Nous partons ici en excursion jusqu'à la ferme de Genétay. Louis Müller sera notre guide. Nous sommes en 1890...


L'excursion du Genétay est; peut-être, avec celle de Saint-Georges-de-Boscherville la plus intéressante que l'on puisse faire dans nos environs. Il y a peu de localités aussi originales que ce hameau de 116 habitants, blotti à l'extrémité ouest et dans une échancrure de la forêt de Roumare.

Le Moyen âge et la Renaissance y ont laissé d'importants vestiges, et il semblerait que l'action destructive du temps se soit ralentie dans ce coin perdu de la Normandie .

On peut aller au Genétay par Bapeaume, par Croisset ou par la cavée de Dieppedalle. De ces itinéraires, le premier est le plus simple, le dernier le plus agréable ; le second, un peu ardu, exige une certaine connaissance de la forêt, aussi nous contenterons-nous d'indiquer brièvement qu'il faut, pour le suivre, gagner le plateau par le raidillon qui serpente le long du parc de M. le baron Lefebvre pour, de là, rejoindre à travers bois la route de Sahurs et le sentier qui mène au Genétay.

Par Bapeaume, la route est facile, et l'on n'a pas à craindre de s'égarer. On peut prendre le tramway jusqu'à la barrière du Havre, monter à Canteleu et suivre la grande route jusqu'au rond-point du Chêne-à-Leux, où rayonnent huit chemins dont voici les directions :

Tournant le dos à Canteleu, on trouve à droite trois chemins : le premier conduisant au Gros-Hêtre, le deuxième à Montigny, le Iroisième à Hénouville.
Devant soi, on voit se prolonger la grande route, qui descend à Saint-Martin-de-Boscherville. A gauche, on a également trois chemins : le premier menant à Dieppedalle, le second à Hautot et le troisième au Genétay. C'est celui-ci qu'il faut prendre. A douze cents mètres de là, on passe devant une maison de garde, derrière laquelle est une grande mare ; trois cents mètres plus loin, on est au Genétay.

Par Dieppedalle, il faut suivre la cavée jusqu'à l'endroit où elle bifurque, laisser à droite la sente de Canteleu, à gauche la roule qui mène au rond-point du Hêtre-des-Gardes, et prendre le chemin creux à droite duquel s'ouvre une carrière basse et profonde.

La route est charmante. Le chemin s'encaisse entre des talus abrupts, dégradés par les eaux et tapissés de mousses, de fougères et autres plantes sylvestres. Çà et là, de petites excavations, envahies par le velours des mousses qui en capitonnent les aspérités, évoquent
l'idée de grottes lilliputiennes, dont un lézard à la cuirasse métallique, faisant l'office de dragon, garderait les entrées.

L'Airelle-myrtille, qui porte au printemps, pareils à une perle de cire diaphane, ses grelots roses, est extrêmement abondante dans ces bois, où l'on rencontre aussi, de loin en loin, un arbrisseau assez recherché par les horticulteurs, le Dapliné lauréole.
Partout croissent, à profusion, les primevères, la petite pervenche, l'oxalide, la jacinthe, l'orobe et, dans les endroits un peu frais, la Cardamine des prés, une succédanée du cresson.

On monte ainsi jusqu'au carrefour du « Treize- Chênes ».

Le « Treize-Chênes » était un arbre gigantesque, contemporain du Gros-Hêtre et du Chêne-à-Leux. Son vaste tronc, creusé par les siècles, servait de cachette aux gardes, aussi les braconniers et les coupeurs de bois, dont il gênait singulièrement le trafic, lui firent-ils payer sa complicité avec les agents de l'autorité en l'incendiant, voilà quelque trente années. Il
n'en reste plus que le souvenir.

Au carrefour du Treize-Chênes, six routes se croisent ; en arrière celle de Dieppedalle, à droite celle de Canteleu, puis celle du Chêne-à-Leux ; en face celle du Genétay ; après celle-ci le chemin de Quevillon par la Mare-des-Grès, enfin la route de Sahurs.

On marche à chemin plat pendant environ un kilomètre ; sur le sommet de cette crête, la végétation est moins active que sur les pentes, à cause de la sécheresse plus grande du sol, et se compose à peu près. exclusivement de fougères, de bruyères et des essences communes à tous nos bois. On descend ensuite une pente assez roide, où reparaissent les fleurs du versant opposé ; on traverse la petite route de Canteleu à Quevillon; on remonte, par le sentier qui fait face, une autre pente et, par une large avenue de pins, on arrive en face des vieux murs de la ferme du Genétay.


Cette ferme est entourée d'une double enceinte de murs épais. L'enceinte extérieure est crevée par places et interrompue vers l'ouest. On la franchit, pour entrer dans la ferme, par une large porte charretière, ombragée d'un immense noyer planté par les moines de Saint-Georges. On passe sous un premier corps de bâtiment, à usage de grange et de remise, élevé sur une triple arcade. La maison d'habitation est dans la cour plantée de pommiers, parsemée de violettes et de primevères de toutes les couleurs. On se trouve alors devant la seconde enceinte, à l'un des angles de laquelle se dresse, courte, massive et ventrue, une tour découronnée. Ce quadrilatère, d'aspect seigneurial, enclôt simplement un vulgaire champ de seigle. Jamais on ne vit moisson si bien défendue.


A cette hauteur, fait intéressant au point de vue géologique, le sol arable est sablonneux. Aussi un grand nombre des plantes que nous sommes accoutumés de rencontrer dans les plaines de Quevilly, Grand-Couronne et Saint-Aubin se retrouvent-elles au Genélay, en compagnie d'une rareté botanique, l'Ornithogale penché (Omilhogalum nulans, Linné).

Entre les enceintes sont deux mares, dont l'une, très belle, bordée de joncs, de véroniques, de plantains d'eau, d'ombellifères variées, couverte de potamots, peut fournir, à cause du voisinage de la forêt, d'intéressantes observations aux naturalistes, et fourmille d'énormes cyprins rouges. Elle est dominée, à l'une de ses extrémités, par un bouquet de grands hêtres. Cet ensemble forme un petit tableau exquis et fait pour séduire un aquarelliste.

A droite, la ferme et la cour-masure, avec ses pommiers ; en face, la vieille tour, où a cru un merisier dont la tête s'arrondit au-dessus de l'ouverture béante, la deuxième enceinte, avec son épais chaperon de lierre, les mares, le bouquet de hêtres et, pour cadre, les grands pins toujours verts. On ne peut imaginer un coin plus délicieux.

A la ferme, on est assuré de trouver un bon accueil, du bon lait et une bonne omelette — le paradis d'un excursionniste, quoi !

A quelques centaines de mètres de la ferme se trouve un curieux édifice du XIIIe siècle, ancienne maison de Templiers, d'après M. l'abbé Cochet, simple dépendance de l'abbaye de Saint-Georges, suivant M. l'abbé Tougard. Cette construction, d'une conservation surprenante, est en pierre de taille; elle présente extérieurement une cheminée en saillie, une tourelle contenant l'escalier et une cave avec portique avancé. L'étage supérieur, à usage de grenier aujourd'hui, contient une cheminée dont l'âtre et le revêtement sont faits de ces minces pavés de brique qui donnent aux cheminées de cette époque un cachet si particulier. Les pièces prennent jour par une fenêtre en croix, encore pourvue, en 1888, d'un petit vitrail et de culs de bouteille ; un ouragan a descellé de ses alvéoles de plomb le petit vitrail, et c'est grand dommage, car on n'a pu le restaurer, et c'est un vulgaire carreau qui le remplace.

En face de la porte d'entrée est un immense puits en pierre de taille, d'une merveilleuse solidité et dont la profondeur est d'au moins trois cents pieds. Les objets qu'on y jette mettent douze à quinze secondes avant d'en atteindre le fond et, tantôt coupant l'air, tantôt rebondissant d'une paroi à l'autre, envoient, des profondeurs de l'abîme, des bruits formidables et lugubres.

On croit que ce puits descend au niveau de la Seine et communique, par une ouverture latérale, avec le souterrain de l'abbaye de Saint-Georges.

Ajoutons que, près de la ferme du Genétay, sous les grands pins, s'ouvre une vaste excavation, obstruée par des éboulis et aboutissant à un puits insondé, où les habitants jettent, depuis des siècles, leurs bestiaux morts. On l'appelle le « Grand Puchot ». C'est un de ces vestiges de l'époque féodale si nombreux dans cette partie de Roumare.



En voilà plus qu'il n'en faut pour engager les promeneurs rouennais à faire le pèlerinage du Genétay.— Mais que disons-nous? le pèlerinage proprement dit existe, et il s'accomplit à cinquante pas de l'antique maison des Templiers. Dans la cour de cette propriété s'élève la chapelle de Saint-Gorgon, où les bonnes gens des environs viennent frotter leurs infirmités contre les nombreuses statues de bois qui en garnissent l'intérieur. Ces images, un peu frustes et sans aucune prétention artistique, représentent Saint-Gorgon en brillant costume de chevalier, Notre-Dame-des-Nerfs et quelques autres vierges au vocable varié. Toutes ces figurines sont, de la tête aux pieds, garnies de centaines d'ex-voto, mais ces ex-voto consistent exclusivement en jarretières de fil ou de coton ; il y en a de blanches, de moins blanches et de... très grises ; les malades en prennent une paire et laissent les leurs en échange; les plus grises sont les plus recherchées.

Autrefois, la chapelle de Saint-Gorgon était un pèlerinage très suivi. En de certaines occasions, on y ressuscitait des traditions évidemment léguées par le paganisme, et jusqu'au commencement du XIXe siècle, on y vendait d'étranges amulettes, échappant à la description, et dont les vitrines du Musée départemental d'antiquités possèdent des spécimens.

N'avions-nous pas raison de dire que l'excursion du Genétay était, à tous les titres, on ne peut plus intéressante? Elle a encore cet avantage, qu'on peut, fort bien, en prenant le premier bateau du matin et en descendant à Croisset ou à Dieppedalle, la faire tout à
son aise et revenir déjeuner à Rouen.

Source Autour de Rouen, par Louis Müller,  L. Langlois (Rouen)