Une dynastie de médecins duclairois

Par Laurent Quevilly

Durant 150 ans, de père en fils, les Cavoret prirent soin de la santé des Duclairois. Dotés d'un sang chaud, l'un d'eux fut longtemps maire de la ville. Résumé de leur épopée...


1) François Amédée Cavoret

Qui sait quel vent poussa François Amédée Cavoret jusqu'à Duclair. Né en 1721, il était originaire du diocèse de Genève, en Savoie. Plus précisément de la paroisse Saint-Pierre de Moignard. Fils d'un bourgeois drapier, il laissait derrière lui un frère et un beau-frère notaires. Bref, du beau linge.

Après avoir exercé son art dans la marine, il est reçu chirurgien préposé à Duclair en 1749. Là, Jacques Berryes exerçait cette charge depuis plus de vingt ans. Avant de rendre l'âme. Cavoret lui succède en 1750 au point d'épouser sa veuve, Marguerite Gresset. Au seuil de la ménopause, elle a douze ans de plus que lui et est restée sans enfants.

Chirurgien n'est pas médecin

Assimilés aux barbiers, les chirurgiens sont alors méprisés par les médecins qui les maintiennent sous leur domination intellectuelle. Ils forment une corporation et tiennent boutique. Chez les chirurgiens se distinguaient encore deux catégories. Ceux qui passaient l'épreuve du grand chef-d'œuvre. Et ceux qui n'avaient que légère expérience et pratiquaient dans les bourgs des soins rudimentaires.
Ce n'est qu'en 1762 qu'est créé un collège de chirurgiens à Rouen. Un édit de Louis XV venait enfin les séparer des barbiers en leur conférant le statut de profession libérale et les mettait sur un pied d'égalité avec les médecins.

Cavoret va vivre dix-neuf ans avec cette femme qui ne lui donnera aucun héritier. On le devine s'ennuyer auprès de son aînée. Quand, à 60 ans, Marguerite Gresset meurt, le 27 avril 1769, son mari n'apparaît pas parmi les témoins de son décès. La terre s'est-elle seulement refermée sur le corps de la défunte ? François Amédée Cavoret met aussitôt enceinte Marguerite Leprévost. Il l'épouse en août. Elle accouche en janvier. Marguerite lui donnera en tout trois filles et enfin un fils appelé à lui succéder.

En attendant, en 1773, Cavoret est convoqué à la chambre de juridiction des chirurgiens de Rouen pour des raisons disciplinaires. Il assied cependant sa notoriété tout en étant en concurrence avec le Dr Berrye, apparenté à sa première femme . A la Révolution, on le voit propriétaire foncier. C'est sur l'un de ses terrains qu'est édifié le moulin Bouillon, là où l'Austreberthe se jette dans la seine à Duclair. Nommé officier municipal en 1790, il siège aux côtés de Jullin, laboureur, Langreney, marchand, Denis Lecouteulx et Sénéchal, labouteurs. Le maire est alors Caillouel, avocat, le curé Delanos occupant les fonctions de Procureur de la commune. Cavoret meurt dix ans plus tard, le 5 janvier 1800.

2) Jacques François Amédée Cavoret

Cavoret, 2e du nom, fut sans doute "apprentif" de longues années chez son père et reçut des cours d'anatomie. Mais c'est en qualité de médecin-chirurgien qu'il épouse, en décembre 1801, la fille d'un gros rentier, Jean-Baptiste Poullain, dit Grandchamp. Ce dernier, marchand à Caudebec, a du bien à Duclair mais aussi près de l'abbaye de Jumièges. A Duclair, on vu Poullain conduire une révolte en 1781, puis signer les cahiers de doléances et siéger, à la Révolution, au sein du conseil municipal en compagnie de François Amédée Cavoret. Maurice Leblanc, l'auteur d'Arsène Lupin, sera apparenté à la famille Poullain qui donnera un maire de Jumièges, conseiller général du canton.

Ce mariage de Cavoret avec Aimée Poullain fut précipité par un impératif de la nature. La mariée accoucha en effet d'un garçon le mois suivant. Aimée donnera encore à Cavoret, qui mourra en 1825, deux filles et deux fils. Ces derniers ne vivront guère. Mais l'aîné des enfants, lui, va se faire un nom...




3) Amédée Adolphe Cavoret

C'est la gloire de la famille. Résumé de son parcours :

1820 : attesté comme officier de santé à Duclair, en concurrence avec Dupuis. Il a 19 ans et procède donc aux vaccinations dans les communes sans avoir le grade de docteur. Dupuis a déjà 1025 vaccinations à son actif. Il obtient à ce titre un prix de première classe qui consiste en une trousse d'instruments de chirurgie en vermeil. Cavoret, lui, se contente d'un 43e prix de 3e classe sous forme d'ouvrages de médecine.

1826 : prend ses fonctions de médecin à Duclair.

1830 : fait son entrée au conseil municipal. 

1831 : il obtient du comité central de vaccine un 2e prix. Une mention honorable va à Allain, de Boscherville, et Hodienne, de Jumièges

1832 En juillet, entre Duclair et le passage de La Mailleraye, il perd son lancetier en argent doré contenant six lancettes à manche de nacre.

1836 : Nouvelle médaille pour le zèle déployé ces deux dernières années dans la vaccination.

1848 : il est deux ans maire.

1857 : médaille de lauréat du comité de vaccine de Rouen.

1860 : médaille de bronze grand module délivrée par l’autorité préfectorale de la Seine-Inférieure. Cavoret dispense des soins gratuits à la brigade de gendarmerie de Duclair depuis sa création en 1837.

1861 : médaille d’argent délivrée par le ministre de l’Agriculture et du Commerce pour soins gratuits aux pauvres du canton et vaccinations.

1869 : à nouveau élu maire. Il le restera jusqu'à sa mort. Auparavant, il remplissait les fonctions avec la démission de son prédecesseur, Berruyer, dont il était l'adjoint. 

1872 : il inaugure le premier bac à vapeur.

1874 : Nommé encore maire de Duclair par le Ministère de l'Intérieur avec Pol-Denis Bellest pour adjoint.

1874 : Il a Auguste Boullard pour adjoint.

1879: le 17 mai 1879, dans la salle de la mairie de Duclair, à l'occasion du conseil de révision, le Dr Cavoret reçoit la Légion d'Honneur des mains d’Achille Poullain Grandchamp avec qui il est en famille. Cet année-là, il met un terme à sa carrière de médecin.

1881 : il inaugure la ligne Barentin-Duclair, le 20 juin. Bellest est à nouveau adjoint.

La mairie et ses halles dans leur jus d'origine. Adolphe-Amédée Cavoret les a vus se construire de 1810 à 1813. Il y siégera ensuite durant... 58 ans ! Cette photo fut prise quelques années après sa mort.

Amédée Adolphe Cavoret était aussi un érudit à ses heures. Il conservait notamment une hache en silex de l'époque gauloise ou encore un dessin de Lefoyer, le restaurateur de la maison de Corneille, daté de 1812.  Cavoret avait deux sœurs, Adèle-Aimée-Aglaé, épouse du pharmacien Persac, Félicité, épouse Leclerc. En 1837, on les voit tous trois vendre un terrain au cantonnier de Duclair, Pierre-Augustin Maréchal.

Il est mort le 29 mars 1889 à 88 ans. De Clémence Bathilde Lefoyer, il aura eu deux filles et deux garçons dont un seul arriva à l'âge adulte. Non sans poser quelques soucis...

4) Adolphe Pascal Cavoret

L'histoire des Cavoret croise maintenant celle de ma propre famille. Originaire de Saint-Pierre-de-Manneville, mon trisaïeul, Jean-Pierre Mauger, était en 1858 le cabaretier du bac de Jumièges, côté Heurteauville. Lorsque sa fille, Désirée Adoline, se retrouve enceinte. Elle à 17 ans. Un soir de décembre, assistée du docteur Victor Condor, Désirée accoucha  d'une fille que l'on prénomma Adolphine Pascaline. Le nom du père est facile à deviner : c'est Adolphe Pascal Cavoret, 31 ans, fils du maire de Duclair et lui-même médecin. Mais pour l'heure, la petite Adolphine n'est pas reconnue et va garder le nom de Mauger.

Ce n'est que douze ans plus tard que le Dr Cavoret fils épousa enfin Désirée Adoline. Celle-ci était alors femme de confiance à Elbeuf. Les parents des époux n'assistèrent pas à leurs noces. Mais il y avait des invités de choix. Comme Georges Denise, le patron de l'hôtel de la Poste, l'inventeur du canard à l'étouffée.

Dès lors, le couple vécut route de Caudebec, à Duclair, et accueillit de nouveaux enfants. Hélas, à 57 ans, le Dr Cavoret fils mourut en 1884. Avant son père...

En 1885, « l'enfant du péché » se maria à son tour. A Jumièges, Adolphine Pascaline Cavoret épousa Auguste Linant. Cette fois, la rosette de la Légion d'Honneur à la boutonnière, son grand-père maternel, Adolphe Aimée Cavoret est là. Il est toujours maire de Duclair et n'a plus que quatre ans à vivre. Parmi les invités : le Dr Léonide Maillard, futur conseiller général du canton. Bien-sûr, la famille maternelle de la mariée est aussi représentée par les Mauger. Ces Mauger qui s'illustrèrent sur tous les bacs de la région. Mais ça, c'est une autre histoire...

Laurent QUEVILLY.