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Jean-Pierre
DEROUARD
AU SERVICE DE LA HALLE AUX GRAINS DE ROUEN AUX XVII ET XVIIIè SIECLES LES VOITURES D'EAU DE CAUDEBEC ET DUCLAIR Le bon approvisionnement de la population constitue l'une des hantises des administrations de ville. La pénurie augmente les prix et fait craindre l'émeute. Aux XVII et XVIIIè siècles, l'approvisionnement de la halle de Rouen se fait à partir de quatre bourgs Elbeuf, les Andelys, Caudebec et Duclair qui collectent les grains de leur région ensuite expédiés après chaque marché par des voitures d'eau attitrées. C'est de celle de Caudebec et Duclair que nous parlons ici. Ces voitures d'eau, comme beaucoup de fonctions sous l'ancien régime, sont concédées comme privilège. Double : l'un au détenteur du droit de transport, l'autre au propriétaire de la voiture en tant que moyen de transport c'est lui qui règle le salaire des employés. Ceux-ci leur doivent donc des comptes. Mais ils en doivent également aux marchands de grain et boullengers de leur bourg qui y disposent de magasins ou greniers ainsi que de porteurs à la corporation des grainetiers de Rouen ainsi qu'à la Vicomté de l'eau à qui revient la police de la rivière de Seine de Vernon à Villequier. La voiture ralentie arrêtée, son conducteur part souvent par terre ou en ramant dans son bachot pour motiver son retard à l'une ou l'autre de ces autorités. Sur les voitures elles-mêmes, les documents ne donnent que peu de détails. La voiture de Caudebec est en 1757 décrite comme "un grand bateau [qui] ne porte point assés de voilles..."; on sait aussi qu'elle peut transporter quatre chevaux pour son halage. Ces bateaux semblent donc plus proches des voitures circulant entre Rouen et Paris que des bâtiments plus marins de l'aval de la Seine. On ne sait rien de leur capacité, on voit seulement que la voiture de Caudebec, ayant pourtant chargé le 14 novembre 1752 le grain de deux marchés successifs pourrait encore embarquer 20 muids; le grain est transporté dans des pouches. Le 25 octobre 1755, à Caudebec, le chargement dure de 7 heures du matin 4 heures de relevée. Chaque voiture dispose d'une embarcation de service appelée flette ou bachot; elle permet de faire traverser les chevaux où le halage change de rive et parfois de tirer à la rame la voiture en panne. Ces voitures ont leur quai réservé à Rouen (en aval de la rue Grand-Pont), à Caudebec (où "les pierres sont à moitié mangées" se plaint en 1758 le conducteur de la voiture) et à Duclair (où le poteau affichant le tarif du passage gêne le halage de la voiture). Chaque voiture est sous la responsabilité d'un contremaître ou conducteur celui de Duclair est en 1779 payé 9 livres par semaine, soit guère plus qu'un journalier. Il commande trois compagnons ou matelots et un ou deux chartiers pour conduire les chevaux quand le halage est nécessaire. Transportant à la descente des marchandises diverses, les voitures n'emportent que des grains à la remonte. La voiture de Caudebec part de Rouen le mercredi pour pouvoir emporter le grain du marché du samedi ; retour à Rouen le mardi pour pouvoir décharger le grain et charger les marchandises avalantes. La voiture de Duclair part de Rouen le samedi pour arriver au marché du mardi. Ce transport de grains revêt encore plus d'importance lors des raretés et chertés des grains. En 1694, la voiture de Duclair est attaquée et pillée de nuit et il est décidé de faire escorter chaque voiture de grains par deux fusiliers : une seconde attaque est ainsi prévenue. En 1757, des cavaliers de maréchaussée sont envoyés au devant de la même voiture pour intimer au conducteur de ne pas être en retard "sous peine d'être puni bien sévèrement". Les voituriers de Caudebec et Duclair sont donc astreints à une rotation hebdomadaire avec un bâtiment apparemment peu adapté aux conditions de navigation de la Seine maritime. Quand en 1757 se présente une urgence pour l'approvisionnement de Rouen, on prévoit de transborder le blé de la voiture de Caudebec dans des petits bateaux bien sûr plus rapides. Les voituriers de Caudebec se heurtent de plus au problème de la barre [ou mascaret]. Sa force les oblige souvent à rester à l'abri au port de la Mailleraye avant de pouvoir gagner leur quai de Caudebec. Respecter autant que possible l'horaire, avec le matériel que l'on a vu, oblige très souvent à pratiquer le halage alors que les chemins sont le plus souvent inexistants ou au mieux en très mauvais état : en 1757, sur Heurteauville, "les chevaux avoient de l'eau jusque sur le dos et nageoient dans la plupart de la route". Les riverains sont de plus opposés à la servitude de halage qui les oblige à entretenir un chemin sur 24 pieds de large et au passage des haleurs sur leur terrain : en 1703, un habitant de Jumièges coupe le chableau [filin reliant les chevaux au bateau] de la voiture de Caudebec, causant la perte du navire et de sa cargaison. Le respect des horaires oblige aussi les voituriers à continuer leur route dans des conditions extrêmes, dans lesquelles aucun batelier indépendant ne se risquerait. En décembre 1762, la voiture de Caudebec continue sa route de Duclair à la Bouille de nuit avec dix chevaux de halage pendant que huit hommes cassent la glace dont la Seine est prise. Difficile à la belle saison, l'aller-retour en une semaine est impossible en hiver avec les glaces et les inondations. Et les contremaîtres de la voiture de Caudebec arrivent à demander une rotation sur quinze jours, d'autant plus concevable que leur bateau est loin d'être plein après, chaque marché hebdomadaire. On ne discutera même pas de ce sujet jugé pour le moins extravagant Jean
Pierre DEROUARD..
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