Par Jehan Lepovremoyne

C'était une ville tranquille au bord de l'eau. Elle aimait la vie calme. On ne lui connaissait que deux passions : les yachts de course et la gourmandise, symbolisée par ses canetons aussi célèbres par le monde que ceux de Rouen !...



L'invasion de 1940 et les deux ou trois années qui suivirent ne lui avaient point causé d'irréparables blessures.

La campagne de Normandie et la bataille de la Seine ont sinistré la moitié de sa population !

1.230 personnes ont connu le désastre : 835 partiellement, 395 totalement entre le 15 juin et le 29 août 1945 !

372 immeubles ont été touchées, (72 entièrement détruits, dont l'Hôtel de Ville...)

Obus et bombes sont tombés partout : quai du Havre et place du Marché, route de Caudebec et route de Varengeville, route de Rouen et côte des Moulins, route de Barentin et rue Pavée, rue Georges-Clemenceau, rue des Fontaines et rue de l'Église...

On est les champions !

(Photo Ed. Deschamps)

L'Hôtel de Ville au lendemain du 19 août 1944

Le vieil hôtel du Chariot d'Or, l'hôtel de la Poste, relais des gastronomes, une boulangerie, des épiceries, une quincaillerie, des cafés et débits de tabac, des maisons particulières dressent vers le ciel les carcasses de leurs charpentes et de leurs murs éventrés.

Il y aura dans six semaines un an que ce cataclysme s'est abattu sur Duclair. C'est, hélas ! Toujours la même désolation : on marche dans les ruines !

Le premier bombardement sérieux date du 15 juin, à 5 heures du soir. Il avait le bac pour objectif.

" Pris entre les deux des DCA de la côte et de Berville, les avions alliés évoluaient difficilement", nous dit un témoin.

Les 11 et 13 juillet eurent lieu des bombardements de nuit.

Le 19 août, à 8 heures du matin puis à midi, des forteresses attaquèrent de nouveau : c'est là que croula dans un incendie dont les dégâts sont incalculables, l'Hôtel de Ville qui occupait le centre de la place du Marché.

Dégâts incalculables, disons-nous, car non seulement l'édifice est aujourd'hui rasé, mais les archives et en particulier l'état civil sont entièrement brûlés. Et comme son double est également brûlé à Rouen, les extraits sont remplacés par des actes notariés.

On est les champions !

(Photo Ed. Deschamps)

Intact, le clocher domine les ruines

Du 19 au 29 août, Duclair vécut sous les torpilles, les bombes, les obus, la mitraille.

Le bac, échoué par une fausse manœuvre des Allemands, la Seine ne pouvait plus être traversée qu'en barque.

Les Boches utilisaient des radeaux avec un moyen de propulsion assez curieux : ils y attelaient des chevaux qu'ils obligeaient à nager !

Certains nagèrent...

Mais la plupart finirent par surnage, tués par les rafales d'avions.

Il y eut une époque où l'on vit des soldats de l'invincible Wehrmacht cramponnés au ventre ballonné des bêtes morts et qui s'en allaient au hasard des courants, espérant bien gagner coûte que coûte la rive droite.


Car la rive gauche se transformait peu à peu en cimetière pour l'armée allemande et son matériel. Dans la nuit du 27 au 28 août, vers 10 heures du soir, commença la bataille de Duclair. Trente-six heures durant, l'artillerie et l'aviation alliées bombardèrent la ville.

La population qui, depuis des semaines déjà, ne couchait plus la nuit chez elle, prit le parti de se réfugier complètement dans les grottes de la route de Rouen et celles du Montillard. Comme ses ancêtres, elle était redevenue troglodyte.

Ce fut l'époque héroïque, celle des dévouements où rien ne comptait que la fraternité. M. Auguste Engelhard, aujourd'hui adjoint au maire, se chargea d'organiser le ravitaillement de ses concitoyens. Il fallait aller cherche le pain à dos d'homme chez les boulangers de Varengeville, de Saint-Paër et de Sainte-Marguerite. MM. Evensen père et fils prêtèrent un camion que convoyait Joseph Baron.

Chaque jour, M. Bobée, le pharmacien sinistré lui aussi, allait visiter les réfugiés dont le courage exalté par les meilleurs d'entre eux ne faiblit jamais.

 Tous ces hommes braves et ces braves gens sont discrets. Il préfèrent parler moins d'eux-mêmes que des autres. M. Bobée nous a fait l'éloge du lieutenant Dubocq, des sapeurs-pompiers ; M. Guiot, le secrétaire de mairie, arrêté par la gestapo, le 13 juillet, avec MM. Fillâtre et Albisser, nous a longuement parlé du lieutenant des FFI, Engelhard et de ses compagnons, emmenés sur des tanks par les Boches et mitraillés à bout portant : Marcel Gisteau et Gaston Levasseur qui, lui, n'a pas échappé à la mort.

La bataille fit rage jusqu'au 29 août au matin. Lorsque les premiers tanks anglais apparurent sur la rive gauche, M. Patenotte fréta une barque et traversa le fleuve pour donner aux libérateurs tous renseignements utiles.

Le feu cessa...

La veille, 72 forteresse avaient écrasé à Berville-sur-Seine, le matériel massé là sur l'ordre d'un officier... un officier britannique déguisé en Fritz !


— Et maintenant, demandons-nous, où en est la reconstruction ?

— Au point mort...

PovremoyneLes déblaiements sont en cours. Un plan d'urbanisme dû à un architecte compétent et documenté, M. Depaw, est à l'étude.

Un baraquement allemand, abandonné par la fameuse firme Fillibeck, remplace l'Hôtel de Ville : un autre, sur le quai, est en cours de montage : il abritera un cafetier et un épicier, compagnons d'infortune ; un troisième, dans la cour de l'école de garçons, servira de cantine et éventuellement de salle des fêtes...Restent les bombes perdues dans les champs autour de Duclair, et dont la municipalité demande véhémentement l'enlèvement !

Jehan Leprovmoyne en compagnie de l'abbé Carpenté, curé-doyen de Duclair. (Photo : M. Montier).


Restent les masses de pierres, de briques, de moellons qui témoignent, face au fleuves des grandes invasions, que la guerre est l'horrible maîtresse des hommes.

Mais Duclair redeviendra, au bord de l'eau, une petite ville tranquille avec ses yachts jolis et ses canetons aux parfums ineffables...


Jehan LE POVREMOYNE.

SOURCES


Journal de Rouen, 17 juillet 1945.
Gilbert Fromager, Le canton de Duclair 1925-1950.