Par Laurent Quevilly

Duclair, terre d'asile des déserteurs ! Duclair, pays où les gendarmes remplissent leur verre plutôt que leur mission ! A la Révolution, un délateur de Fréville proféra ces graves accusations. ce qui froissa Dinaumare, l'homme fort du canton...





Dans le tourbillon de la Révolution française, et tandis que la République chancelle encore sur ses jeunes fondations, un certain Marc, qui fait mystère de son prénom, saisit sa plume le 5 mai 1796. Il écrit depuis Fréville, petit bourg blotti à moins de trois lieues de Duclair. Ce jour-là, animé par un zèle ardent, le corbeau  rédige une lettre cinglante, trempée dans le vitriol de ses conviction. A l’Administration centrale de la Seine-Inférieure.  ce citoyen aux aguets dénonce un scandale qui, à ses yeux, ébranle les fondations mêmes de la Nation…

Tout commence quelques jours plus tôt, le 14 floréal. Un garde-champêtre, modèle de dévouement, patrouille près de Fréville. Quand il tombe sur un jeune homme à l’air suspect. Sur un ton méfiant mais sans appel, il lui réclame son passeport. Le garçon balbutie. Puis avoue : Pièche ! il n’en a pas ! Sans attendre, le garde l’arrête et le traîne devant le commissaire du directoire exécutif. Là, le jeune homme déballe son histoire : il fait partie de la première réquisition pour la Marine, mais la maladie l’a terrassé. Alors, il est revenu se refaire une petite santé chez ses parents, à Saint-Paër. Une fois guéri, il prévient l’agent municipal de son village. Et là, surprise : on lui répond qu’on n’a pas besoin de lui. Il pourra rester chez lui ! Tranquille. Pour prouver ses dires, ce gaillard, robuste et désormais bien portant, propose d'envoyer à ses frais un messager à Saint-Paër pour que l’agent municipal nous confirme tout ça. Le commissaire accepte. Le messager revient. Mais Marc ignore la suite. Ce qu’il sait, en revanche, c’est que le jeune homme a été relâché. Il est aujourd'hui libre comme l’air.

Un nid de déserteurs !


Ce laxisme révolte Marc. Aucun doute pour lui, cette décision piétine les récentes lois sur les déserteurs. Il y voit même une trahison pure et simple des fonctionnaires censés veiller à l’ordre républicain. Allez, pire encore : cette indulgence fait de la région un nid de déserteurs ! Tout le mondele le sait, et cette impunité donne des ailes aux fuyards qui se savent protégés par ceux-là même qui devraient les pourchasser. Marc pointe aussi du doigt la Gendarmerie nationale : elle traîne les pieds, assure-t-il. Ses hommes débarquent dans les communes vers midi, se pavanent ostensiblement avant d’agir, laissant ainsi aux réquisitionnaires tout le temps de filer à l’anglaise. Et puis, ils repartent, repus de vin, souvent bu du reste chez les parents mêmes des fugitifs ! Scandalisé, Marc presse les administrateurs de taper du poing sur la table. Il compte bien que son cri d’alarme réveillera leur zèle patriotique.

Il s'automutile !


Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dans un post-scriptum enfiévré, le vertueux citoyen lâche une anecdote qui glace le sang : un réquisitionnaire de Fréville, douliettement installé chez ses parents depuis l’été dernier, reçoit l’ordre de rejoindre son poste. La panique le prend. Que fait-il ? Il se tire une balle dans l’index de la main droite pour décrocher une exemption ! Ce geste fou ne suffira pas à apaiser ses peurs : craignant d’être enrôlé comme fusilier, il s’engagea avant cela dans les chasseurs. Marc, hors de lui, brandit cette mutilation comme le signe d’une déchéance morale qu’il combat de toutes ses forces.


Qu'on mène une enquête !



Les accusations de Marc, précises, explosives, ne passent pas inaperçues. Ebranlée, l’Administration centrale réagit aussitôt : Que l'on mène une enquête sur-le-champ ! Le 22 floréal, les lettres fusent. Vers la Gendarmerie nationale. Vers l’Administration de Duclair. De la Gendarmerie, on exige des explications : ces visites tardives, ces rapports douteux avec les familles des réquisitionnaires, qu’est-ce que c’est que ça ? A Duclair, on somme les responsables de rendre des comptes : pourquoi ce jeune homme sans passeport s’en tire-t-il si bien ? Pourquoi cet asile pour les fuyards ? On ne juge encore de rien,. Mais on veut des réponses. Vite. Et un sursaut de vigilance.


On interroge Duclair



À Duclair, ces reproches éclatent comme un coup de tonnerre sur Michel François Dinaumare. C'est un homme au parcours prestigieux. Ancien chargé d’affaires de l’abbaye de Jumièges, ex-juge de paix, il règne aujourd’hui sur le canton. Révulsé, il empoigne sa plume le 4 prairial et répond avec fougue au commissaire départemental. Dinaumare rejette tout en bloc : des calomnies, clame-t-il ! Oui, des déserteurs comme les fils Duthil de Saint-Paër ont pu échapper aux filets. Mais jamais, non jamais on ne lui a présenté un seul. Lui, Dinaumare ne harcèle-t-il pas les agents municipaux de lettres incendiaires, Ne les somme-t-il pas de dénoncer ces « lâches fuyards » qui choisissent la honte à la gloire de la Patrie. Dès le 29 pluviôse, il leur ordonnait de lui signaler coupables et complices pour les livrer à la Gendarmerie et à la Justice. La preuve de son zèle ? Cinquante-huit feuilles de route – oui, cinquante-huit ! – ont été délivrées pour traquer les récalcitrants dans un canton d'à peine sept mille âmes.

Une Justice implacable


Dinaumare ne s’arrête pas là. On l’accuse d’avoir négligé la fête des Époux ? Il sort trois procès-verbaux qui prouvent exactement le contraire : la Vertu, assure-t-il, a été célébrée avec éclat, comme il l’écrivait déjà dans son dernier compte décadaire. Ces attaques, martèle-t-il, sont une injustice odieuse pour un homme dévoué, déjà ployant sous ses lourdes tâches. Et il enfonce le clou en listant ses réussites judiciaires. À Jumièges, François Picard, cordonnier de 36 ans, et Jean Roger, journalier de 59 ans, se sont fait pincer le 17 avril 1796 pour vol de six quintaux d’orge. Direction la prison d’Yvetot ! À Saint-Paër, un nommé Brunet, chapardeur de fer dans les champs, passera en Justice. Même sort pour les deux rebelles d’Écalles-Villers qui ont défié le percepteur. Ces crimes, soupire-t-il, montrent une dépravation des mœurs que les lois peinent à juguler. Mais la Justice passe. Et pas que...


L'habileté de Dinaumare


En fin politique, Dinaumare jure que son canton échappe aux complots royalistes et anarchistes : se sachant traqués, leurs partisans marchent à l’ombre. Il termine en réclamant les lettres de dénonciation originales. Elles lui permettront, pense-t-il, de démasquer les ennemis du gouvernement – et les siens par la même occasion, car un homme aussi intègre n’en a pas d’autres.
Ainsi, entre la dénonciation de Marc et la riposte outrée de Dinaumare, se joua un drame qui dévoile les tiraillements d’une époque chaotique. La République, encore fragile, tangue entre rigueur et chaos, entre ferveur patriotique et compromissions.

Laurent QUEVILLY.

SOURCES


Document numérisé aux archives départementales par Josiane et Jean-Yves Marchand, cote L 246,


LIRE LES TEXTES ORIGINAUX :


Quiz


Qui identifiera le citoyen Marc ?
Difficile de croiser un citoyen Marc à Fréville en 1796. Avant cela, dans le village, Marguerite Marc, la veuve de Jean Fessard, avait été etrouvée morte en 1787, à 66 ans, ce qui avait suscité alors un mandement de Justice. Une autre femme de ce nom, Marie Catherine Marc, était l'épouse du maître boucher Jean Quetier. En 1791, ils perdent une fille de 15 ans et un certain Nicolas Marc, signe l'acte de décès.
Parmi les Marc de la région, à cette époque, il y a justement Nicolas, le tonnelier de Duclair. Mais il n'a pas quitté le bourg depuis sa naissance. Il y aussi Jean-Baptiste. Lui, il est dit de Varengeville depuis des lustres. D'abord journalier puis mendiant, infirme, il a bougeotte et sollicite plusieurs passeports révolutionnaires et il sait signer.
Mais celui qui paraphe la dénonciation avec la belle formule de "Salut et Fraternité" se dit bien "demeurant à Fréville". Reste donc à identifier l'auteur de cette lettre, et là, c'est la bouteille à encre. Peut-être une piste. En 1799 mourut aux Ifs de Fréville un certain Robert Marc, laboureur âgé de 75 ans. Il était né à Bouville et fut deux fois marié. A ce jour, nous n'en voyons pas d'autre. Et vous ?...