Incendié, restauré, de nouveau détruit, on le disait contemporain de Rollon. Aujourd'hui, le légendaire Chêne à Leu garde sa sinistre réputation. Gadeau de Kerville nous raconte son histoire mouvementée...

"J'ai décrit et représenté le Chêne à Leu de la forêt de Roumare, qui jouit d'une assez grande célébrité dans la région de Rouen, ville près de laquelle il se trouve. Quand je l'étudiai, au mois d'avril 1890, le tronc était creux et avait, à un mètre du sol moyen, une circonférence de 5 m. 69, et la hauteur totale de l'arbre était d'environ 21 m. 10.
Or, au mois de mars 1894, des brutes entassèrent des cotrets et des herbes sèches dans l'intérieur du tronc, et y mirent le feu. L'incendie endommagea fortement le tronc du vieux chêne et détermina la chute de l'énorme branche primaire dont la base était partiellement creuse."


Le chêne avant et après l'incendie, dépourvu de sa branche primaire...

"Ainsi mutilé, l'arbre avait certes perdu de sa majesté, mais était encore très digne d'être conservé. Si l'on n'avait pas, de suite, procédé à sa restauration, un violent coup de vent pouvait l'abattre entièrement, et c'eût été grand dommage de perdre ce Chêne remarquable, but d'une promenade charmante et très hygiénique dans la superbe forêt domaniale de Roumare."

Restauré, renforcé...


"Le savant et zélé inspecteur-adjoint des Forêts, M. Armand Sanson, un artiste et un lettré, comme le sont beaucoup des élèves de l'École nationale forestière de Nancy, prit la très heureuse initiative de s'occuper de cet arbre. Immédiatement il chercha les fonds nécessaires, et, dès qu'il les eut réunis, il fit exécuter une complète restauration du tronc de l'arbre, dont il chargea M. Monbray, entrepreneur à Rouen, qui l'a bien réussie. "
On écrivait tantôt le chêne à leu, tantôt le chêne à leux, au pluriel, leu signifiant bien entendu loup en vieux français. Nos anciens prononçaient cela à la normande: quesne à leu. Certains pensent que l'arbre doit son nom au fait qu'on y pendait les loups comme des criminels de droit commun. D'autres racontaient qu'il se tenait là des conseils de loups. Mais d'autres encore proposaient une autre explication en invoquant le mot alleu qui désignait jadis un bien héréditaire exempt de tout droit seigneurial.
Reste que les noms d'animaux sylvicoles étaient souvent employés dans les forêts pour dénommer un chemin, une mare, un arbre... 

"Voici ce que dit, à ce sujet, Guy du Foyard dans la Revue encyclopédique : « Le Chêne à Leu a été soutenu par une sorte de colonne en maçonnerie, édifiée dans le creux de l'arbre et suivant toutes ses sinuosités. Cette masse s'élève du sol, au niveau des racines, à une profondeur de 0 m. 50 au-dessous du sol naturel, jusqu'à une hauteur de 4 mètres. La circonférence moyenne étant de 6 m. 17, le cube de maçonnerie engagée représente plus de 12 mètres. L'appareil est en silex, assemblé avec du mortier fait de sable et de chaux hydraulique, recouvert de meulière sur une épaisseur de 0 m. 25. Ce revêtement touche aux parois internes du tronc et a été établi de la sorte pour empêcher tout gonflement.

"Dans les parties où le tronc avait été éventré, on a pratiqué, sur le revêtement en meulière, un enduit en ciment imitant à s'y méprendre l'écorce de l'arbre et simulant la section de la branche tombée, comme si elle avait été coupée raz-tronc ».


Le tronc après l'incendie puis après sa restauration.

Un étui en fer blanc


"Dans une cavité de cette maçonnerie ont été mises par les soins de M. Armand Sanson, dans un étui en fer blanc, deux notices datées du 15 juin 1894 : l'une relative au Chêne et l'autre à son âge, ainsi qu'une vue le représentant avant l'incendie.
"Ne se bornant pas à la restauration du Chêne à Leu, M. Armand Sanson obtint du service vicinal qu'on pratiquât dans le talus de la route départementale de Rouen au Havre, talus au bas duquel se trouve le pied de l'arbre, un sentier qui permet de se rendre directement de cette route au Chêne, sans crainte de déchirer ses vêtements aux ronces et aux épines, et sans avoir besoin de prendre le chemin de forêt qui part du rond-point du Chêne à Leu, et longe en contrebas la route départementale. Ce chemin de forêt n'est autre que l'ancienne route de Rouen à Duclair, sur le bord de laquelle est situé le Chêne en question, à gauche en venant de Rouen. "

Mais quel âge a-t-il donc !

Le chêne à leu, sur la route qui conduit à l'ancienne
abbaye de Jumièges, a, dit-on, 700 ans.

Grand dictionnaire universel du XIXe siècle

D'après les règles en usage, Kerville évalua dans un premier temps l'âge du chêne à 600 ans maximum. Mais il dut revoir ses calculs lorsque Armand Sanson lui remit une coupe transversale de l'énorme branche primaire dont l'incendie de mars 1894 a déterminé la chute :
"Il y a tout lieu de supposer, d'après sa grosseur, que cette branche, qui appartenait à la catégorie des branches gourmandes, avait pris naissance lorsque le Chêne à Leu n'était encore âgé que d'un nombre d'années plus ou moins petit. Sur cette coupe transversale (...) j'ai compté environ 215 couches ligneuses, ce qui donne à cette partie de branche un âge d'environ 215 ans. Dans ma jeunesse, nous partions le matin, le sac aux provisions sur les épaules et, pédestrement, à travers la forêt bruissante des sonnailles de rustiques charrettes, animée çà et là par le passage d'un troupeau de cerfs, de biches et de faons qui nous regardaient curieusement, après la halte obligatoire au Chêne à Leu, stupidement incendié par des vagabonds, nous descendions vers la basilique romane...

Edmond Splikowski, Sur les routes normandes.

"En ajoutant, aux 215 années environ, de 10 à 50 ans pour l'écart entre l'âge de cette coupe transversale et la naissance de l'arbre, on obtient un âge d'environ 225 à 265 ans.  Il est dès lors possible de dire que l'âge actuel du Chêne à Leu, basé, cette fois, sur un document positif, est compris entre 220 et 300 ans."

Le chêne à Rollon ?


" Au cours de l'article de la Revue encyclopédique, l'auteur dit que le Chêne à Leu est appelé aussi le Chêne de Rollon, et il le désigne sous ce nom dans le titre des deux figures accompagnant son article. « D'après une légende, rapportée par les chroniqueurs de Jumièges, c'est, dit-il, aux branches de ce chêne vénérable que le premier duc de Normandie aurait suspendu ses bracelets d'or, restés pendant trois ans sans que personne y touchât, preuve, soit de la probité des Normands, soit plutôt de la terreur qu'avait su leur inspirer le fameux conquérant ».

"Cette appellation de Chêne de Rollon est complètement défectueuse, car ce Chêne a tout au plus trois siècles d'existence, et Rollon mourut vers 932, ce qui fait un écart de plus de six siècles. Il ne faut pas propager cette appellation légendaire tout à fait inexacte, qui se répandrait d'autant plus facilement que cette légende est intéressante."

Gravure d'Emile Deshays

"Je demande instamment que ce Chêne ne soit désigné que par ses véritables noms de Chêne à Leu, de Chêne à Leux, de Quêne à Leu et de Quêne à Leux, noms qui, heureusement, sont de beaucoup les plus employés. Et je préfère les appellations de Chêne à Leu et de Chêne à Leux, car le mot Quêne, mot de patois normand, ne serait compris que par la minorité. "

"Puisse le Chêne à Leu, qui, par sa restauration, est grandement protégé contre les destructives actions atmosphériques, rester, des siècles encore, au nombre des arbres célèbres que nourrit le sol de la plantureuse Normandie."

Sa mort

Hélas, le vœu de Gadeau de Kerville ne sera pas exhaucé. Dans la nuit du 25 au 26 septembre 1896, un ouragan dévasta tout l'ouest de l'Europe et coucha à terre, parmi tant d'autres, le chêne de Boscherville. Kerville soupire :
"La maçonnerie, seule restée debout en très-grande partie, montra que la restauration si méritoire du tronc de l'arbre, conçue et dirigée par M. Armand Sanson, avait été faite dans d'excellentes conditions de solidité.
La tempête de vendredi a fait une victime dans le vénérable chêne Aleu, dont tous les touristes en promenade dans la foêt de Roumare ne manquaient pas d'aller admirer les vastes proportions.

Sous les effets de l'ouragan, toutes les branches couvertes d'un feuillage luxuriant  de cet arbre plusieurs fois séculaire ont été brisées et jonchent aujourd'hui le sol de leurs débris...

Journal de Rouen, 30 septembre 1896.
"Les vieux arbres inspirent des idées poétiques aux personnes dont le cerveau n'est pas imbibé d'un utilitarisme atrophiant. Aussi, je suis heureux de finir ces lignes ultimes, relatives au Chêne à Leu, en reproduisant les très belles strophes que M. Louis Fabulet, jeune et talentueux écrivain, a consacrées au doyen des Chênes de la forêt de Roumare, dont incontestable était la célébrité."

AU CHÊNE A LEU

O Chêne que le Temps, sous mes yeux, a brisé !...
Parmi l'écroulement de ton dernier feuillage,
De ta cime j'ai vu le mystère rosé,
Frais et tremblant encor du baiser d'un nuage,
A l'injure des pas du vulgaire exposé.

Au centre des forêts où vivra ta légende,
Et qui bordent Rouen, les siècles, lentement,
T'avaient-porté les voix de la cité normande,
Que tu gardais, de plus en plus profondément,
Tandis que devenait ta majesté plus grande.

Et j'entends s'échapper un murmure confus,
Sous les lambeaux tordus de ton auguste écorce,
D'appels, de chants, de cris, de tocsins, d'angelus,
En toi réfugiés, en ta sève, en ta force,
Et que rien de vivant ne renfermera plus.

Qu'il s'envole de toi comme un reste de rêve,
Le bruit clair du ciseau qui sculpta lys et croix...
Notre espérance, hélas ! comme la vie, est brève,
Qui regarde le Ciel et se confie aux rois,
Puisqu'elle aussi se brise au siècle qui s'achève.

Mais, pour me le redire, ouvre aujourd'hui ton cœur
Où tu le renfermas ; exhale encore, ô Chêne,
Le cri dont tu perçus, en tremblant, la grandeur,
Et que, sur le bûcher, la Vierge de Lorraine
Jeta, quand de sa chair l'esprit sortit vainqueur.

Il est une apogée où la plus belle chose,
Après avoir donné son suprême parfum,
S'effeuille : ainsi la foi, l'amour, l'espoir, la rose,
Et notre vie, ô Chêne. Heureux si, de leur fin,
Reste après eux, dans l'air, l'or d'une apothéose !

Adieu, toi qui, le soir, aux sons du couvre-feu,
Ne seras plus qu'objet d'apparitions blanches...
Si déjà l'hallali s'entend sur Canteleu,
Alors qu'un vent de mort fait frissonner tes branches,
C'est pour toi, cet hiver. Adieu, beau Chêne à Leu !

Depuis


Le 30 mars 1898, on inaugura un petit kiosque au carrefour du Chêne à Leu sur un terrain concédé par l'administration des Forêts au Véloce-club rouennais. Discours, Marseillaise, il y avait là 2.500 personnes. Dont des représentants du Touring-club de France qui contribua à son financement. De l'Etoile du chêne à Leu partent huit routes.

Quant au chêne, définitivement abattu, une section de branche fut offerte en 1906 au Muséum d'histoire naturelle de Rouen par Gaston de la Serre, inspecteur des forêts en retraite.






La malédiction du Chêne à Leu

De nos jours encore, le carrefour du Chêne à Leu garde la réputation d'un lieu qu'il convient d'éviter. Quelques faits divers alimentent les croyances populaires...

Juin 1900.  Cafetier à Quevillon, M. Hurard, très impotent, était malade depuis deux ans, et avait éprouvé déjà deux attaques de paralysie. Malgré cet état de santé, qui n'allait pas sans donner de vives inquiétudes, il voulut quand même aller, mercredi matin, d'abord à Saint-Martin de-Boschervllle où il avait une affaire urgente a traiter, et de là jusquà Dieppedalle où il devait faire une commande de charbon. Pour plus de précautions, sa bonne partit avec lui et conduisit elle-même la voiture. On atteint le carrefour du chêne à Leu ; ils cherchent l'arbre géant, maisil paraît qu'il a été abattu ; on se repose à l'ombre de son souvenir vénérable. Claude croit surprendre dans les lointains le ululement des loups légendaires, tandis que Jean suit d'un regard tranquille la croisée des allées forestières qui là-bas tranchent net les futaies: voici la route de Montigny,voilà celle de Duclair...

La grand route des hommes
Jean GAUMENT et Camille CE

La première partie du voyage s'effectua sans incident, mais, au retour, aux environ du Chêne à Leux, le cheval prit pour et refusa d'avancer La bonne descendit alors de voilure et prit l'animal par la bride. Le assage une fois franchi, elle remontait dans le véhicule ; mais, sans qu elle s'en fût aperçue, le cheval avait fait un écart et s'était approché du fossé, si bien qu'au bout de quelques minutes, la voiture culbutait ; M. Hurard était projeté dans le fossé, et sa téte venait donner sur une souche.
Le malheureux cafetier avait, près de la tempe, un trou profond d'où le sang s'échappaît abondamment. La bonne, qui n'avait que quelques contusions aux reins, alla demander du secours, des ouvriers accoururent, mais tous les soins était inutiles, car M. Hurard, mortellement atteint, expirait quelques minutes après l'accident. Le corps fut alors placé dans la voilure et reporté à son domicile. La jeune fille est aujourd'hui complètement remise de sa chute, mais elle est au desespoir du malheur survenu et dont on ne peut accuser que la fatalité.


Juin 1906.  — Hier matin, M. Tousé, notaire à Duclair, quittait son étude pour venir à Rouen en automobile. En arrivant à l'endroit connu sous le nom de Chêne à Leu, en pleine forêt de Roumare, sur le territoire de la commune de Montigny, il s'aperçut qu'une vive chaleur se dégageait du siège de sa voiture ; il s'arrêta, mit pied à terre ; l'automobile était en flammes et bientôt ne formait plus qu'un brasier. L'incendie dura près d'une heure. La circulation sur la route était impossible et plusieurs voitures durent faire de longs détours. Il n'y a eu aucun accident de personnes. La Lanterne.

1911.
Le dernier loup de Normandie est abattu en forêt de Roumare. Une femelle aujourd'hui exposée au musée de Rouen. A la sortie de Canteleu, une statue rappellera l'événement.

Juillet 1944
.  — "...Robert Perrotte inspecte son secteur avec Fernand Lecoq. Il rencontre, conduite par deux Allemands, une auto, au Chêne-à-Leu. Un court combat s'engage ; le chauffeur est tué, son compagnon qui tire au parabellum est blessé au bras et à l'épaule. Une voiture touriste N° 348 - 9 A-W-H emmène les deux victimes jusqu'au poste de secours de Montigny."  Rouen et sa région pendant la guerre 1939-1945, Pailhès, Berthout.


Sources

Les vieux arbres de Normandie, Henri Gadeau de Kerville (extraits).
Le Journal de Rouen
La vigie de Dieppe