Ils
ne s'étaient pas réunis depuis
bientôt deux siècles ! C'est le 8 août 1788 que fut
publiquement annoncée la décision de Louis XVI de
convoquer les Etats-Généraux. Dès
l’automne 1788, Rouen joue un rôle central dans la
mobilisation politique du Tiers-État. Des
personnalités comme l’avocat Jacques Thouret et le
banquier Lecouteulx, de Canteleu, y sont des plus actifs. " Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits..." Jean-Barthélémy Lecouteulx approuva la Déclaration des Droits de l'Homme. Son nom était alors associé à la traite négrière...
Ils demandent deux fois plus de représentants du Tiers-État, un vote par tête et non par ordre, mais aussi que le Tiers soit effectivement représenté par un de ses membres et non quelque noble ou quelque curé glissé parmi eux. Ces revendications reçoivent l'adhésion des 476 communes du bailliage. On les diffuse en prônant une réforme modérée mais ferme : Constitution, égalité fiscale, sans attaque frontale contre les ordres privilégiés.
L'exemple de Yainville
Première étape. C'est le 29 mars que nos gros contributeurs se réunirent
dans chacune de nos églises paroissiales pour
rédiger leurs cahiers de doléances et
désigner leurs représentants. C'est ainsi
qu'à Yainville, le cahier s'achève par cette
formule : "Sera
le présent cahier de doléances porté
au bailliage de Rouen le premier d'Avril prochain par les Sieurs
Rollain et Levillain députés à cet
effet, le procès-verbal joint au présent. Fait et
arrêté lesdits jour et an que dessus et ont
signé ceux qui savent écrire.Deuxième étape. Du 1er au 11 avril, Jacques Rollain et Michel Levillain siégèrent donc à Rouen au cours d'une assemblée préliminaire du Tiers où l'on rédigea un seul cahier pour le baillage. Après quoi, une nouvelle sélection fut opérée en vue de la réunion de tous les baillages de Haute-Normandie...
Nos dix-neuf députés
Troisième étape. Et c'est tainsi que s'ouvre le 16 avril suivant l'assemblée générale des Députés du Tiers-État "des Villes, Bourgs, Paroiffes & Communautés de Campagne, fîtués dans toute l'étendue dè l'arrondiffement du Bailliage principal de Rouen & de fes fecondaires..."
Il est 8 h du matin et nous sommes dans la grande salle du Conseil consulaire. Elle est située dans l'ancien hôtel de ville de la rue aux Juifs. Durant huit jours, les travaux seront présidés par Louis Charles Alexandre Boullenger, écuyer, conseiller du Roi, lieutenant général du baillage et siège présidal de Rouen. Il sera assisté de Maîtres Ferey et Le Bidois, ses greffiers ordinaires.
Dès l’ouverture, une question se pose : comment éviter que des personnes étrangères à l’Assemblée ne s’y infiltrent ? Une méthode stricte est alors proposée. Chaque député devra se présenter dans une salle annexe, appelée la salle du Concert, où un appel par bailliage sera effectué. Chacun recevra un billet d’entrée nominatif. Ensuite, tous sortiront de la salle principale, qui sera entièrement vidée, et ne pourront y rentrer qu’en présentant leur billet à une autre porte. Ce dispositif, accepté à l’unanimité, permet d'assurer que seuls les députés légitimes prennent part aux débats.
Une fois cette procédure achevée, les députés prennent place, et plusieurs lectures officielles sont faites.
Voici, avec leur orthographe d'origine, ceux qui, à l'ouverture, représentent sur les bancs la Sergenterie de Saint-Georges. On disait autrefois de Saint-Joire. On dirait aujourd'hui de Saint-Martin-de-Boscherville. Nous avons jeté quelques éléments de biographie pour les représentants de la région de Duclair, bien connus de nos services. Aux visiteurs occasionnels de compléter celle des autres :
■ Lefort, Marchand de bois à Canteleu.
Denis Lefort est né le 31 décembre 1734 à Canteleu, époux de Marie Denis. il eut un fils marin, Jean François, reçu à l'amirauté de Marseille en 1786. Il commandait la Comtesse de Maulévrier qui disparut corps et bien en 1787. Lefort eut un autre fils, Michel Joseph Denis, reçu à l'amirauté de Rouen le 7 septembre 1789. On le verra mener le Suzanne jusqu'à Saint-Pétersburg deux ans plus tard.
Enfin Denis eut une troisème fils, Jean-Baptiste, qui sera tristement célèbre. Nous en reparlerons longuement plus loin...
■ Caillouel, avocat à Duclair.
Natif de Rouen, avocat au Parlement de Paris, il fit partie de la pemière assemblée municipale de Duclair le 7 octobre 1788. Aux premiers temps de la Révolution, Caillouel est l'ennemi juré du maire, Jacques Nicolas Neuville. 23 août 1789 : une milice bourgeoise se constitue à Duclair. Caillouel en prend le commandement. Lundi 26 octobre. Il est 3h quand une bagarre déclenchée par le citoyen Glicourt, éclate dans la milice. Elle dure jusqu'au lendemain, 10 heures qui laissent un mort sur le pavé. La municipalité ordonne une enquête qui va s'enliser dans un marécage procédureier. Elle menace en tout cas Neufville, impliqué dans cette affaire. Au cours d'un débat enflammé, Caillouel et le curé Delanos élèvent de vives protestations qui poussent Neufville à la démission.
Guillaume David Mathurin Caillouel sera élu maire le 14 février 1790. Delanos, curé, est procureur de la commune en remplacement du syndic. Les officiers municipaux sont Cavoret, chirurgien, Langrenay, marchand, Hullin, Denis Couteulx et Sénéchal, laboureurs. 29 juin 1790 : Caillouel est délégué à la fête fédérative des gardes nationales à Rouen. Caillouel démissionne en mai 1791. Il décèdera à Duclair le 8 février 1842.
■ Neuville, avocat à Duclair.
Né en 1745 d'un marchand salpétrier, marié à Catherne Hamelet. Avocat au Parlement de Rouen, Jacques-Louis Neufville participait à l'assemblée d'octobre 88. Avec Caillouel, c'est lui qui rédigea les cahiers de doléances de Duclair en qualité de licencié ès loix, doyen des avocat de la Haute-Justice de Duclair, invité à présider en l'absence du bailli à la demande générale. Dernier syndic de la paroisse, son frère siège avec lui à Rouen avant d'être le premier maire de Duclair. Jacques-Louis Neufville a un fils homonyme qui sera lieutenant d'Artillerie en 1799. Il est mort à Duclair en 1807.
■ Blondel, maître des Postes à Barentin
Guillaume François Blondel, maître des postes royales au Vieux obtint son transfert au nouveau relais de Barentin le 25 septembre 1768. Un an plus tard, Blondel fils compte quatre postillons et douze chevaux. 1786 voit Louis XVI faire halte à Barentin et les chevaux de Maître Louis Blondel servent à rafraîchir le cortège royal.
■ Periers, fabricant à Canteleu.
Né en 1746, Noël Edouard Perrier est lié à la famille Lefort. Veuf, il va bientôt épouser la fille de Denis Lefort. Membre du conseil municipal, il mourra en 1821.
■ Le Coq, manufacturier à Bondeville.
Jean Lecoq et Jacob Lecoq apparaissent comme manufacturiers de toiles peintes dans la vallée de Cailly à cette période.
■ Neuville le jeune, laboureur à Duclair.
Né à Duclair en 1753, il est appelé le Jeune, son père Jacques étant encore en vie mais surtout son frère aîné, l'avocat, siège à ses côtés. Dernier syndic, salpétrier, marchand, Jacques Nicolas Neuville sera le premier maire de Duclair. Destitué le 4 octobre 1789 au profit de Caillouel, il s'oppose à son éviction et crée un état de conflit permanent au sein de l'administration communale. Voici sa description physique sur le passeport révolutionnaire qui lui est délivré en 1796 : Taille 5 pieds 4 pouces, cheveux et sourcils châtain, yeux bleus, nez ouvert, bouche moyenne, menton rond, front haut, visage rond et coloré
■ Mullot, fabricant à Maromme.
Signa le cahier de doléances Mulot.
■ Varenguin, notaire à Jumièges.
Pierre Antoire Modeste Varanguien, fils d'écuyer, nest otaire de Saint-Georges à la résidence de Jumièges depuis 1777. Cette année-là, il épousait Marie Anne Françoise Carnion à Bazomesnil. Varanguien fut secondé par Michel-François Dinaumare, ancien receveur de l'abbaye, proche du notaire dont il prenait le fils pour l'accompagner dans ses voyages d'affaires. Alors que le nouveau régime se durcit, Varanguien est évincé en septembre 92. La chute de Robespierre suscite son second mandat de maire de 1795 à 1797. Il est toujours notaire. Il aura pour adjoint Desaulty, ancien moine/
On retrouva le corps du notaire sous les côtes du Mesnil le 25 mars 1799. Il s'était noyé par un épais brouillard. Il avait 55 ans.
■ Raimboult, papetier à Bondeville.
Il s'agit de Jacques Nicolas Raimbourg dont le père était déjà maître papetier et trésorier de la paroisse Notre-Dame-de-Bondeville.
■ Poulain, fabricant de papier à Varengeville
Les cahiers de doléances de Notre-Dame de Varengeville furent rédigés les 30 mars 1789 en la maison vicariale devant François Poullain (meunier et fabricant de papier). Il fut député vers Rouen en compagnie de Louis Levasseur puis seul. Par mariage, il est lié à Blondel, le maître de poste aux Vieux puis à Barentin.
■ Mesfnière, demeurant à Canteleu
■ Jean Thuillier, laboureur à Saint-Jean-du-Cardonnay.
Peut-être Jean Jacques Le Thuillier, natif de Notre-Dame-de-Varengeville, marié à Saint-Jean-du-Cardonnay en 1771. Décédé en 1819 à Roumare.
■ Rollin, laboureur à Yainville.
Syndic de la paroisse, il est plutôt carrier et chaufournier selon l'enquête sur la pauvreté de 1788 selon laquelle il a la capcité d'employer une cinquantaine de tâcherons. Il sera le premier maire de Yainville.

■ Louis Le Moine, fabricant de papier à Notre-Dame-des-Champs.
C'est une ancienne paroisse réunie à Malaunay en 1813. Louis Nicolas Maxime Lemoine y est signalé comme marchand-papetier.
■ Barbet, fabricant d'indienne à Déville.
Jacques Juste Bonnaventure Barbet est né en 1756 à Saint-Vincent-d'Aubermare. Il sera adjoint au maire de Déville. Mort en 1813.
■ Duchefne, laboureur à Barentin.
Jean Baptiste Duchêne est présent lors de la rédaction du cahier de Barentin.
■ Fleury, marchand de cidre à Sahurs.
Un Simon Fleury fut désigné député lors de la rédaction des cahiers de Sahurs. Il s'agit vraisemblament de Simon Nicolas Benoit Fleury, né en 1753, décédé célibataire en 1822.
■ Desreins, laboureur à Jumièges.
Né en 1739, époux de Marie-Rose Leroy, Estienne Desrain père est le plus imposé d'Heurteauville lors de la rédaction des cahiers de doléances. Il était fermier de la dixme de Citeaux. Son fils Jacques Etienne, né en 1769, avait sûrement assez de persuasion ou plutôt de fortune pour trouver une bonne poire en la personne d'Augustin Beiller pour le remplacer sous les drapeaux quand la Patrie fut en danger. Tiré au sort, il alla trouver les élus de Jumièges flanqué de ce jeune de 18 ans.
Le père Desrains est mort en 1799. Tous deux âgés de 30 ans, Prosper Bourdon, son gendre, natif de Guerbaville, cultivateur à Bliquetuit et son fils Jacques Etienne, époux de Marie Elisabeth Léguillon, déclarèrent son décès.
La rédaction du cahier final
Après
l'appel et les proclamations officielles commencèrent les
travaux. Nous ferons l'impasse sur les questions de procédure et
incidents dont ils furent émaillés pour n'en retenir que
les grandes lignes. Selon la tradition, une délégation
fut formée pour aller saluer les Ordres de la noblesse et du
Clergé qui tenaient séance de leur côté.
Aucun de nos représentants n'y figura. En revanche, il
fallut fusionner en un seul les cahiers rédigés dans
chaque baillage. Et là, Caillouel et de Neuville, les avocats de
Duclair, furent retenus parmi les 41 commissaires. Cette
opération va durer plusieurs jours jusqu'à l'adoption du
document final qui sera porté à Versailles. Il fut rédigé par Thouret, futur guillotiné...Le 21 avril, il fallut désigner nos députés pour Versailles. Ce jour là furent élus MM. Thouret, avocat, Le Couteulx de Canteleu, après trois scrutins. Enfin M. de Fontenay l’aîné , également après plusieurs tours.
Lefort ira au château !
| Cinq députés restaient à élire le jour suivant. Au matin du mercredi 22
avril 1789, à huit heures précises, après une ouverture solennelle
présidée comme aux jours précédents, les scrutateurs sont nommés pour
organiser les votes. Ce seront les députés les plus anciens : MM. Groult de la Chapelle, des Parquets et
Louis Saffrey. Le scrutin débute par la désignation du quatrième député qui doit provenir de l’étendue de la juridiction ordinaire du bailliage de Rouen, incluant notamment le bourg de Darnétal et les faubourgs. Et notre Saint-Georges fait partie du lot. |
Les autres Députés
Lefebvre de Chailly, propriétaire à Gamaches, baillage de Gisors, Jean-Hubert Lereffait, laboureur à Rougemontier, baillage de Pont-Audemer, Mollien, laboureur au Mesnil-sur-Blangy, baillage de Pont--L'évêque et Honfleur, de Crétot, négociant, fabricant de draps à Louviers, baillage de Pont-de-l'Arche. On ne parvint pas à désigner de suppléants pour les députés de Rouen. En revanche, deux furent élus pour les autres baillages : Hue, avocat à Brionne et Picquefeu de Bermont, négociant, échevin de Honfleur. |
Le Procès-Verbal de cette session sera signé par les 275 députés encore présents le dernier jour.
89, Révolution bourgeoise...
Pendant ce temps, les ordres privilégiés tiennent également leurs assemblées : le clergé le 16 avril, marqué par les revendications imposées par les curés contre un haut clergé réticent ; la noblesse, profondément divisée entre libéraux minoritaires (Blangy, Herbouville) et conservateurs emmenés par Godard de Belbeuf.
À l’approche de l’ouverture des États généraux le 5 mai 1789 à Versailles, la situation est claire : dans le bailliage de Rouen, le Tiers a parlé d’une seule voix. Mais cette voix est celle de la bourgeoisie éclairée. Grâce à son capital culturel, son réseau professionnel, et sa maîtrise des procédures, elle impose ses vues tout en filtrant les revendications des classes populaires. Bien que minoritaire numériquement, elle devient la force politique dominante du Tiers, capable d’orienter le débat national tout en ménageant l’ordre établi.
Lefort, un nom lourd à porter
Dernière étape. Denis Lefort siégea effectivement aux Etats-Généraux de Versailles puis fut signataire du serment du jeu de paume, Resté paraît-il muet à l'assemblée constituante, si ce n'est pas solliciter quelques jours de congés puisannoncer son retour, il y siégea jusqu'au 30 septembre 1791, dernier jour des travaux pour la rédaction de la constitution française. Il est mort subitement en 1794 dans l'étude de son notaire. Héritier du négoce de bois, son fils, en revanche fera parler la poudre. Le 29 octobre 1802, Jean-Baptiste Lefort achète l'abbaye pour une bouchée de pain. 7.000F. Et le prix comprend un superbe enclos de onze hectares. Dès lors, en traitant avec des entreprises de Rouen, de La Mailleraye, des pans entiers de l'abbaye disparaissent, des tirs de mine la mettent à ciel ouvert. Lefort emporte la dalle funéraire d'Agnès Sorel dans sa maison de la rue Saint-Maur. Il faut attendre sa mort, en 1824, pour que son gendre, Casimir Caumont, mette fin au massacre.
Un parfait homonyme de Jean-Baptiste Lefort et lui aussi marchand de bois repose aujourd'hui à Jumièges.
Cet ancien capitaine
de navire, propriétaire d'une partie de la forêt, mourut
20 après le destructeur de l'abbaye. Ce Jean-Baptiste
Lefort-là laissaitt meilleure réputation au point que son
nom sera donné à une école. Mais il fut
sûrement lourd à porter. Laurent QUEVILLY.
Sources
-Procès-verbal... Imprimerie Seyer, Rouen, 1789.
-La Révolution en Haute-Normandie, Edition du Pt-tit Normand, 1988.
-Jean-Pierre Hervieux, Les cahiers de doléances de Saint-Pierre et Notre dame de Varengeville sur ce site, articles parus préalablement dans le bulletin municipal de Varengeville.
-7P 4-6 Registre des capitaines, AD76.
