano-normande. Une descente en lacets nous conduit au village dans la grande rue duquel nous lisons cette enseigne bizarre : Café des Inondés. Nous apprenons que cette enseigne a été adoptée à la suite du débordement de la Seine, en 1910, dont les eaux atteignirent le premier étage de cette maison, située à plus de 200 mètres du fleuve.

Le café des Inondés était tenu par mon grand-oncle Gaston Poullard, et Delphine Chéron, par ailleurs grainetiers. Ma mère y a vécu.
Nous nous rendons à l’abbaye de Saint-Martin de Boscherville, très curieux spécimen de l'architecture religieuse en Normandie.
Devant l’église, à la terrasse d’un restaurant champêtre, nous déjeûnons d’omelettes au... rôti de porc, dont la préparation nous fait perdre beaucoup de temps.
Après une courte halte à Duclair, nous atteignons l’abbaye de Jumièges, située dans une boucle de la Seine et séparée de la grand’ route par une colline au sommet de laquelle se trouve l’église [de Yainville].
Beaucoup de visiteurs pour les ruines de l’abbaye, notamment des cyclistes et quelques familles anglaises.
Le drapeau rouge flotte sur l'abbaye !
Les ruines de Jumièges, qui font actuellement partie d’un domaine seigneurial, occupent un coin d’un vaste parc bien entretenu, à peine séparé du parc privé de M me la Comtesse. Un élégant château forme le fond du décor de celui-ci. Au haut d’une des tours flotte un drapeau rouge qui nous intrigue quelque peu, car nous savons que, en France, il est sévèrement interdit d’arborer le drapeau rouge, signe de sédition. Informations prises, c’est un signal prévenant les châtelains et les habitants des environs de la présence de Mme la Comtesse en son château... C’est égal, le drapeau rouge nous parait tout de même un peu risqué pour une comtesse.
(...)
En sortant des ruines nous retournons à l’auberge où nos vélos sont restés sous la surveillance de la propriétaire, en compagnie de nombreux autres vélos. A peine sommes-nous assis qu’un jeune Anglais, avec un aplomb imperturbable, se dirige vers la bicyclette de notre ami Jef, en détache la pompe et s’apprête à s’en servir. Jef, tout bon garçon qu’il est, trouva le procédé un peu sans gêne et fit remarquer au fils d’Albion que dans son village, à lui Jef, on ne se permettrait pas pareille liberté sans en avoir demandé d’abord l’autorisation et il ajouta aussitôt que l’Anglais pouvait continuer de se servir de sa pompe.
Jusque là tout allait bien, mais la brave aubergiste s’étant mêlée de l’affaire en donnant cette simple appréciation :
Oui, mais !... En Angleterre ! !...
Jef dit un peu crûment son avis sur la patrie de Skakespeare... et il faillit en résulter un conflit anglo-franco-belge. Heureusement, la seule suite qu’eut cette affaire c’est que quelques jours plus tard, à notre arrivée à Fécamp, l’ami Jef trouva à son adresse un pli renfermant son portrait charge, suffisamment ressemblant pour qu'on ne le prît pas pour un de ses compagnons de route et, ce qui le rendait particulière.ment reconnaissable, c’est qu’on y voyait reproduite au crayon la façon dont il portait l’Angleterre dans son cœur.

Tenu alors par François Littré et Olga Boucachard, l'hôtel des Ruines est affilié à l'Union vélocipédique de France et même au Cycling Touring-club d'Outre-Manche
Le chauffard du Trait
On quitte Jumièges en gravissant le raidillon au haut duquel se trouve l’église d’Yainville, et nous voici de nouveau sur la route qui rejoint bientôt la Seine.
Cette route de la vallée de la Seine est magnifique et, si elle ressemble à celle de la vallée de la Meuse par ses hautes falaises, toutes blanches, elle rappelle aussi le Bas-Escaut par la navigation.
Nous croisons un certain nombre de steamers et de grands yachts qui jettent une note particulière dans le paysage. Cependant cette route, comme beaucoup d’autres en Normandie, est loin d’avoir la largeur désirable, aussi chaque fois qu’une auto nous croisait ou nous dépassait, nous étions forcés d’aller rouler dans la poussière qui bordait le chemin.
Les sifflets de plomb achetés à Gisors devenaient d’une grande utilité : le premier qui apercevait une auto, ou qui en entendait le bruit, soit en avant, soit en arrière, donnait un coup de sifflet et la petite caravane filait sur la droite.
L’usage du sifflet en excursion demande à se généraliser surtout pour les groupes plus ou moins nombreux. Un code complet devra être créé, en attendant voici le code que nous avions adopté au cours de notre voyage et dont nous tirons encore parti.
1 coup de sifflet signifie prenez la droite pour croiser ou pour laisser passer.
2 coups de sifflet signifient : Ralentissez
3 coups, Arrête immédiatement.
Un roulement : Arrête au premier café, un des nôtres a soif.
Il y eut souvent des roulements, mais souvent aussi le café ne se montrait qu’au bout de plusieurs kilomètres.
A certain moment nous manquâmes d’être tous chahutés par une limousine qui vint nous frôler sans avoir annoncé son arrivée.Et comme un des nôtres disait à celui qui le précédait :
— « Il aurait bien pu corner...»
le conducteur, qui ne semblait pas être un vulgaire chauffeur, nous lança une gros sièreté ordurière, bien peu digne d’un touriste... La voiture portait à l’arrière la plaque 498 1E.
Peu après nous passions devant le chemin qui mène à l’ancienne abbaye de St. Wandrille, la propriété de notre illustre compatriote Maeterlinck, qui en permet la visite moyennant une légère redevance au bénéfice des pauvres de la commune, mais à certains jours seulement.
Un noyé à Caudebec !
Nous continuons donc jusque Caudebec où nous faisons un arrêt poui déguster une excellente bouteille de cidre cacheté (le premier bon cidre qui nous soit servi depuis le début de notre voyage). Que voyons-nous !... Devant la terrasse voisine de la nôtre, se trouve arrêtée la fameuse 4981E, dont les voyageurs sont assis à l’intérieur du café : deux dames et le courtois personnage qui était au volant tout à l’heure. Comme nous entourons la voiture pour l’examiner, une des dames sort et se retire aussitôt en criant :
« Ils sont là !... »
Cela ne nous ôtera pas de l’idée que le mercredi 16 août 1911, dans l’après-midi, entre Yainville et Caudebec la 4981E était conduite par un Monsieur mal élevé.
Le paysage est beau ici. Soudain on songe à l’heure ! Nous devons nous rendre à Yvetot pour prendre le train pour le Havre où nos amis du V. C. Havrais nous attendent."
Alors laissons nos cyclo-randonneurs belges poursuivre leur route et leurs savoureuses anecdotes. Elles nous remontent d'une Europe paisible, juste avant les séismes sanglants du XXᵉ siècle.
Source
Gambalsta, Revue de la Ligue vélocypèdique belge, 1912.
Débutée en 1882, l'histoire de la Ligue Vélocipédique Belge (LVB) témoigne de l'époque où le cyclisme n'était pas seulement un sport de compétition, mais un véritable moteur de transformation sociale et de liberté de mouvement. En 1911, le vélo est devenu un peoduit de masse plus abordable, les infrastructures s'améliorent mais ces expéditions demeurent aventureuses. Mais laissons parler nos hommes en casquettes et pantalons bouffants peinant sur leurs machines dépourvues de dérailleur.

" Par un temps superbe et chaud, nous quittons Rouen, en suivant la Seine et nous ne tardons pas à atteindre la côte de Canteleu, fraîche et ombreuse, mais dure ! Au haut de la côte, devant l’église du village natal de Flaubert, s’étend une place en forme de rotonde, d’où la vue embrasse le panorama de Rouen et de la vallée de la Seine, avec, au fond, les falaises de Bonsecours. Nous restons longtemps en admiration devant ce magique coup d’œil.
Au café des Inondés
Nous traversons ensuite la belle forêt de Roumare, au bout de laquelle nous nous trouvons devant un autre panorama de la Seine. A nos pieds le village de Boscherville et son abbaye romano-normande. Une descente en lacets nous conduit au village dans la grande rue duquel nous lisons cette enseigne bizarre : Café des Inondés. Nous apprenons que cette enseigne a été adoptée à la suite du débordement de la Seine, en 1910, dont les eaux atteignirent le premier étage de cette maison, située à plus de 200 mètres du fleuve.

Le café des Inondés était tenu par mon grand-oncle Gaston Poullard, et Delphine Chéron, par ailleurs grainetiers. Ma mère y a vécu.
Nous nous rendons à l’abbaye de Saint-Martin de Boscherville, très curieux spécimen de l'architecture religieuse en Normandie.
Devant l’église, à la terrasse d’un restaurant champêtre, nous déjeûnons d’omelettes au... rôti de porc, dont la préparation nous fait perdre beaucoup de temps.
Après une courte halte à Duclair, nous atteignons l’abbaye de Jumièges, située dans une boucle de la Seine et séparée de la grand’ route par une colline au sommet de laquelle se trouve l’église [de Yainville].
Beaucoup de visiteurs pour les ruines de l’abbaye, notamment des cyclistes et quelques familles anglaises.
Le drapeau rouge flotte sur l'abbaye !
Les ruines de Jumièges, qui font actuellement partie d’un domaine seigneurial, occupent un coin d’un vaste parc bien entretenu, à peine séparé du parc privé de M me la Comtesse. Un élégant château forme le fond du décor de celui-ci. Au haut d’une des tours flotte un drapeau rouge qui nous intrigue quelque peu, car nous savons que, en France, il est sévèrement interdit d’arborer le drapeau rouge, signe de sédition. Informations prises, c’est un signal prévenant les châtelains et les habitants des environs de la présence de Mme la Comtesse en son château... C’est égal, le drapeau rouge nous parait tout de même un peu risqué pour une comtesse.
(...)
En sortant des ruines nous retournons à l’auberge où nos vélos sont restés sous la surveillance de la propriétaire, en compagnie de nombreux autres vélos. A peine sommes-nous assis qu’un jeune Anglais, avec un aplomb imperturbable, se dirige vers la bicyclette de notre ami Jef, en détache la pompe et s’apprête à s’en servir. Jef, tout bon garçon qu’il est, trouva le procédé un peu sans gêne et fit remarquer au fils d’Albion que dans son village, à lui Jef, on ne se permettrait pas pareille liberté sans en avoir demandé d’abord l’autorisation et il ajouta aussitôt que l’Anglais pouvait continuer de se servir de sa pompe.
Jusque là tout allait bien, mais la brave aubergiste s’étant mêlée de l’affaire en donnant cette simple appréciation :
Oui, mais !... En Angleterre ! !...
Jef dit un peu crûment son avis sur la patrie de Skakespeare... et il faillit en résulter un conflit anglo-franco-belge. Heureusement, la seule suite qu’eut cette affaire c’est que quelques jours plus tard, à notre arrivée à Fécamp, l’ami Jef trouva à son adresse un pli renfermant son portrait charge, suffisamment ressemblant pour qu'on ne le prît pas pour un de ses compagnons de route et, ce qui le rendait particulière.ment reconnaissable, c’est qu’on y voyait reproduite au crayon la façon dont il portait l’Angleterre dans son cœur.

Tenu alors par François Littré et Olga Boucachard, l'hôtel des Ruines est affilié à l'Union vélocipédique de France et même au Cycling Touring-club d'Outre-Manche
Le chauffard du Trait
On quitte Jumièges en gravissant le raidillon au haut duquel se trouve l’église d’Yainville, et nous voici de nouveau sur la route qui rejoint bientôt la Seine.
Cette route de la vallée de la Seine est magnifique et, si elle ressemble à celle de la vallée de la Meuse par ses hautes falaises, toutes blanches, elle rappelle aussi le Bas-Escaut par la navigation.
Nous croisons un certain nombre de steamers et de grands yachts qui jettent une note particulière dans le paysage. Cependant cette route, comme beaucoup d’autres en Normandie, est loin d’avoir la largeur désirable, aussi chaque fois qu’une auto nous croisait ou nous dépassait, nous étions forcés d’aller rouler dans la poussière qui bordait le chemin.
Les sifflets de plomb achetés à Gisors devenaient d’une grande utilité : le premier qui apercevait une auto, ou qui en entendait le bruit, soit en avant, soit en arrière, donnait un coup de sifflet et la petite caravane filait sur la droite.
L’usage du sifflet en excursion demande à se généraliser surtout pour les groupes plus ou moins nombreux. Un code complet devra être créé, en attendant voici le code que nous avions adopté au cours de notre voyage et dont nous tirons encore parti.
1 coup de sifflet signifie prenez la droite pour croiser ou pour laisser passer.
2 coups de sifflet signifient : Ralentissez
3 coups, Arrête immédiatement.
Un roulement : Arrête au premier café, un des nôtres a soif.
Il y eut souvent des roulements, mais souvent aussi le café ne se montrait qu’au bout de plusieurs kilomètres.
A certain moment nous manquâmes d’être tous chahutés par une limousine qui vint nous frôler sans avoir annoncé son arrivée.Et comme un des nôtres disait à celui qui le précédait :
— « Il aurait bien pu corner...»
le conducteur, qui ne semblait pas être un vulgaire chauffeur, nous lança une gros sièreté ordurière, bien peu digne d’un touriste... La voiture portait à l’arrière la plaque 498 1E.
Peu après nous passions devant le chemin qui mène à l’ancienne abbaye de St. Wandrille, la propriété de notre illustre compatriote Maeterlinck, qui en permet la visite moyennant une légère redevance au bénéfice des pauvres de la commune, mais à certains jours seulement.
Un noyé à Caudebec !
Nous continuons donc jusque Caudebec où nous faisons un arrêt poui déguster une excellente bouteille de cidre cacheté (le premier bon cidre qui nous soit servi depuis le début de notre voyage). Que voyons-nous !... Devant la terrasse voisine de la nôtre, se trouve arrêtée la fameuse 4981E, dont les voyageurs sont assis à l’intérieur du café : deux dames et le courtois personnage qui était au volant tout à l’heure. Comme nous entourons la voiture pour l’examiner, une des dames sort et se retire aussitôt en criant :
« Ils sont là !... »
| Elle se figurait sans nul doute que nous avions l’intention de chercher une affaire... A ce moment se produit un mouvement au bout du quai... Les habitants accourent, en aperçoit l’uniforme d’un gendarme... On vient de repêcher le cadavre d’un Caudebéquois, qui avait disparu depuis plusieurs jours... Profitant de ce qu’ils supposent être notre inadvertance, les trois voyageurs de l’auto, sautent dans leur « bagnole » et filent au plus vite... |
Pauvre Jamet
Le corps repêché est celui d'Eugène Jamet, soldat du 69e, RI à Nancy. Le lundi 14 août, vers 16h, il se baignait depuis cinq minutes à une cinquantaine de mètres de la rive quand il disparut sous les yeux de son père et de ses deux sœurs. On recherchait depuis son corps. |
Cela ne nous ôtera pas de l’idée que le mercredi 16 août 1911, dans l’après-midi, entre Yainville et Caudebec la 4981E était conduite par un Monsieur mal élevé.
Le paysage est beau ici. Soudain on songe à l’heure ! Nous devons nous rendre à Yvetot pour prendre le train pour le Havre où nos amis du V. C. Havrais nous attendent."
Alors laissons nos cyclo-randonneurs belges poursuivre leur route et leurs savoureuses anecdotes. Elles nous remontent d'une Europe paisible, juste avant les séismes sanglants du XXᵉ siècle.
Laurent QUEVILLY.
Source
Gambalsta, Revue de la Ligue vélocypèdique belge, 1912.
N.D.L.R Les intertitres et les légendes photos sont de la rédaction.
