Mort dans les bras de sa maîtresse, Félix Faure resta chéri de la Seine-Inférieure. Le 22 mai 1896, il avait rendu visite à Duclair et Jumièges. Le compte-rendu de cette journée mémorable...

En 1896, mon grand-père paternel, Henri Quevilly, avait 28 ans. Journalier, ouvrier à Saint-Paër, il s'apprêtait à épouser Joséphine Chéron. Quant à Henri Mainberte, mon grand-père maternel mort trop tôt, il avait alors 24 ans et venait de se marier à Yainville avec Julia Chéron, la fille d'un passeur de bac. De près ou de loin, je pense que mes grands-parents assistèrent à cet événement vécu avec ferveur par toute la popuation du canton de Duclair : la visite du président de la République !

Félix Faure revenait tout juste d'un court voyage à Trouville-Deauville. Décidée à la hâte, sa venue dans le canton de Duclair fut préparée le soir du mercredi 19 août dans sa villa du Havre. Il y avait là Maurice Lebon et Lechevallier, députés à qui il avait promis cette escapade pour peu qu'elle coïncidât avec l'ouverture de la chasse. Il accomplirait donc ce voyage informel avant de se rendre, en fin de journée, à sa maison de campagne de Saint-Maurice-d'Etelan.
A ce dîner préparatoire participaient aussi Richard Waddington et Lesouef, sénateurs de la Seine-Inférieure.
Né en 1841 à Paris d'un père ébéniste, on retrouve Félix Faure employé en 1863 dans une maison de peausserie du Havre. En 1867, devenu négociant en cuir, il fonde sa première société. Adjoint au maire du Havre en 1870, il sera député de la Seine Inférieure de 1881 à 1895, année où il est élu président de la République.
De sa vie, on retient surtout... sa mort ! Le 16 février 1899, alors que sa maîtresse, Marguerite Seinheil, lui prodigue une petite gâterie à l'Elysée, il est emporté par une crise d'épectase. Ce qui valut à Marguerite le surnom de La pompe funèbre. Quand à Félix Faure, les chansonniers lui dédièrent ce couplet : " il voulait être César. Il ne fut que Pompée."

8h. Ce matin du samedi 22 août, le soleil brille dans un ciel vidé de tout nuage. L'aviso-torpilleur Sainte-Barbe quitte le quais de Lesseps. Mais aussi le yacht de François Depeaux, La Dame blanche, avec à son bord les parlementaires invités par le Président et leurs épouses  ainsi que  les Leteurtre, Laurent, maire de Rouen et sa femme ou encore Mme Delmas. Au passage, les habitants de Quillebeuf, à qui Faure avait rendu visite le 15 août précédant, sont bien décidés à manifester leur reconnaissance.

10h. La Dame-Blanche accoste à Duclair et les préparatifs augurent de ce que sera l'accueil du président dans une heure. Pas une maison qui n'ait son drapeau, mêmes les plus éloignées, les plus inaperçues. Sur le quai du débarcadère, deux grues à vapeur réunies et ornées de draperies et de verdure forment un portique sous lequel le Président va faire son entrée. En arrière s'élève un arc de triomphe avec cette inscription : Vive la République.
De là, et à travers toutes les rues que va emprunter le cortège officiel, l'itinéraire est marqué par une allée de sable encadrée de sapins. On en a coupé plus de 2000 dans la forêt voisine.
Si toutes les maisons sont pavoisées, des banderoles traversent aussi les rues, ça et là des arcs de triomphe faits de verdure et de fleurs à ne plus les compter. Honneur au chef de l'Etat ! Vive la France ! Salut au Président ! Honneur et Patrie ! Vive Félix Faure ! Honneur à Félix Faure ! Honneur au Président ! Union et travail !... Tels sont les slogans visibles un peu partout.

Il n'a pas fallu deux jours pour métamorphoser ainsi la ville. L'annonce de la visite présidentielle n'ayant été connue que le jeudi. Deux hommes ont canalisé l'empressement des habitants : Jacquemin, conducteur des Ponts et Chaussées et Aubé, agent-voyer.

10h30. L'heure approche, la foule grossit. Une voiture dépose le Préfet, M. Hendlé. Voici maintenant Lesouef, venant d'Ouville, Lechevallier, d'Yvetot. Dans la gare siffle la locomotive d'un train spécial qui débarque 600 ouvriers des filatures Badin, des musiciens, orphéonistes, pompiers et gymnastes, des médaillés, des représentants de la Société de secours mutuels, des jeunes filles de l'orphelinat.
Les douaniers s'alignent sur le quai, le long du débarcadère. Les écoliers leur font suite. Et puis les Badin. Ce sont les pompiers qui forment la haie. Pompiers de Barentin, de Boscherville, de Jumièges.
Ménielle, le maire de Duclair et son conseil attend de pied ferme l'arrivée du Président. Tous les maires du canton sont là aussi. Sever Boutard de Jumièges,  Patrice Costé d'Yainville...

Les honneurs militaires... à une drague !

10h55. Un navire grisâtre apparaît au tournant de la Seine. Vite, on tire des salves d'artillerie, les clairons, les tambours battent aux champs. Mais le prétendu navire de guerre n'est en fait qu'une vulgaire drague qui remonte sur Rouen. On imagine la fierté de son équipage devant tant d'honneur...

11h05 Cette fois, c'est bien le Sainte-Barbe qui apparaît au sortir de la boucle du Mesnil. Dans le sens opposé, un des fleurons de la Compagnie des bateaux omnibus venu de Rouen débarque son lot de passagers qui grossissent aussitôt la foule. Le Sainte-Barbe file à belle allure. Dès qu'il est à portée de voix, un immense Vive le Président ! retentit. Les acclamations ne s'arrêteront plus.
Félix Faure met pied à terre. Il est accueilli par Waddington, Lebon, Hendlé et Ménielle. C'est à ce dernier que revient le privilège de prononcer les mots de bienvenue. Ce dont il s'acquitte brillamment en ponctuant son discours lénifiant de "Vive la France ! Vive la République ! Vive Félix Faure !"
Le Président répond par quelques amabilités quand des fillettes lui tendent une douzaine de bouquets. Les premiers de tous. Car tous les Duclairois ont habillé leurs filles de blanc. Toutes ont un bouquet à offrir. Toutes ont préparé un compliment. Baville, un paysan du cru, ira aussi de sa gerbe offerte au nom de l'Agriculture.

Mais pour l'heure, les écoliers agitent des drapeaux tricolores et crient "Vive Félix Faure ! Vive le République !" Ce que reprendra la foule sans cesse.

Aux côtés du chef de l'Etat, il y a Gabriel Hanotaux, le ministère des Affaires étrangères, le compagnon de chasse de Faure, tout étonné de la chaleur de l'accueil. Tout étonné surtout d'être connu et reconnu. C'est que les Duclairois se tiennent informés. Et l'on crie aussi "Vive Hanoteau ! Vive Lebon ! Vive le Sénat !"

Félix Faure visite alors l'hospice où une douzaine de vieillards se disent heureux de leur sort. C'est là que le curé-doyen trousse une tirade disant toute sa joie devant le grand bonheur fait en ce jour à la ville de Duclair.

On se rend ensuite solennellement à l'Hôtel-de-Ville où le Président accorde une courte audience au conseil de Duclair et aux maires du canton.  Une dédicace sur le registre des délibérations laissera la trace indélibile de ce passage. C'est alors au député Lebon de discourir. Il assure le Président du dévouement des élus du canton, de ses instituteurs, ses fonctionnaires... Quelques mots de Félix Faure. Et le Président remet à présent au maire de Duclair  les Palmes académiques, le Mérite agricole à celui de Jumièges, la médaille du Département à Lafenestre, cantonnier de Boscherville. Applaudissements.

11h30. Le déjeuner est servi dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville. Ce repas devait être intime. Finalement, 70 convives y participent. Ce sont Waddington et Lebon qui régalent. Et, bien-sûr, le canard de Duclair est à l'honneur. Il préfère être dégusté en avril. Mais Henry Denise à tout fait pour mettre l'art culinaire local à l'honneur. Et tout l'entourage du Président est unanime. Ce repas ne ressemble en rien à un banquet habituel.

Au dessert, Waddington se lève pour porter un toast. Un discours laudateur. Ponctué d'applaudissements. Il dit sa fierté de voir la France gouvernée par un ancien député de la Seine-Inférieure.
Le plan de table

Faure eut à sa droite Mme Waddington et à sa gauche Mme Lebon. Waddington lui fait face, ayant à sa droite Mme Berge et à sa gauche Lucie Faure, les deux filles du Président.
Hanotaux est à côté des Mme Waddington ainsi que Mme Hendlé, M. Lesouef, Mme Albert Hendlé, M. Lechevallier, Mme Delmas, M. Depeaux. A côté de Mme Lebon, M. Ménielle, Mme Lesouef, M. Legall, Mme Depeaux, le commandant de u Sainte-Barbe, M. Letourtre, M. Laurent, M. Berge, gendre du président. A côté de Mme Berge, M. Lebon, Mme Letourtre. A côté de Lucie Faure, M. Hendlé, Mme Laurent, le commandant de la Garenne.
Le repas terminé, l'orphéon des établissement Badin tient à chanter un chœur. Faure félicite poliment le chef. Et chaleureusement Badin, un homme qu'il connaît de longue date pour son esprit d'initiative.

Le cortège se reforme. Douaniers en tête. Suivis des deux musiques de Barentin. Les quatre compagnies de pompiers forment la haie. De la passerelle, Félix Faure répond aux acclamations par des signes amicaux.

13h45 Cap sur Jumièges. Une demi-heure plus tard, les baleinières et canots du Sainte-Barbe débarquent le Président et sa suite. Un groupe de jeunes Yainvillais aura tenté de porter un bouquet à bord de l'aviso filant à vive allure. Au Conihout, une femme, seule sur la rive, salue gaillardement le passage du navire présidentiel en agitant un drapeau tricolore. Elle reçoit en retour un salut gracieux et reconnaissant.

Au dessus de la cale, les Jumiégeois ont dessiné une immense étoile en sable fin et une banderole piquée de fleurs qui forment cette inscription : A Félix Faure. Toute la population de Jumièges est là, précédée des pompiers qui forment escorte. On se rend à l'abbaye. Mme Lepel-Cointet est absente, retenue à Beyrouth. C'est Lebarbier de Tinant qui fait les honneurs au Président.

Ami de Pierre Louÿs, le jeune écrivain Jean de Tinan fait partie de la famillle Lepel...

Tandis que Félix Faure jette un œil sur le musée lapidaire, Hanotaux traduit avec l'aisance d'un élève de l'école des Chartes l'inscription tombale d'un procureur général sous Louis XIV, démontrant au commandant Marette de la Garenne que ce procureur, Le Guerchois de la Garenne, Autretot et Sainte-Colombe, est l'un de ses ancêtres. Un érudit, cet Hanotaux, toujours aussi surpris de se découvrir ici des amis politiques. Mais le temps est compté. Faure file déjà sur Caudebec où l'attendent d'aussi somptueuses cérémonies. Au passage, de jeunes Yainvillais en canot tentent de porter un bouquet au Sainte-Barbe partant à grande vitesse. Je me plais à imaginer mon grand-père parmi eux...


SOURCES

Journal de Rouen des 22 et 23 août 1896.

NB : Je n'ai pas encore trouvé de photos de cet événement. Il doit cependant en exister.