8 décembre 1936. Capitaine des pompiers de Boscherville, mon grand-oncle fut cité comme témoin dans le procès d'un crime commis au hameau de la Carrière. L'affaire témoigne d'un constat : la Grande Guerre a rendu fou. Au point de faire parfois de vous un criminel...
Ma
mère, Andréa Mainberte, et sa fratrie
étaient
depuis quelques années ses voisins quand ils
quittèrent
Boscherville en 1926. Vivant seul face à la Vieille-Auberge,
Emile Colley était alors journalier au service de divers
employeurs. C'était un garçon qui avait perdu
tôt
ses parents, la lettre C tatouée sur le bras, les cheveux
châtain. Appelé en 1908, on l'avait
rappelé bien
sûr en 14 mais il avait été
grièvement
blessé à la machoire. Ses premiers rapports avec
la
Justice sont de 1932. 15 jours de
prison pour
outrages à agent. Et nous voilà en 36. L'affaire
est
reprise dans toute la presse nationale. Puis, très
vite,
vient le procès. Laissons
la parole
au Journal de Rouen.Un drame rapide qui a trouvé hier son épilogue à la cour d'assises de la Seine-Inférieure, s'était déroulé a Saint-Martin-de-Boscherville, au cours de la soirée du dimanche 21 juin dernier. Vers 18 heures, M. Jean Danet, ouvrier de scierie, age de 26 ans, passait sur la route nationale en compagnie de deux camarades, MM. Levasseur et Cazalis, quand il fut interpellé par l'ouvrier agricole Émile Colley, né le 22 mars 1888, a Pissy-Pôville.
Une vive discussion éclata aussitôt. Danet même porta à Colley un coup de poing qui le fit tomber sur le sol.
Furieux, ce dernier regagna en maugréant son domicile proche, tandis que les trois compagnons entraient au café de la Vieille-Auberge, situé en face. Le débitant, qui avait assisté à la scène, refusa ces clients agités.
Les jeunes gens, malheureusement peu disposés a retrouver leur calme, allèrent alors faire du vacarme devant la maison de Colley. Hors de lui, celui-ci prit son fusil, revint sur la route et visa Jean Danet en lui criant d'une voix haineuse : " Je vais te ficher en l'air !" L'ouvrier de scierie chercha à s'esquiver mais il n'en eut pas le temps. Un coup de feu, tiré à cinq mètres de distance, l'atteignit au bas ventre et, dans un gémissement, il s'écroula couvert de sang sur la chaussée.
Craignant que Colley, dont la colère ne semblait pas apaisée, fasse encore un mauvais coup, les clients du café n'osèrent point sortir. La débitante, Mme Lucia Desmoulins, décida ainsi de téléphoner aux gendarmes de Duclair.Quand le chef de brigade arriva sur les lieux, il fit immédiatement transporter le blessé a 1'hôtel-Dieu de Rouen puis il appréhenda le meurtrier qui, dans son domicile où il s'était retiré ne lui opposa aucune résistance. Jean Danet devait rendre be dernier soupir le 24 juin, après avoir subi l'opération de la laparatomie. Mis à la disposition de M. le procureur de la République, le coupable n'exprima aucun regret ; il déclara même avec un certain cynisme au cours du premier interrogatoire qu'on lui fit subir au Parquet: " J'ai été un peu vite, mais il ne faut pas oublier que j'ai été frappé... avant ". Sa victime n'avait pu être interrogée à la suite du drame.
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Un accusé impassible
Émile Colley n'a pas montré plus d'émotion lorsque la scène tragique dont il fut le triste héros a été convoqué devant la Cour d'assises. Cc solide gaillard de 48 ans semble insensible. Son visage glabre que souligne une mâchoire large, n'exprime aucune inquiétude.
Indifférent à l'appel des témoins, au serment des jurés et même la lecture de l'acte d'accusation faite par M. le greffier Georges Néel, cet accusé impassible ne va cependant pas oublier de se défendre lorsque M. be président Cabannes va l'encercler dans les faits.
M.
le président. — Quand
vous avez bu vous devenez violent et dangereux. Vous avez
menacé bien
des personnes A Saint-Martin-de-Boscherville où l'on vous
craignait.
Vos voisins devaient même constamment vivre dans la peur de
votre fusil. N'étiez-vous pas
partiellement brouillé avec la famille de votre victime,
Jean Danet ?
M. le président. — Quelles étaient les causes de cette situation ?
Colley. — Des histoires de voisinage, de droit de passage.
M. le président. — Selon certains témoins chaque fois que vous passiez devant l'un des membres de cette famille, vous l'insultiez. Vous auriez même déclaré que vous les abattriez tous. Le jour du crime, quel a été le motif de la dispute ?Colley. — Je ne me rappelle plus : je devais être saoul.
M. le président. — Il a été établi que le premier coup fut porté par Jean Danet. Vous souvenez-vous au moins étre rentré dans votre maison et en être rassorti avec votre fusil après avoir entendu vos adversaires pousser certains cris dans la rue pour vous narguer ?Colley. - Oui.
M. le président. — Peu après, vous avez épaulé et tiré.
Colley. — Oui;
mais je n'ai rien à dire à ce sujet.
La premier témoin est M. le docteur Vallée qui examina le blessé quelques heures avant sa mort. Le distingué praticien constata dix perforations de l'intestin et releva sur les cuisses la trace de trente-six plombs. Selon M. le docteur Hus, médecin chef de la maison de santé départementale, Colley ne présente pas de troubles mentaux susceptibles de le faire interner, mais il est atteint d'un certain déséquilibre pouvant atténuer sa responsabilité.
La tante de la victime Mme Jeanne Levillain, se contente de souligner brièvement la rancune que Colley manifestait à l'égard de sa famille. L'oncle vient en donner les raisons :Levillain. — J'ai reproché un jour à l'accusé d'avoir posé une barrière dans ma propriété : il l'a retirée mais il m'en a voulu. Le matin même du jour du crime, a ii heures, il a encore manifesté cette haine en menacant mes deux petites-filles, agées de 14 et 10 ans, de leur "ficher" des coups de fusil !
M. André Cazalis fut l'une des personnes qui accompagnaient Jean Danet A l'heure du drame. Sa déposition, assez terne, est suivie de celle de M. Levasseur, l'autre compagnon de la victime. Al. Levasseur connaissait aussi particulièrement Colley; il le tenait pour un ivrogne querelleur, toujours prêt à se mêler des affaires des autres, mais il ne fut toutefois jamais l'objet de ses menaces. M. Lucien Denis, lui, estime que la victime et le meurtrier étaient egalement ivres, pendant la scène tragique.M. Raoul Chandelier, chef d'exploitation forestière, tenait Colley pour un isolé dont la conduite, autrefois sérieuse, était désormais trouble et orageuse sous I'influence constante de l'alcool.
Aprés Mme Jumeau, dont les explications ne modifient point l'atmosphère de l'affaire, son mari, qui fut comme elle témoin du meurtre, rapporte un propos grave tenu par l'accusé.
M.
Juneau. —
Colley,
aussitôt après
1e coup de feu, a regardé Jean Danet étendu
à terre et il a dit : " Mainterant
il est content !
"
M. Charles Clépon n'est pas lui non plus venu pour verser du baume dans le cœur de l'accusé. Il le regarde dès son arrivée à la barre et lui donne tout net son opinion sur sa personne :
— Colley est un dégoûtant, s'écrie-t-il, j'ai eu a traiter maintes affaires avec lui et il est probable que si je ne lui ai jamais donné " la patée", c'est parce que je ne me suis pas trouvé seul avec lui.
Cette
apostrophe ne précède pas une
déposition sensationnelle. Des
déclarations, écoutées ensuite, de M.
Jean Bigois, II faut retenir
que ce témoin fut à plusieurs reprises et sans
raison menacé par le
dangereux Colley.
Un jeune matelot, M. Jean Desgentais, l'un des témoins du drame du 21 juin, signale surtout ces mots prononcés par le meurtrier devant le corps de sa victime : " il fallait qu'il y passe, je m'en fiche !"
Chacun, en somme, semble avoir entendu sa petite phrase.
Le
maire de Saint-Martin-de-Boscherville, M. Danet -
dont le
nom n'indique aucun lien de parenté avec
l'infortuné
Jean Danet - ne veut point
cacher aux jurés les qualités, hélas
lointaines, que l'on peut
trouver dans le passé de l'accusé.
MM.
Cornillot, Deshayes, Gontran, Bourgetel, Dumestre, Feuillelet, Capron,
viennent enfin faire l'éloge de la victime. Il
résulte de l'ensemble de leurs dépositions que
Jean Danet, issu dune famille de braves gens fort estimés
à Saint-Martin-de-Boscherville (*), était un
jeune homme calme, travailleur, sobre, bon camarade, se livrant
d'ordinaire le dimanche à des jeux sportifs salutaires qui
le tenaient
à l'écart des cafés.
(*) NDLR. Assertion étonnante du rédacteur du Journal de Rouen. Les parents de Colley étaient décédés depuis longtemps loin de Boscherville.
Ce
portrait de la victime, l'avocat de la partie civile - Me
André
Marie (*), assisté de Me Gallières,
avoué et représentant la mère de
Jean Danet le retraça en examinant les faits,
aprés une suspension
d'audience. Me Marie demanda aux jurés de penser,
à l'heure du
verdict, qu'une pauvre femme de soixanté-dix ans pleure un
enfant
cher, tué sans motif par une brute haineuse at perfide.
(*) André Marie est depuis longtemps le député de la circonscription et a participé au gouvernement.
M. l'avocat général Béliard ne trouva point, dans le drame de Saint-Martin de-Boscherville, de circonstances susceptibles d'alléger les charges qui pesaient sur les épaules de Colley. ll sc refusa d'accepter pour excuses les penchants alcooliques de cet être malfaisant, dangereux qui doit être mis désormais dans l'impossibilité absolue de commettre de nouveaux forfaits ; si, eu égard du passé courageux de l'accusé, le Ministère public ne s'opposa point, en principe, à l'admission de circonstances atténuantes, ll n'en demanda pas moins aux juges populaires de se montrer rigoureux envers Colley. Le défenseur de l'accusé, Me Lagarde, estima que son client avait agi dans un moment de folie et d'ivresse. Des excuses ? Il en trouva une dane la terrible blessure que le meurtrier reçut à Neuville-Saint-Vaast, pendant la guerre.
Atteint grièvement à la tête, Colley dut passer dix-neuf mois à l'hôpital. Qui donc oserait aujourd'hui dire à cet hqmme diminué et reconnu en partie irresponsabbe par un médecin aliéniste : "Vous êtes taré parce que vous avez fait votre devoir ! " La malheureuse victime de ce drame n'a-t-elle pas joué au plus terrible des jeux ? N'a-t-elle pas taquiné ou ridiculisé ce grand blessé de guerre solitaire et taciturne dont la vie renfrognée était celle d'un demi-fou ?
Jean Danet et ses compagnons n'ont-ils pas involontairement et par légereté fait de Colley un forcené inconscient ?Aprés
avoir flétri comme il convenait, quelques
manœuvres de basse
politique qui étaient venues se mêler de ce
procès cependant déjà
si lamentable, Me Lagarde termina sa brillante at énergique
plaidoirie en demandant aux jurés de
ne pas envoyer au
bagne l'homme qui fut irréprochable avante
et
pendant la guerre. Il les adjura de n'infliger à son
client
qu'une peine de réclusion susceptible d'éloigner
des
criminels conscients, cet accusé à demi
irresponsabbe
Lss débats, commencés a 13 heures, s'achevèrent a 17 h. 30.
Emile Colley jeta un regard hébété vers les jurés qui allaient décider du sort dans leur salle de délibérations puis il suivit les gendarmes en hochant la tête. Trente minutes plus tard, la sentence était rendue.
L'accusé était condamné à 10 ans de travaux forcés, 15 ans d'interdietion de séjour et à payer 6.000 francs de dommages-interéts à la partie civile.
Laurent QUEVILLY.
Journal de Rouen, 9 décembre 1936.
Dossier militaire d'Emile Colley
Recensement de la population de 1926.
