Si, au XIXe siècle, le plus grand chantier naval était à La Mailleraye, il s'en trouvait aussi à Jumièges, Yainville ou encore Duclair. En témoigne l'inventaire d'un charpentier de marine...

Le 30 septembre 1845, à 4h de l'après-midi, Jean Baptiste Noël Midrier, charpentier et calfat, mourut dans son chantier de Duclair, au lieu-dit du Bouillon. Maître Amable Delaunay, greffier du juge Paix et Jacques-Marie Mouchel, syndic de la Marine, allèrent déclarer le décès en mairie le lendemain matin.

Une affaire de famille


Midrier était né à Canteleu le 24 juin 1772 de Noël Alexis et Marie Madeleine Cornillard. La famille vivait de la Seine. Son père avait été maître toîlier et pêcheur. Il s'établit comme constructeur à Dieppedalle où, en 1823, on le voit aussi dépecer le navire Les Amis Réunis, radouber le Hazart en 1828... Au chantier Midrier de Dieppedalle est lancé en 1826 une gribane de 54 tonneaux pour le compte du constructeur. Il la revend en mars 1827 alors que le capitaine Colombel la mène au petit cabotage.

Son jeune frère avait, comme lui, embrassé le métier de charpentier de navire et son chantier se trouvait à Rouen, 19, avenue du Mont-Riboudet. Mais celui-ci s'était séparé de sa femme en 1829 et ses biens furent mis en vente trois ans plus tard. Ils consistaient en un vaste terrain bâti de deux maisons, d'un grand hangar, de deux cales en charpente pour monter les navires en chantier et d'une cale d'abattage montée sur pilotis et ayant 20 m de long sur la rivière. D'autres bâtiments complétaient le tout, dont une conciergerie. Ce fut la famille Hubert, qui possédait déjà un chantier à proximité , qui s'en rendit propriétaire.
Après cette vente, le frère de Midrier s'établit au Croisset. Les Midrier, d'ailleurs, n'étaient pas dans le besoin et avaient hérité de leurs devanciers nombre de fermes et maisons sises tant à Canteleu qu'au Val-de-la-Haye, berceau de la famille. Prénommé Jean Baptiste Nicolas, ce Midrier mourra à Canteleu le 14 août 1841.



Jean Baptiste Noël Midrier ne fit pas mieux que son frère sur le plan sentimental. En 1833, il se sépara de Julie Hedde après trois années de mariage. A cette époque, son chantier était établi au hameau de Dieppedalle, sur la commune de Canteleu, où sont lancés de nombreux navires. Midrier aurait vécu aussi avec une Marie Angélique Jouan. Bref, il vint s'installer sur le quai de Duclair comme constructeur de navires. Il y a attesté en 1840 quand trois terrains sont mis en vente au Bouillon, entre la route et la Seine et pouvant "faire usage de chantier", précise-t-on. Cette même année 1840 est lancé à Duclair le Clémence, navire de pêche jaugeant un tonneau pour le compte du sieur Testu, du Mesnil-sous-Jumièges. Midrier ne lancera guère de nouveaux navires. Il semblerait qu'il se soit consacré à la réparation navale...

Les chantiers du coin



A la fin du XIXe siècle, des chantiers sont signalés ici mais aussi à Caumont, Dieppedalle, Val-de-la-Haye, Jumièges ou encore Yainville où se rencontrent quelques maîtres voiliers. Les plus importants étaient à La Mailleraye, avec les Rivette, Bataille, Esnault et Lefranc mais aussi Fiquet à Villequier où les charpentiers avaient leur confrérie de Sainte-Barbe. Mais le saint patron de la profession est en réalité saint Joseph...
La corporation croit encore en son avenir alors que les bateaux en fer font leurs essais de machine entre Villequier et Le Trait et que la Seine s'empanache de fumée. C'est que les navires en bois restent plus économiques. Sur place, la matière première ne manque pas. Ainsi, en 1836, Me Langrenay, le notaire de Duclair met en vente sur la ferme de Damont, tenue par Robert Pécot, à Epinay, 890 arbres sur pieds "étant sur les fossés de la masure de ladite ferme, essences de chêne, orme, frène et hètre propres à la bâtisse et à la construction de navires..."
Le lundi 21 mai  1821 eu lieu la vente de la Flore-Victoire, gribane dépendant de la succession de Michel Léguillon, en son vivant marchand de bois demeurant à Duclair, amarrée à Rouen près de l'abreuvoir du Mont-Riboudet, attachée au port de La Mailleraye, jaugeant 56 tonneaux . La coque a 50 pieds de long, de l'éperon à l'étambot et 16 pieds 10 pouces dans sa plus grande largeur avec sa pompe, son mât et ses haubans et un mât de flècle, une vergue sèche, un beaupré, une beaume et un cornichon.
Article du voilier : une brigantine, triquette, foque, pafic, flèche en cul et trois prélars.
Article du cordier : un cable de 6 pouces et 60 brasses, un caâble de 6 id. et 60 id., haussière, grélin, petit grélin, plusieurs bouts de cordes et amarres.
Article du forgeron. Une ancre de 150 kg, une de 140, une à jet de 25 kg.
Article du clafat. Une chaudière à brai, seille à goudron, gonne à goudron, hache, serpe, deux fers à calfat, trois épissoirs, deux grattes, une vadronille, mailloche, chaloupe garnie de sa ceinture, son gouvernail et nombre d'autres objets.

Dimanche 14 août 1836, à midi, on lance le trois-mâts Zampa à Villequier, pour le compte de MM Decaux et Briaune. Un brig de 237 tonnaux, L'Indépendant, est également lancé pour Delaporte et Cie, de Villequier.
Le dimanche 23 avril 1837 fut lancé le plus beau navire jamais construit jusqu'ici dans la vallée de la Seine chez Pauchon fils, à La Mailleraye. Il s'agissait d'un trois-mâts baleinier du port de 500 tonneaux. L'administration des bateaux à vapeur rendit hommage à la vieille marine en  bois en dépêchant un paquebot sur place. Le dimanche 1er octobre 1838, on lance encore à La Mailleraye le Sylphe, brick de 200 tonneaux. La foule est là qui acclame la descente du navire. Trois autre navires sont alors en chantier. "C'est, assure le Journal de Rouen, "un indice certain de la confiance que les constructeurs inspirent et un gage de prospérité pour leurs nombreux ouvriers."
En 1838, sur les chantiers Prével de Villequier, on met en vente une coque en tord-bois. Elle est barotée et aux deux-tiers ferrée. Sa construction a été dirigées par le sieur Taupin père.
A Caudebec, deux courtier maritimes, Ladvocat et Leplay, s'occupent de l'affaire : "On pourrait aussi traiter de gré à gré de bois achever la construction de ce navire qui pourra contenir 115 tonneaux." Le dimanche 2 décembre 1838 est lancé, garni de sa mâture et de ses agrés, le Brick le Rollon, à Villequier pour le compte de l'armement Matenas et Delavalette. Les sieurs Taupin frères et fils sont les constructeurs de ce voilier qui sera commandé par le capitaine Cloître, de Landerneau. Mais on annonce déjà qu'ils travaillent à la construction d'un paquebot de plus de 900 tonneaux pour une maison du havre.
En effet, en octobre 1839, le trois-mâts Graville quitte Le Havre pour la Nouvelle-Orleans. On compte sur lui pour concurrencer la marine américaine. Il a été lancé à Villequier. 142 pieds de longueur, 1.000 tonneaux, il peut transporter 2.000 balles de coton., 150 passagers d'entrepont, 50 passagers de chambre et une cargaison considérable. Bref, c'est la plus belle unité du port. Qui, hélas, fera naufrage en 1841 sur les côtes de Charlestown, alors qu'il était commandé par le capitaine Laplume.


Le dimanche 2 août 1840, à une heure de relevée, on lance encore à La Mailleraye, chez Enault un brick de 240 tonneaux "d'une forme moderne et de toute solidité. Cette dernière qualité, extrêmement essentielle, a toujours guidé M. Enault dans sa pratique journalière vis-à-vis des peresonnes qui ont fait construire chez lui et il ne craint à ce sujet aucun reproche."
En 1842, à Guerbaville, la veuve Vauquelin met en vente un hôtel avec cour, écuries et jardin "pouvant servir, au besoin, de chantier pour la construction de navires."

L'inventaire


Dans les deux mois qui suivirent le décès de Midrier, Maître Delaunay procéda
le 19 novembre 1845 à la vente des ses biens. Ils consistaient surtout en foule d'outils nécessaires à la constuction de navires : poulies, anneaux, crochets, grelins, connasses et vis de gouvernail, crémaillères, ciseaux, tarières, tenailles, limes et râpes, villebrequins et mèches, rabots et varlopes, moufles avec leurs poulies, crocs, hâches, grattoirs, boulons, clés à vis, bouvets, soufflet de forge, boulets en fonte, voiles, établis, garans, cordes, gouvernails, scies, meules, fourneau, chaudières, chaînes en fer, thilles, chèvre, tréteaux, pinces.

On mit aussi en vente des objets de navigation tels que bacs et bachots, une grande quantité de bois de tous genres et de toutes formes propres à la construction, une barque, des brouettes, chevalets, barils, du goudron, des futailles, pavés, briques...

Une maison flottante


Restaient les hangars et la maison où logeait le défunt, laquelle était "assise sur bateau" et divisée en plusieurs chambres et cuisines. Là, on trouva une batterie d'ustensiles, vaisselle, couches, matelas, lits de plumes, traversins, oreillers, couvertures, contrepointes, poêle, tables, chaises, glaces, chaudières, marmites et des habits d'homme...

Après la disparition de Midrier, de nombreux navires furent encore construits à Duclair.

Laurent QUEVILLY.

SOURCES

Journal de Rouen
La Seine, mémoire d'un fleuve.
Archives du quartier maritime de Rouen.