|
Jean-Pierre Derouard Entre le passage de la Roche et le bac
de Jumièges
Des ports et quais sur la rivière de Seine XVIII-XIXèmes siècles Entre l’ancien passage de la Roche (fermé en 1972) et le bac de Jumièges, les paroisses puis communes de Barneville, en amont, et du Landin se partagent cinq kilomètres de la rive concave du méandre de Jumièges.
Il sera question des ports ou quais du Gouffre et de la Foulerie, mais les tuileries/briqueteries1 sont autant de points d’embarquement. Les mots port et quai n’impliquent pas forcément de grandes installations. Le 1er mai 1816, Pierre Danger signale un noyé sur son terrain à Barneville. Le noyé aussitôt identifié comme Pierre Vauquelin, l’officier d’état civil de Barneville dresse l’acte : il situe la découverte sur le quai de Pierre Danger. Le corps est transféré au Mesnil-sous-Jumièges où Pierre Vauquelin était domicilié ; dans son acte d’inhumation l’officier d’état civil du Mesnil situe la découverte du corps sur la masure de Pierre Danger. Embarquement aux tuileries/briqueteries 1780 Inventaire de Jacques Dormeaux marchand briquetier à Hauville. Sur le quai de la Foulerie 95 000 briques prêtes à être embarquées pour Rouen. (Vicomte de Varu, Le Landin, ma vie, sans date, dactylographié) 1786 Greffe de la Vicomté de l’eau. Déclaration d’accident de Charles Fleury, du Mesnil, maître d’un bateau plat de 36 tonneaux ayant chargé hier son bateau de briques au port des Thuilleries proche le Gouffre pour le compte du sieur Pierre Heuzé pour faire route du côté de Rouen où était sa destination. (ADSM, 6BP9) 1820, 30 mai, Le Phénix, bateau construit en l’an 11 à Dieppedalle 25 tonneaux appartenant au Sr Louis Pierre Ducastel demeurant à Jumièges. Vendu au Sr Fayne briquetier à Barneville. (ADSM, 7P5.2) 1848, 25 octobre Le sieur Delalonde se plaint que l’on n’ait pas interrompu le chemin de halage au droit d’une briqueterie qu’il possède à Barneville pour lui permettre d’accéder à la rivière afin d’embarquer les produits de sa briqueterie. (Dumas Etudes sur les chemins de halage, 1937, dactylographié.) 5 novembre 1848 pétition des habitants de Barneville et du Landin. Cette concession si nécessaire pour tous serait indispensable pour les briqueteries dont le commerce et l’industrie sont la principale branche de prospérité du pays ; car sans eau, pas de briques, sans accès à la rivière pas de possibilité d’embarquer et d’expédier. (ADE, 29S2) 1859 Augustin Benoît : L’emplacement de nos briqueteries peut sous un rapport être considéré comme port et quai d’embarquement par les nombreux transports par eau qui s’y effectuent. (ADE, 23S2) La carte de Cassini mentionne Les Tuilleries, hameau riverain de Barneville. Au même endroit, le premier cadastre indique Les Briqueteries. Il y eut avant la Révolution au Gouffre et la Foulerie un passage d’eau dépendant de l’abbaye de Jumièges2, profitant de la clientèle de la rive droite se rendant aux marchés du Roumois. On ne voit pas qu’il leur fallut des installations particulières. En 1880, Simon Gosse tenta, avec l’aval de la commune de Jumièges, de rétablir un passage au Landin. Il lui suffirait d’un escalier pour aborder avec sa barque transportant piétons, colis, petit bétail et volailles. Le département refusa de financer ce passage, « vu son intérêt uniquement local ». (ADSM, 3SP201, PAR 652) Le Gouffre Le toponyme le Gouffre fait évidemment penser à la vie de saint Adjutor (publiée par Claire Boquard, Cahiers Léopold Delisle, 1996) : « près de la chapelle de sainte Marie-Madeleine (à Pressagny-l’Orgueilleux) il y avait un gouffre dans la Seine ». Ainsi qu’à la description que donne en 1740 Toussaint-Duplessis du quai d’enfer qui a existé à Port-Jumièges : « la marée avoit creusé des gouffres et des abîmes » (Description historique et géographique de la Haute-Normandie). La Fontaine du Gouffre ou le Gouffre du Landin séparait sur la rive gauche les Amirautés de Rouen et de Quillebeuf, limite fixée en 1773 (Joachim Darsel, « L’amirauté de Rouen », Annales de Normandie, 1973). La cavée qui descend au Gouffre sert également de limite aux paroisses de Barneville et du Landin. Il n’y a pas de lieu-dit Le Gouffre sur le premier cadastre de Barneville. L’aveu rendu en 1655 par le marquis d’Etampes, seigneur de Mauny, mentionne la « sente du Gouffre à Barneville ». Un chemin du Gouffre existe sur Hauville (terrier de 1758, cadastre Napoléonien, plan de Jules Adeline en 1918), il longe le moulin de pierre. Vers 1630, en temps de cherté des grains, des blés sont chargés clandestinement « au port du Gouffre près Jumièges ». (Amable Floquet, Histoire du Parlement de Normandie,1741) Dans les registres paroissiaux puis d’état civil 30 décembre 1776 Laurent Nicolas Duquesne voiturier en chef au quai du Gouffre. Capitaine voiturier au quai du Gouffre le 23 novembre 1787 4 décembre 1780 inhumation de Nicolas Duquesne matelot de cette paroisse au quai du Gouffre 36 ans, présence de Laurent Nicolas Duquesne voiturier batelier de cette paroisse audit gouffre, avec les frères de charité de cette paroisse 10 mars 1781 Laurent Nicolas Duquesne voiturier batelier de cette paroisse au Gouffre, batelier voiturier le 16 juillet 1782 23 avril 1832 hameau de la côte du Gouffre, aussi le 10 novembre 1837) 4 avril 1839 Léon Jean Berthe domicilié en la commune du Landin hameau du Gouffre Divers 1714 Pierre Allais atteste avoir « passé plusieurs fois pour porter du bois, du cidre et poirés au Gouffre et au Val des Leux3 qu’il prenait à Hauville chez des laboureurs pour voiturer aux lieux du Gouffre et Val des Leux ». (ADSM, C1503) 22 mai 1755 Vicomté de l’eau : noyé en la paroisse de Barneville proche le Gouffre (ADSM, 6BP155) 26 août 1756 Vicomté de l’eau : noyé paroisse de Barneville au port du Gouffre, Pierre Martel ; voiturier demeurant audit lieu du Gouffre (ADSM, 6BP156) 1778 greffe de la Vicomté de l’eau : Pierre Martel, batelier demeurant à Barneville-sur-Seine… Au Gouffre lieu de son domicile… S’estant mis en état de partir du port du Gouffre avec son, bateau chargé de cidre pour la présente foire de Rouen. (ADSM, 6BP9) Voiture du Gouffre 1685 Charles d’Etampes, seigneur de Mauny et autres lieux rend aveu d’un « droit de voiture par eau du lieu nommé le Gouffre à Caudebec ». (ADSM, IIB433) Le 14 mai 1755, Jacques Martel se dit « voiturier du Gouffre à Caudebec ; il signale la noyade de son matelot Pierre Beaudoin tombé à l’eau à Yville « vis-à-vis le château de monsieur de Gasville en allant faire quelque besoin sur son bateau », son corps sera retrouvé le 21 mai « à Barneville proche le Gouffre ». Le bateau de Jacques Martel est monté par 4 hommes, lui-même et 3 compagnons dont Pierre Beaudoin, âgé de 22 ans. Sa description montre qu’il protège sa « culotte de ville » de « culottes de matelot ». Lors de l’accident, Jacques Martel revenait de Rouen avec son bateau. (ADSM, 6BP8 et 6BP155) 26 août 1765 mandement de messieurs de la Vicomté de l'eau de Rouen signé le Carpentier a été inhumé dans le cimetière le nommé Bontemps 16 ans de la paroisse d'Epreville lequel a été trouvé en la rivière de Seine présence de Nicolas Heurtaux, Jean Baptiste Loyal et François Lamy (registre paroissial.) Enquêtes sur les noyés par la Vicomté de l’eau ; dans la rivière de Seine paroisse de Barneville au port du Gouffre…16 à 18 ans… lors de quoy s’est présenté Pierre Martel voiturier demeurant audit lieu du Gouffre paroisse de Barneville lequel a déclaré que le cadavre dont nous venons de faire la visite est celui de Pierre Beautemps agé de 16 ans son garçon lequel s’est noyé mardi dernier avec luy à la conduitte de son bateau. Marie Anne Lecomte demeurant audit lieu du Gouffre ; …étant tombé à l’eau de dessus le batteau de son fils ou étant à faire la manœuvre le gouvernail l’a jetté dehors… (ADSM, 6BP156) 30 décembre 1776, Laurent Nicolas Duquesne voiturier en chef au quai du Gouffre (Registre paroissial du Landin) Le 9 septembre 1780, Duquesne est « voiturier du Gouffre à Caudebec. (ADSM, 6BP9) 1780 Greffe de la Vicomté de l’eau. Contre le sieur Duquesne voiturier du Gouffre à Caudebec présent en personne lequel a dit qu’il consent à faire enregistrer son bail dans la huitaine, faire la pancarte des droits qu’il perçoit pour ladite voiture… deffense de faire aucun exercice de ladite voiture avant qu’il ne soit reçu batelier devant nous. (ADSM, 6BP9) 1789 Le sieur Duquesne, « voiturier du Gouffre à Caudebecs », est assigné à la Vicomté de l’eau pour « se faire recevoir batelier, enregistrer son bail et faire la pancarte des droits qu’il perçoit ». (ADSM, 6BP9) Le 17 mars 1812 est inhumé à Jumièges le corps d’Emmanuel Démouslins « noyé le 5 novembre venant de Duclair au Gouffre » - il est identifié par une jambe plus courte que l’autre - en présence de Jacques Crevel, 17 ans, matelot à bord du bateau dudit Démoulins, qui a déclaré ne savoir signer. (registre d’état civil de Jumièges) L’existence de cette « voiture » prouve qu’il y a une clientèle pour se rendre du Gouffre à Caudebec. On ignore jusqu’au s’étend l’aire de chalandise. La périodicité de la voiture n’est jamais précisée. Le marquis d’Etampes possède également un bateau allant de la Bouille à Duclair, jour du marché. On peut donc penser que la voiture du Gouffre faisait le trajet le jour du marché de Caudebec, le samedi. La Foulerie Sur le premier cadastre, daté de 1826, la longueur du Landin sur la Seine, est divisée à peu près pour moitié, entre, en aval, un quai de Jumièges et un quai de la Foulerie. Le quai de Jumièges peut apparaître comme l’héritier des très anciens Kay-le-Roy, Petit Gaillon ou Jardin du Port4, tous situés sur le Landin avec Heurteauville. En 1826, la veuve Nicolas Aubé possède là une importante maison au plan en L (3 sur le cadastre), un bâtiment (8), un jardin (4), un verger en 2 pièces (2 et 9).
Dans les registres paroissiaux puis d’état civil 19 mars 1767 noyé trouvé au quai de la Foulerie. 24 mars 1773 Pierre Cléret batelier-voiturier, batelier voiturier le 21 juillet 1774, voiturier batelier au port de la Foulerie le 15 décembre 1778 ; 1784 inhumation de Pierre Cléret, maître de bateau au quai de la Foulerie (vicomte de Varu, ouvrage cité). 23 mars 1787, Nicolas Lassire, voiturier par eau de cette paroisse ; 14 juin 1789, Nicolas Lassire, voiturier batelier de cette paroisse au quai de la Foulerie. 12 septembre 1821 noyé au quai de la Foulerie. o O o Les cotes sont des Archives départementales de l’Eure (ADE), des Archives départementales de la Seine-Maritime (ADSM), des archives du port de Rouen (PAR). Jean-Pierre DEROUARD. 1 Sur ces tuileries ou briqueteries, voir notre article : « Tuileries et briqueteries de la boucle de Jumièges du 14 au 19° siècle », Etudes Normandes, 1994, N°1, pp 47-59. 2 Voir notre ouvrage : « Un passage de la basse Seine, Jumièges et ses annexes aux époques traditionnelles », Les Gémétiques,1993. 3 A Bardouville. 4 Voir nos articles « Un quai de l’abbaye de Jumièges, Saint-Vaast d’Heurteauville », Cahiers de l’Association des Amis du Musée de la marine de Seine, n°1, 1989, et « Kay-le-Roy et Jumièges : un port et passage de la Basse Seine à la fin de la guerre de Cent ans », Haute Normandie archéologique, 2004.
|




