Fin juillet 1864, la Cécilienne, toute jeune fanfare de Duclair, donna un concert en compagnie d'artistes cauchois. Compte-rendu de la Vigie de Dieppe... 


Le concert donné dimanche dernier à Duclair vient fournir une nouvelle preuve des avantages que présenta au point de vue civilisateur et philharmonique cette franc-maçonnerie artistique qui a nom l'orphéon. L'extension et l'importance que prend chaque jour cette vaste et féconde organisation, appellent sur elle l'attention des hommes qui, par leur intelligence et leur position, sont à même d'apprécier les immenses ressources qu'elle renferme qui se font un devoir d'aider à leur développement.

Fondée en 1863


Il y a un an à peine, deux hommes dévoués à l'art, MM. Mouchelet et Huguerre, organisaient à Duclair, avec l'aide de l'administration municipale, une société musicale, composée en partie d'artisans qui venaient demander à l'étude de la musique l'oubli de leur labeur et les
moyens de venir en aide à leurs frères malheureux. Cette pensée était trop belle pour rencontrer de l'opposition ; aussi peu de temps après sa formation, la Société Cécilienne de Duclair donnait, avec le concours de quelques membres de la Société philharmonique de Dieppe, un concert de bienfaisance, dont le produit dépassait 700 francs.


Duclair au XIXe siècle...

Encouragée par cet heureux début, la Société Cécilienne, fidèle à son but charitable vient de donner, au profit des pauvres, un second concert dont le résultat est des plus satisfaisants.

Disons du reste que le programme de celle soirée offrait par sa variété un attrait irrésistible. Le nom connu et aimé de Poultier, artiste aussi distingué par le cœur que par le talent, figurait en tête des solistes qui, presque tous, étaient d'anciennes connaissances pour la population de Duclair.

L'ex-pensionnaire de l'Académie impériale de musique est toujours ce charmant ténor que nous avons si souvent applaudi. Dans les différents morceaux chantés par M. Poultier, on a pu apprécier l'élégance et la pureté de son chant. La manière dont il phrase fait de lui un des meilleurs chanteurs de salon ; il possède surtout une qualité qu'on ne saurait trop faire ressortir, c'est le respect que tout chanteur consciencieux doit porter aux œuvres qu'il interprète.

Après chaque morceau plusieurs salves de bravos ont prouvé à cet excellent artiste le cas que l'on fait de son beau talent, qu'il est toujours heureux de mettre au service de la charité. M. Mouchelet, président de la Cécilienne, est un chanteur de goût et un parfait musicien; on sent en l'écoutant que, lui aussi, est un fidèle observateur des bonnes traditions. Dans le duo de la Reine de Chypre, M. Poultier a trouvé en lui un digne partenaire : c'est là, nous le croyons, le plus bel éloge à adresser à un artiste-amateur. La fanfare de Duclair a exécuté avec ensemble et précision les trois morceaux dont elle s'était chargée; si l'on lient compte de la récente fondation de cette société on doit des félicitations aux exécutants et surtout à leur excellent chef, M Huguerre, qui pour son zèle et son activité, a le droit de revendiquer une large part des succès obtenus.

Place aux Dieppois



L'impartialité nous oblige à parler de nos sociétaires qui tous indistinctement ont vaillamment justifié la réputation que chacun d'eux s'est acquise.
M. J. Peux a détaillé d'une façon charmante sa chansonnette de Nadaud, Mon ami Bernique.
Quoique sérieusement indisposé, M. Rainvillé a tenu à remplir son engagement en chantant l'Ange déchu. Cet acte de courage lui a valu des applaudissements chaleureux.
M. Ledru a su, comme partout et toujours, mettre les rieurs de son côté ; sa gaieté franche si communicative provoque sans cesse l'hilarité et les bravos. Rappelé après avoir raconté le Voyage d'un Normand à Paris, il a reçu de la salle entière une ovation méritée.
L'opérette Les Deux Aveugles a été pour MM. J. Peux et Michard l'occasion d'un nouveau triomphe ; cette spirituelle bouffonnerie d Offenbach a été lestement enlevée par nos deux jeunes sociétaires, qui du commencement à la fin ont rivalisé de verve et d'entrain.
Après cette pièce M. Poultier, se rendant aux vœux exprimés par un grand nombre de personnes, ont chanté d'une voix fraîche et sympathique Les Quatre Ages du Cœur. Cette ravissante mélodie qu'il a popularisée il y a quelques années a été vivement applaudie par l'auditoire enthousiasmé.
M. Johansen, pianiste des bains, qui avait gracieusement accepté les ingrates et difficiles fonctions d'accompagnateur, s'est parfaitement acquitté de cette lourde tâche ; les trois morceaux joués par lui ont révélé un pianiste de la bonne école. On doit des remerciements à M. Johansen pour la complaisance qu'il a mise à remplacer M. Lesueur qui, au grand regret de tous, n'a pu se rendre à Duclair.

Une Quête



Entre les deux parties du concert, une quête au profit de l'Orphelinat du Prince impérial a été faite par Mmes Lepel-Cointet et Étienne, conduites par MM. H. Quesné, député, et A. Darcel, conseiller général. Le montant de cette quête est de 235 francs.

Mme Lepel-Cointet, propriétaire de l'abbaye de Jumièges.

Le produit de la recette du concert s'élève presque à 1,500 fr., résultat magnifique eu égard au chiffre de la population de Duclair qui compte à peine 2,000 habitants. A l'issue du concert un banquet présidé par M. Quesné, député, réunissait les notabilités de Duclair et les artistes qui avaient prêté leur concours à cette fête de bienfaisance.

Les toasts

Au dessert, plusieurs toasts ont été portés. Voici l'ordre dans lequel ils se sont succédés : M. H. Quesné, député : A l'Empereur, à l'impératrice, au Prince impérial.
M. Mouchelet, président de la Cécilicnne : A la Société philharmonique de Dieppe, à M. Poultier et à tous les bienfaiteurs de la Société Cécilienne
M. Leboucher, président de la Société philharmonique : A M. Mouchelet, président de la Société Cécilienne.

Messieurs les Céciliens
l.orsqu'en février dernier, assis à cette même table, je portais un toast à votre administration municipale si éclairée et toujours si bienveillante ; — lorsque je vous prédisais pour un avenir prochain des succès que vous avez su réaliser, je croyais avoir tout dit : j'oubliais cependant votre président !... — Vous me le pardonnerez, Messieurs, je l'espère. — Mon ignorance des lieux et des personnes en était l'unique cause. Depuis, il m'a été donné de voir de près et d'apprécier à sa valeur cette honorable personnalité que j'ai pu juger, peut-être avec quelque compétence.
J'ai franchement admiré cet homme au cœur chaud, — cette intelligence d'élite, — ce chef dévoué, — cet organisateur infatigable, cet initiateur ardent que rien ne rebute ; — je l'ai vu vous faisant vivre de sa vie; vous communiquant son ardeur ; animant vos répétitions de sa présence assidue; hâtant vos progrès; recrutant de toutes parts, pour ses chers Céciliens des éléments de prospérité et de durée. — Mon hommage pour être tardif n'en sera que plus mérité d'une part, plus éclairé et plus chaleureux de l'autre. Honneur donc Monsieur Mouchelet ! honneur à votre estimable président !
C'est à lui en grande partie que vous devez cette organisation forte qui assure votre avenir! — Cette longue liste de membres honoraires si généreux, si recommandables qui se pressent à vos côtés. — C'est grâce à ces charmantes relations qu il nous a été permis d'applaudir aujourd'hui un artiste éminent dont le nom seul fait la fortune d'un concert !...
Cette fête est donc bien son œuvre. — Ce jour est donc bien son jour ! — Qu'il goûte avec un légitime orgueil la joie de son triomphe !
Ses Céciliens l'acclament !! — Les pauvres de Duclair le bénissent et ses amis de Dieppe lui crient bravo !!! des deux maint et du cœur !

A Monsieur Mouchelet, président de la Société Cécilienne. M. Legras, notaire : A la Ville de Dieppe, à sa prospérité.

Chers compatriotes,
A toutes les époques de notre histoire les habitants de Dieppe se sont distingués par un amour profond pour leur ville natale. Jadis ils s'illustraient par les armes, et le nom de Petit-Dieppe était porté par une de leurs lointaines colonies.
Plus tard, l'un de vous, messieurs, fut des doyens de votre Société philharmonique, a pu dire en toute vérité :
Notre château par ses vieilles murailles,
Atteste encore notre gloire aujourd'hui,
Car ses créneaux, dans plus de vingt batailles
Sur l'Océan ont vu fuir l'ennemi.

Aujourd'hui, Messieurs, c'est par les arts de la paix que vous faites retentir au loin le nom chéri de notre belle ville. Mais si la mission est changée, l'amour de la patrie est toujours le même.


Aussi, permettez que profitant de ma position d'enfant de Dieppe par ma naissance, et de Duclair par une cordiale adoption, je vous témoigne notre chaleureuse reconnaissance par un toast cher à vous . A la ville de Dieppe, à sa prospérité. A M. A. Darcel, conseiller général : A M. Huguerre, chef de la fanfare de Duclair.

La visite de Jumièges


Ainsi s'est terminée cette fête qui avait attiré a Duclair beaucoup de notabilités du département.
Nous sommes heureux de pouvoir renouveler aux organisateurs nos félicitations pour le bon goût et l'activité qu'ils ont déployés dans cette circonstance ; nous prions particulièrement M Mouchelet d'agréer l'expression sincère de notre vive gratitude, d'abord pour la cordiale et sincère réception qu'il a faite aux membres de la Société philharmonique, et ensuite pour l'empressement qu'il a mis à nous faire visiter l'abbaye de Jumieges.
Il ne reste maintenant à Jumieges de son antique splendeur que des ruines qui sont assez importantes pour exciter l'attention des savants et dos amis des arts qui viennent y puiser des souvenirs.
C'est avec le plus vif intérêt que nous avons contemplé les derniers vestiges de cette ancienne communauté religieuse dont la fondation remonte en quelque sorte au berceau de notre monarchie.


J. Delahais.





SOURCES
La Vigie de Dieppe, 2 septembre 1864.