La
baignade en Seine
selon
les noyades dans les registres d’état civil et la
presse régionale
Par
Jean-Pierre Derouard
La
noyade, pratique souvent individuelle, n’a pas
forcément laissé beaucoup de traces. On peut
l’appréhender à travers le prisme des
comptes-rendus de noyades des registres d’état
civil mais surtout de la presse régionale.
 On
semble rarement savoir nager sur les bords de Seine : « A
Jumièges, peu d’individus connaissent la natation,
quoique journellement les habitants soient exposés
à braver un élément où,
chaque année on déplore un plus ou moins grand
nombre de victimes ; il serait à désirer, et je
forme des vœux à ce sujet, que dans toutes les
communes le long de la Seine, un maître soit
chargé d’instruire la jeunesse dans un art qui ne
peut qu’être utile à
l’humanité ». (Charles-Antoine Deshayes, L’abbaye
royale de Jumièges,
1829)
[En face de la propriété des Capucins]
« Nous émettons qu’on pourrait y
aménager une petite plage et y installer une
école de natation dont le besoin se fait sentir quand on
songe au petit nombre de personnes qui savent nager et aux accidents,
hélas ! nombreux qui se produisent chaque année
parmi la population ». (Goupil-Chanière,
Caudebec-en Caux, 1927).
Caudebec,
années 1940, collection
Fell.
La baignade est mainte fois signalée pour le danger de
noyade. Il est plus rare qu’on l’inculpe de
méfaits pour la santé, comme ici en 1885 :
« Combien de fois n’avons-nous pas vu, dans le
courant de cet été, des troupes
d’enfants, dont quelques-uns n’avaient pas plus de
5 à 6 ans, se baigner seuls dans la Seine, sous le coteau de
Barre-y-Va ? Tous étaient en sueur en arrivant,
d’autres achevaient à peine la tartine qui leur
avait été donnée pour leur collation.
Et l’on s’étonne de voir ces enfants
malades, et cela après les avoir laissés
vagabonder tout à leur gré pendant de longues
heures ».
Les baigneurs passent parfois pour de rudes gars. A Rouen, en 1833,
« il est défendu de se baigner et de
paraître hors de l’eau sans être
vêtu d’un caleçon ». Et on
prévoit « une enceinte de manière
à ce que les baigneurs soient absolument
séparés du public ». Même
chose à Duclair en 1894 où on demande une
palissade pour isoler les baigneurs, « leurs conversations
inconvenantes et leurs chansons obscènes », et les
baigneurs « ne doivent se déshabiller
qu’au bas des berges pour se vêtir
aussitôt d’un caleçon, et ne peuvent
stationner que revêtus d’un caleçon
». Trois cadavres inconnus se sont sans doute
noyés en se baignant puisqu’ils ne portent
qu’un « caleçon de bain »
(Duclair, 9 juillet 1887), « un caleçon de bain en
coton écru avec un liseré rouge »
(Saint-Pierre-de-Manneville, 3 juin 1890), « un
caleçon de bain de couleur bleu marine et d’un
ceinture élastique blanche »
(Saint-Pierre-de-Manneville, 10 août 1937).
La baignade peut être dangereuse, on incite à la
prudence, comme en 1808 : « MM les maires des communes
voisines des rivières et surtout de la Seine doivent publier
sur le champ une ordonnance pour empêcher les enfants de se
baigner hors la présence de leurs parents et obliger les
baigneurs à ne fréquenter que les endroits les
moins périlleux des rivières ». Les
verdicts sont sans appel : Emile-Eugène Moulin « a
eu la malheureuse idée de se baigner dans la Seine
» (Caudebec, 31 août 1895).
Remarquons cependant que la baignade n’est pas, et de loin,
la plus grande pourvoyeuse de noyés sur ces rives de la
Seine. 
Et
il est tout à fait naturel de se baigner dans la Seine par
beau temps, les marées ménageant de plus de
véritables plages. « Ses maîtres
l’emmenèrent dans leur
propriété de Biessard, près de Rouen.
Il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre
des bains. Ils descendaient chaque matin avec le palefrenier et ils
traversaient le fleuve à la nage » (Guy de
Maupassant, Mademoiselle Cocotte, 1883). « A chaque instant
on voit sur le parcours de Caudebec à Villequier des jeunes
gens ne sachant même pas nager s’aventurer sur les
bords du fleuve » (1910).
La baignade est une pratique masculine : aucun représentant
de la gent féminine dans nos documents. Est-ce par pudeur
que les filles ne se baignent pas ?
Nulle surprise, la baignade est l’affaire de la jeunesse :
âge minimum 6 ans, âge maximum tout de
même 65 ans, moyenne d’âge 19 ans.
| Jusqu'à
10 |
10
à 15 |
15-20 |
20-30 |
Plus
de 30 |
| 4 |
9 |
11 |
14 |
4 |
Nulle
surprise ici non plus : on se baigne par beau temps :
| Mai |
Juin |
Juillet |
Août |
Septembre |
| 1 |
4 |
22 |
15 |
4 |
La
baignade peut être pratique de collectivité. Le 27
juillet 1929, le jeune Joseph Derrumeau, participant à un
camp scout à Jumièges, se noie «
à l’heure de la baignade ». En juillet
1953, se baignant « en compagnie d’un groupe de
jeunes gens », le moniteur d’un centre pour
inadaptés de Rouen passant des vacances à
Barneville « coule à pic, vraisemblablement
frappé de congestion ».
 Même
si la baignade peut-être un plaisir solitaire – le
nommé Carré, journalier, se fait le plaisir
d’un bain « après sa journée
» (Jumièges, 15 juillet 1905), on se baigne le
plus souvent à plusieurs, entre amis ou en famille.
Peut-être pour montrer qu’on sait nager mais
peut-être plus souvent pour jouer et batifoler dans
l’eau, surtout s’il y a de jeunes enfants. Le 24
Juillet 1887, les trois enfants Languette, 10, 11 et 12 ans, se
baignent « en compagnie de plusieurs camarades »
(Vatteville-la-Rue). Le 31août 1895, Émile Moulin,
16 ans ; se baigne avec ses neveux de 16 et 13 ans (Caudebec). On
imagine les rires et les exclamations de joie.
On se baigne le plus souvent à partir d’une rive
plate, en avançant dans l’eau. On se jette plus
rarement depuis un quai – ainsi à Quillebeuf
où cela ne saurait cependant se pratiquer
qu’à marée haute . Et encore plus
rarement depuis une barque – comme ces trois soldats de
passage à Duclair en juillet 1897.
En dehors de la commune, le lieu précis de la baignade est
rarement mentionné. On trouve les Capucins, juste en aval de
Caudebec, la Barre-y-Va entre Caudebec et Villequier, le Bouillon
à Duclair. Aucun endroit n’apparaît donc
comme particulièrement dangereux. Sauf peut-être
à Grand-Couronne, « un trou où
l’on perd pied et où se forment de tourbillons
» (1889).
Un duc d’albe
comme plongeoir, Caudebec, 1943, Collection Couture.
La boisson explique plus que souvent la
témérité
« Leveillard voulut se baigner en Seine. Leveillard, pris de
boisson, ne tarda pas à disparaître »
(La Mailleraye, 16 août 1884).
Le sieur Léger se jette du quai dans le but de se
dégriser (Caudebec, 24 juillet 1886).
« Deux jeunes gens pris de boisson eurent la
fâcheuse idée de prendre un bain en Seine
» (Duclair, 30 août 1898).
Gorgeault, en complet état d’ivresse, «
voulant faire voir qu’il savait nager, s‘est
jeté à l’eau pour traverser la Seine
à la nage » (Caudebec, 26 septembre 1908)..
18 juin
1892 La
Mailleraye.- On nous signale un suicide accompli avec une rare
énergie par un sieur Alfred Marcotte,
âgé de 23 ans, marin, né à
Guerbaville, qui s’est donné la mort en se jetant
dans la Seine, en face du bourg.
Cet individu
était venu vendre des moules à la Mailleraye avec
la barque de pêche Notre-Dame-de-Grâce,
n°26, de Honfleur. Il s’est enivré et vers
9 heures, en rentrant à bord, sur l’observation de
sa patronne, la femme Duval, qui lui ordonna d’aller se
coucher, Marcotte répondit qu’il voulait prendre
un bain.
Par 5 fois, il se
précipita dans le fleuve, mais comme il était un
nageur de première force, il regagnait la berge à
l’aide de quelques brassées. Cet individu qui
était un ivrogne incorrigible, se rappelant qu’il
lui restait en poche un franc, n’eut rien de plus
pressé que de le dépenser au café.
Sous l’influence de l’alcool il se jeta
à l’eau une cinquième fois, mais comme
c’était au moment du flot, son corps fut
entraîné par le courant. Il paraît que
pendant plusieurs secondes Marcotte, mû sans doute par
l’instinct de conservation de la vie, se débattait
énergiquement contre la mort.
Le cadavre de Marcotte a
été retrouvé à
l’endroit où il s’est jeté
à l’eau.
 La
plus grande imprudence est de se baigner sans attendre un temps de
digestion. « Le sieur Julien Berthelot commettait
l’imprudence de se baigner dans la Seine, quelques instants
après avoir mangé. Quoique sachant parfaitement
nager, le malheureux, frappé d’une congestion
cérébrale, n’a pas tardé
à couler sous l’eau »
(Vatteville-la-Rue, 21 août 1886).
Leçon
de natation à Villequier, après 1950,
collection Le Gaffric.
C’est ensuite de s’avancer trop loin et de perdre
pied. « Tous deux se trouvaient à plusieurs
centaines du mètres des bords à un endroit
où la profondeur atteint environ trois mètres,
tout à coup, Lecomte disparut » (La Mailleraye, 21
août 1909).
Cléphias Clérisse est le seul à
être assez imprudent pour se baigner au moment du flot
(autrement appelé mascaret) : « on le vit se
débattre et disparaître » (Duclair, 20
juillet 1895).
On se baigne à plusieurs, il y a souvent du monde sur la
rive : un baigneur en mauvaise posture est souvent secouru. «
Le sieur Léger, se jetait à la Seine puis
disparaissait sous l’eau. On lui jeta aussitôt les
engins de sauvetage, pendant que 2 bateliers montés dans un
canot se dirigeaient en toute hâte pour lui porter secours
» (Caudebec, 24 juillet 1886). « Le jeune Lefebvre
voulut se baigner quand tout à coup ses mouvements devinrent
ceux d’un désespéré et au
bout de quelques secondes il coulait à pic. Heureusement le
jeune Houdeville, témoin de l’accident, se
débarrassa de son paletot et sans autres
précautions se précipita à son
secours, plongea à l’endroit où il
l’avait vu disparaître et le ramena prestement sur
la berge » (Caudebec, 7 août 1907).
Mais tout ne se passe pas toujours très bien. «
Henri Dayaux, âgé de 28 ans, se
précipita au secours de son neveu qu’il
réussit à charger sur ses épaules,
mais perdant pied à son tour, il ne tarda pas à
disparaître entraînant avec lui son
précieux fardeau » (Vatteville-la-Rue, 30 juillet
1887). « Ne consultant que son courage, François
Joseph ; 50 ans, se précipita à l’eau,
le danger pressant, sans ôter ses vêtements. Bon
nageur, il eut vite rejoint l’infortuné qui se
débattait en proie aux angoisses de la mort, mais
hélas ! celui-ci saisit par le cou son sauveteur, ou
plutôt s’y accrocha
désespérément, paralysant ainsi ses
mouvements et l’entraînant avec lui dans
l’abîme qui les engloutit » (Caudebec, 31
août 1895).
Pour les mêmes raisons, le corps d’un baigneur
« disparu sous les flots » peut être
retrouvé peu de temps après. « Delaune,
lieutenant de la Compagnie des sapeurs-pompiers, monté sur
une barque, se rendit immédiatement sur les lieux de
l’accident, et au bout d’un quart d’heure
environ de recherches ramena le corps inanimé du malheureux
Lecomte » (La Mailleraye, 21 août 1909). Mais ce
n’est pas toujours le cas : « Il est à
craindre que par suite des grandes marées le cadavre se
trouve emporté vers d’autres parages »
(Caudebec, 24 septembre 1910).
Comme toute mort accidentelle, une noyade, surtout d’un
jeune, amène l’effroi dans une commune –
c’est ainsi du moins que le présente la presse :
« un affreux accident a causé dimanche la plus
vive émotion dans notre ville » (Caudebec, juillet
1895) ; « Les obsèques eurent lieu au milieu
d’une nombreuse assistance. Au cimetière quelques
paroles émues et bien senties ont été
prononcées sur la tombe de ses infortunés jeunes
gens qui avaient su attirer la sympathie et l’estime de tous
» (Grand-Couronne, août 1889).

Coll. Jean-Claude QUEVILLY.
La baignade est interdite en 1923 à Rouen, où il
y avait des piscines en eau vive. Mais on se baigna plus longtemps en
aval. Pas besoin pour cela d’installations
particulières. Seul contre-exemple, en 1950, Rober
Salaün aménage la plage du Trait avec plongeoirs,
appontements et filets de sécurité. Et on
s’y est baigné jusque vers 1965. Les instituteurs
y menaient même leurs élèves.
Jean Pierre DEROUARD.
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