Une chanson gaillarde du XVIe siècle évoque le bourg de Duclair. On en ignorait totalement la musique. Or voilà qu'un musicologue américain revendique une découverte étonnante : Shakespeare l'aurait utilisée dans l'une de ses pièces !

Par Laurent Quevilly
Avec le concours de Kate Gladstone

En 1602 fut publié à Rouen, par Adrien de Launay, un recueil de chansons lestes intitulé La fleur ou l'eslite de toutes les chansons amoureuses.
Au détour d'une ritournelle intitulée Quand Colinet, apparaît le bourg de Duclair. En voici le texte intégral...



Quand Colinet faisoit l'amour (bis),
Avec sa toque de velours (bis)
Et sa belle jaquette,
Qui n'a faict, qui n'a dit :
Colinet, mon amy,
Et sa belle jaquette,
Vray Dieu qu'il est joly :

Hélas! Guillaume,
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune,
Hélas! Guillaume, t'y lairray-tu mourir !

Colinet s'en va pourmener (bis)
Avec sa maîtresse à Ducler, (bis)
Pour se donner carrière;
Qui n'a faict, qui n'a dit :
Colinet mon amy,
Pour se donner carrière,
Est-il pas bien joly!

Hélas! Guillaume,
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune,
Hélas! Guillaume, t'y lairray-tu mourir !


Quand Colinet revient des champs (bis)
Il veut qu'on frotte son galand (bis),
C'est pour afin qu'il entre,
Qui n'a fait, qui n'a dit :
Colinet mon amy,
C'est pour afin qu'il entre
Dedans le pertuis ?


Hélas! Guillaume,
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune,
Hélas! Guillaume, t'y lairray-tu mourir !



Quand Colinet veut s'approcher (bis),
Sa femme ne faict que gronder (bis),
Luy disant que son membre

Qui n'a faict, qui n'a dit :

Colinet mon amy,

Luy disant que son membre

Est trop mol et petit :


Hélas! Guillaume,
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune,
Hélas! Guillaume, t'y lairray-tu mourir !

Par la morguoy sera vendu [bis]
Et coupé rasibus du cul, (bis)
En dépit de ma femme,
Qui n'a faict qui n'a dit :
Colinet mon amy,
En dépit de ma femme,
Qui dit qu'il est trop petit :

Hélas! Guillaume,
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune,
Hélas! Guillaume, t'y lairray-tu mourir !

Vendons, brebis, vendons moutons (bis),
Vendons tout ce que nous avons,

N'y vendons pas ce membre,

Qui n'a faict, qui n'a dit :

Colinet mon amy,

N'y vendons pas ce membre
Qui faict la paix au lit :

Hélas! Guillaume,
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune,
Hélas! Guillaume, t'y lairras-tu mourir

Plagiée par Compère Guilleri

D'abord quelques remarques sur ces paroles.

Pourmener, se promener. La forme existe encore en breton avec le verbe pourmen.
Se donner carrière, donner libre cours à ses envies.
Son galand, licence poétique à double sens inventée par l'auteur.
Le pertuis désigne un passage étroit. Bravo, vous avez deviné lequel.
Par la morguoy était une exclamation courante jadis. Une façon déguisée de crier Par la mort !
Qui faict la paix au lit rappelle l'expression la paix de la maison qui signifiait le coït.
Lairras, lairray, du verbe lairrer, laisser en langue romane.

Alors troisième ville de France, Rouen était un haut-lieu de l'édition française après Paris et Lyon. Inconnus du peuple, ces recueils de chansons était notamment prisés par les courtisans d'Henry IV. On ne précisait pas à l'époque qui étaient les auteurs de ces chansons, certains étant aristocrates ou bien des femmes préférant garder l'anonymat. Quand Colinet est peut-être d'un auteur de la région rouennaise qui n'a pas pris la peine de préciser que Duclair se trouve en Normandie. Adrian de Launay était un marchand-libraire ayant enseigne au Compas d'Or, face au Palais du Parlement. Corneille, né à Rouen en 1606, possédait un exemplaire des Chansons amoureuses dans sa bibliothèque.

La dernière phrase du refrain, T'y lairras-tu mourir, fut reprise dans la célèbre comptine Compère Guilleri. Le capitaine Guillery était un soldat démobilisé après les guerres de religion et qui, à la tête d'une bande, se livra à des rapines dans la France d'Henry IV. Lui et ses compagnons furent roués à La Rochelle le 25 novembre 1608, donc après la parution de Quand Colinet à Rouen. Rappelons le refrain de Compère Guilleri que nous avons tous chanté étant petits:

Titi carabi, toto carabo,
Compère guilleri.
Te lairas-tu, te lairas-tu,
Te lairas-tu mouri ?



Chantée par Louis XIII



Dans son journal, Jean Héroard, premier médecin attaché à la personne du futur Louis XIII, note à la date du  29 janvier 1606 :
" Il chante Guillaume, Guillaume. Ho ! pauvre Guillaume, Te lairras-tu mourir ?

Le dauphin est alors âgé de 5 ans. On notera que le futur roi de France a pour chanson d'enfant une verte gauloiserie. Quant à Jean Héorard, signalons qu'il est originaire de Normandie, plus précisément de Hauteville-la-Guichard.

Le tube traverse les siècles


On retrouve encore cette chanson en 1607 dans une anthologie publiée par Pierre Brossart, à Poitiers et intitulée Airs de cour comprenans le trésor des trésors, la fleur des fleurs, & eflite des chanfons amoureufes. Extraictes des œuvres non encor cy devant mifes en lumières, des plus fameux & renommez Poëtes de ce fiecle.  Les chansons rassemblées par Brossard venaient de toute la France. Notamment de Normandie avec des titres qui ne trompent pas : Andely sur Seine, C'est le verdier de Bernay...

En 1623, le refrain de Quand Colinet est cité dans Histoire comique de Francion, un ouvrage écrit par Charles Sorel. Il classe cette mélopée parmi "les plus vieilles chansons des musiciens du Pont-Neuf de Paris et des fileuses de village". Bref, il n'en sait rien.

Suivant l'abbé de Marsy dans son commentaire sur Rabelais (Livre IV, prologue), on la chanta en 1634 au départ de l'acteur Gros-Guillaume de l'hôtel de Bourgogne où, miné par la gravelle, il montait pour la dernière fois sur scène. Gros-Guillaume mourut le lendemain.

Les références à cette chanson apparaissent aussi dans des pièces de Théâtre comme La comédie de chansons, en 1640, attribuée à Charles de Beys.
Une version en occitan

Avètz pas vist Guilhaume,
N'avez-vous pas vu Guillaume,
Suu verd, suu gris, suu jaune ?
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune ?
Avètz pas vist Guilhaume,
N'avez-vous pas vu Guillaume,
Guilhaume lo tonut,
Guillaume le tondu ! (ter).

Quand Colinet a quitté les salons pour se répandre dans les campagnes de France. On en trouve plusieurs versions en langue d'Oc. A Coulommiers, en Brie, on chanta "C'est nos cousins Jérôme, sur le vart, sur le gris, sur le jaune" pour accueillir les arrivants à la Sainte-Foi.
Au XVIIe siècle, Hélas Guillaume figurait aussi au répertoire des airs à danser de la Belgique avec des couplets quelque peu différents et plus osés mais sensiblement le même refrain. Les anthologies de la chanson populaire qui fleuriront au XIXe siècle ne manqueront jamais de la citer. En 1890, on la chantait encore dans l'Orne. Bref, Quand Colinet fut très populaire.

Le mystère de Shakespeare



Nous ignorions sur quel air se chantait Quand Colinet, si ce n'est en Occitanie. Jusqu'au jour où Kate Gladstone m'a signalé cette étonnante histoire. Peu avant 1600, Shakespeare écrivait l'une des ses premières pièces : Love’s Labour’s Lost, Peines d'amour perdues. Ferdinand, Roi de Navarre et ses compagnons, Biron, Longueville et Du Maine, jurent de se consacrer à la philosophie en renonçant un temps aux jeux de l'amour. Mais voilà qu'arrivent la Princesse de France et ses dames de compagnie, Rosaline, Maria et Catherine. Et elles sont irrésistibles...

A l'acte 3, sous-titré "song", le personnage de Don Adriano de Armado, Espagnol fantasque, demande à son page, Moth, de charmer ses sens en chantant. Pour toute réponse, le texte original de la pièce mentionne simplement le titre de la chanson alors interprétée par Moth : Concolinel. Shakespeare utilisait souvent des chansons populaires, des rengaines si connues qu'il lui suffisait de n'indiquer que leur nom sur son manuscrit. Pas les paroles complètes. Et le public les entonnait alors dans la salle. Mais là, quelle était donc cette chanson intitulée Concolinel. Mystère !

Depuis 1600, les spécialistes de Shakespeare s'arrachaient donc les cheveux. On pensa à une chanson italienne qui se serait appelée Con Colinel. Le personnage d'Armado est en effet inspiré par la Commedia dell'Arte. Quelqu'un d'autre suggéra un chant irlandais qui aurait eu pour titre Coolin ou encore Can cailin gheal. Rien de probant. Le premier qui soupçonna l'altération d'un titre français fut Frank Albert Marshall en 1888 : "Je voudrais suggérer que Concolinel est une corruption du début d'une chanson française, les premier mots, ou peut-être le refrain qui pourrait être Quand Colinel...

On brûlait. Jusqu'au jour où Ross Duffin, de l'université de Cleveland, découvrit Quand Colinet dans l'anthologie éditée à Rouen en 1602. Musicologue et spécialiste des chansons utilisées par Shakespeare, Duffin, est parvenu à la conclusion que Concolinel, non seulement correspond phonétiquement à Quand Colinet, mais s'inscrit parfaitement dans le contexte de la pièce. Immédiatement après la chanson, une réplique précise qu'il s'agit d'un branle français. Ainsi, pour se moquer de ses capacités sexuelles, le serviteur de Don Armado aurait donc interprété dans une langue que ne comprend pas son maître notre chanson grivoise, Quand Colinet. Duffin ajoute qu'à l'époque de Shakespeare, les chanteurs anglais ramenaient des ritournelles du continent. 

Dans ses recherches, Duffin en est arrivé à faire coïncider les paroles de Quand Colinet, de structure complexe et irrégulière, avec une mélodie en vogue en Angleterre et vraisemblablement d'origine française : Sellenger's round.

Après cette découverte relayée par la presse, on décida d'intégrer la chanson à la pièce lors du festival Shakespeare de Stratford, dans l'Ontario, le 9 octobre 2015. Après une énigme de quatre siècles ! Alors laissons-nous aller nous aussi à la rêverie en imaginant qu'un jour, à Duclair, quelqu'un nous chante à nouveau Quand Collinet.

Laurent QUEVILLY.




Annexe

Qui était Adrian Delaunay


La marque typographique d'Adrian Delaunay est totalement inspirée de celle de Christophe Plantin, le célèbre imprimeur d'Anvers à qui succéda le gendre, Jan Moretus. Delaunay fut correspondant de cette maison, L'Officina Plantiniana, et l'un de ses gros acheteurs. Ainsi fut-il appelé à voyager souvent au Pays-Bas où encore à prendre la route pour écouler sa collection. Il avait publié, en 1600, La fleur des chansons amoureuses où sont comprins tous les airs de court recueillis aux cabinets des plus rares poëtes de ce temps. Delaunay était manifestement dur en affaires envers ses concurrents, notamment Théodore Reinsart avec qui il sera en procès et qu'il voulut ruiner. Il s'est établi par la suite à Amiens, rue du Beau-Puits, en décembre 1607. Là, il fut en concurrence avec un autre Rouennais expatrié, Jacques Hubault. Delaunay serait mort en 1625, année où Guislain Lebel reprit "la belle et ample imprimerie" dont il voulait doter la capitale de Picardie.

Plus tard, un neveu de notre libraire, Jean Delaunay, sera un faussaire en généalogie pendu en 1687 après avoir produit de faux sceaux. Il avait intégré dans son propre arbre généalogique Adrian Delaunay, le faisant descendre comme lui d'un compagnon de Bertrand Duguesclin. Il le dit fils bâtard d'autre Adrien Delaunay, conseiller au parlement de Paris et secrétaire de Henry II en 1556 mais aussi "imprimeur célèbre à Rouen puis bailly des villes de Darnétal et de Longpaon (...), brisait d'un baston de gueules." A Notre connaissance, Darnétal n'a jamais connu de bailli du nom de Delaunay.


Une version belge

Me promenant le long du boé (bis)
J'ai rencontré 'n femme qui dormait
Amusez-vous, promenez-vous
(Variante : Amusez-vous, trémoussez-vous)

Refrain

Hélas Guillaume !
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune
Hélas Guillaume !
Me lairas-tu mourir ?

J'ai rencontré femme qui dormait (bis)
Je lui ai dit : femme baisez-moi
Amusez-vous etc.

Je lui ai dit : femme baisez-moi
Non da Monsieur je n'oserais
(Variante : Non  vraiment Monsieur je n'oserais)
Amusez-vous etc.

Non da Monsieur je n'oserais
Car si mon mari le savait
(Variante : car si mon  papa le savait)
Amusez-vous etc.


Car si mon mari le savait
Très bien battue que je serais
Amusez-vous...
Très bien battue que je serais
Qui est-ce donc, belle, qui lui dirait
Amusez-vous


Qui est-ce donc, belle, qui lui dirait
Ce seraient les oiseaux du bois
Amusez-vous...

Ce seraient les oiseaux du bois
Les oiseaux du bois parlent-ils ?
Amusez-vous...

Les oiseaux du bois parlent-ils ?
Oui da, Monsieur, ils sont appris
Amusez-vous...

Oui da, Monsieur, ils sont appris,
S'ils sont appris, nous l'sommes aussi
Amusez-vous...

S'ils sont appris, nous l'sommes aussi
Me promenant le long du bois
Amusez-vous !
Promenez-vous !
Hélas Guillaume !
Sur le vert, sur le gris, sur le jaune
Hélas Guillaume !
Me lairas-tu mourir ?


Selon Delbœuf, le refrain énigmatique "Sur le vert, sur le gris, sur le jaune", pourrait être une altération de "Sur le vert, sur le pré, sur le chaume..."




La version occitane





La thèse Duffin


Que Quand Colinet soit la chanson originale de la pièce est tout à fait plausible. La comédie a été écrite en 1595-1596, la chanson fut publié en 1602. En revanche, on pourra discuter ici des arguments de Mr Duffin. Il rapproche la phrase "Et sa belle jaquette" avec le prénom de la femme convoitée par Don Armado : Jaquenetta, autrement dit Jacquinette. On pourrait y voir une allusion qui se traduirait ainsi : "with his pretty Jaquenetta"...
Le musicologue constate par ailleurs que dans La comédie de chansons, pièce écrite en 1640 et dont les dialogues sont tous des paroles d'airs de cour assemblés les uns après les autres, les vers de Quand Colinet précèdent de peu ceux de Est-ce mars. Or l'air de Est-ce Mars est identifié en Angleterre avec celui de Sellenger's round. Le texte de Quand Colinet s'emboîte parfaitement dans la phrasé musical spécifique de cet air appelé tantôt Brande d'Angleterre, tantôt Air français. Convainquant ?


Lisez la thèse en anglais de Ross Duffin : A vous de juger !...










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