Quand, de son vivant, on a un quai à son nom, c'est que l'on a dû réaliser de grandes choses. Charles Guérin est en tout cas le maire qui enregistre le plus long mandat de l'histoire d'Heurteauville. Ce qui lui vaudra la légion d'honneur. Un personnage !...

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L'école en 1891


Au début du mandat de Charles Guérin, le régisseur de la grange dîmière est Auguste Mustel, né à Jumièges en 1874. Il a pour domestique Louis Leblond, né à Darnétal en 1868. A Mustel succéderont les frères Salmon, Félix et Edouard, natifs de Paris et leur père Sylvain, né hors mariage d'un menuisier des Sablons. Les Salmon apparaissent tous trois sur les listes électorales de 1913 tandis que Mustel et Leblond n'y figurent plus. On identifie les personnages de la photo comme étant Mustel, Leblond, la femme étant Joséphine Delahaye, épouse Mustel.

Charles Athanase Guérin est né à Jumièges, section d'Heurteauville, en 1862 de Victor Athanase Guérin et Geneviève Ameline Petit, cultivateurs. Très tôt, il fait son entrée au conseil municipal. En 1904, le voilà maire.

L'affaire des charitons


Un de ses premiers coups d'éclat, c'est l'affaire de la Charité. Le 28 février 1905, à 5 h du soir, le conseil de réunit sous sa présidence. Il y a là Alfred Gest, un cultivateur du passage d'Yainville, Albert Lhérondelle, les sieurs Fauvel, Eliot, Salmon, Henri Deconihout, agriculteur au Passage du Trait, Loutrel et Cléret qui est nommé secrétaire de séance. Absent : Eugène Deconihout, débitant à Port-Jumièges.
Guérin donne alors lecture à l'assemblée de la loi du 28 décembre 1904 relative au monopole des inhumations attribué au communes.
"Après mûre délibération", le conseil accepte l'offre suivante : "Il existe à Heurteauville une société dite Frères de Charité possédant le matériel nécessaire au transport des corps, laquelle s'engage à transporter gratuitement tous décédés, sans distinction de religion. Pour fournitures de cercueils et autres, les familles conserveront comme par le passé à avoir leur liberté d'action"
(sic).
Guérin adressa cette décision le 3 mars à Rouen où le secrétaire général de préfecture approuve la délibération sous réserve des observations formulées dans son contenu.

Tout semblait donc parfaitement en règle. Seulement, l'instituteur, qui occupe aussi les fonctions de secrétaire de mairie, allait donner un autre son de cloche. Le 9 mars, il écrit au préfet :

"A mon très grand regret, il m'a été impossible de me rendre à la préfecture le jeudi à 10 heures du matin pour communication que j'avais à faire au sujet du monopole des inhumations.
Rentré de vacances le 8, je n'ai reçu l'avis que ce matin, de plus, je ne puis quitter mon poste. Je me vois donc forcé de vous adresser les quelques observations que je crois devoir faire et que je garantis.

Le 28 février 1905, à 5 heures du soir, a eu lieu à Heurteauville la réunion du conseil municipal.
J'assistais à cette réunion en qualité de secrétaire de mairie, le maire étant un illettré.
Arrivé à la question du monopole des inhumations, actuellement affecté en service municipal : très grand tumulte de la part des frères de charité, hostiles ouvertement à la République démocratiques.
Ces "frères" font depuis 5 ou 600 ans le service des inhumations, transport des corps, religieusement. Il n'exigent rien mais acceptent tout ce qu'on leur donne.
Cette société religieuse à ses statuts, ses banquets, ses réunions plutôt secrètes et le Curé seul est admis à table, à la conversation etc. C'est dire que c'est lui qui en est le directeur.
Les statuts de cette société n'ont jamais été soumis à aucune approbation, ce qui doit être illégal.
Monsieur le maire est membre actif de cette association cléricale, MM Lhérondelle, H Deconihout, Eliot, E. Deconihout, en tout cinq membres du conseils ainsi qu'une dizaine d'autres particuliers.
Dans sa réunion du 28, le Conseil a admis que le service du transport des corps aurait lieu, comme par le passé, par les frères de charité, absolument gratuitement et pour toutes inhumations, sans distinction de religion.
Mais cette société n'est pas laïque puisqu'elle a des insignes religieux, croix, sonnettes, écharpes couvertes de figures de saints etc. et ne peut, en conséquence, être admise à faire, même gratuitement, un service municipal ou alors le curé est maire et la loi non observée.
L'administration municipale mériterait bien une semonce, M. le Maire en tête et les Frères de charité devraient bien être obligés de soumettre leurs statuts à l'approbation de qui de droit.
MM. Salmon et Fauvel s'évertuent avec moi à montrer le droit chemin ; inutile, les autres conseillers (frères) n'obéissent qu'au mot d'ordre clérical.
C'est ainsi que, soir le 12 ou le 13 février dernier, tous ces chers frères ont juré de continuer le service, sans aucun changement envers et contre touts, voire même à s'exposer aux poursuites et à la prison.
Je vais essayer de me procurer les statuts de cette société et vous les fournirai ensuite, car si l'administration supérieure les leur demandait, ils ne serait (sic) pas fournis dans leur teneur réelle.
Il est aussi écœurant de voir figurer aux budgets 300 F de supplément au curé ; 100 F à l'instituteur. C'est prouver l'état de la population et l'authenticité de ce que je dis et que je signe même.
En tout cas, je me tiens à la disposition de Monsieur le Préfet car il n'est pas possible de se laisser conduire ainsi par la dent réactionnaire.

Moitrelle
Instituteur
Heurteauville
.

Ainsi donc, le secrétaire de mairie, très critique à l'égard des élus, joue-t-il les délateurs auprès de l'administration préfectorale. Il nous apprend au passage qu'une confrérie existe depuis plus d'un demi-millénaire à Heurteauville. Or on ne la voit pas apparaître dans nos tablettes. Tandis que se déroulaient ces débats, des inconnus vinrent visiter le poulailler de Charles Guérin deux nuits de suite, celles des samedi 19 et dimanche 20 mars. Ainsi trois lapins, quatre poules et trois canards estimés à 28 F se volatilisèrent dans la nature, suscitant une enquête de la gendarmerie.

 Le 28 mars, la préfecture adresse une lettre au maire
:

Par délibération du 28 février dernier, le conseil municipal d'Heurteauville a accepté l'offre faite parla Société des Frères de la Charité existant dans cette commune de transporter gratuitement les morts sans distinction de religion.
Or, je suis informé que les ornements possédés par cette société ont un caractère confessionnel ainsi d'ailleurs que les costumes dont les membres sont revêtus. Si la commune peut peut abandonner à cette association le service du transport des corps, c'est à condition que son matériel soit constitué en vue aussi bien d'obsèques religieuses de tout culte que d'obsèques dépourvus de tout caractère confessionnel. Je vous prie en conséquence d'inviter le Conseil Municipal à prendre une délibération dans ce sens et à décider que les Frères de la Charité devront s'engager 1°) à compléter leur matériel conformément à la loi et 2°) à ne figurer aux inhumations qu'en costume civil.

Alors, le 9 avril, le conseil se retrouva. A l'exclusion de Cléret, Loutrel et E. Deconihout, excusés. Guérin donne lecture de la lettre du préfet et fait adopter cette délibération :

 "1°) Considérant que le drap mortuaire appartenant aux Frères de Charité ne porte aucun emblème religieux.
2°) que les frères de charité s'engage à ne figurer aux inhumations qu'en tenue civile et sans aucun ornement, objet ou signe extérieur religieux contraire à la loi, prend acte de l'offre des Frères de Charité pour transport des corps absolument gratuitement et l'accepte."
A la préfecture, on ne put qu'approuver...

Mille et un faits divers...


Les frères de charité furent mis à contribution en septembre 1907. Charles Eliot, 37 ans, cueillait des fruits lorsqu'il tomba de son échelle. Grièvement blessé, il est mort le lendemain. Un an plus tard, c'est un batelier de La Mailleraye, le sieur Leroux, qui se noie en déchargeant des matériaux à Heurteauville.

Une exploitation plus importante a été créée, en 1907. Elle occupe de 20 à 30 ouvriers et il a été extrait, du 16 août au 15 novembre, 1,800 tonnes de tourbe sèche, représentant environ 5,000 mètres cubes de tourbe humide, servant à des engrais. A cette époque, écrit un certain Collard pour une revue agricole, "il n'est pas rare de voir au marais d'Heurteauville, sur les fumiers des fermes des environs au mois de mai, des quantités de petites couleuvres se chauffant au soleil, et n'ayant pas plus de douze à quinze centimètres de long et de la grosseur d'un petit crayon."

Est-ce en ces années-là que les Heurteauvillais héritèrent du sobriquet de maqueux de fayots ? On cultive en grande quantité les haricots à la Grange dîmière d'où ils sont acheminés jusqu'à la place du Vieux-Marché à Rouen. M. et Mme Durosay raconteront à Gilbert Fromager que la voiture était attelée vers une heure du matin et franchissait la Seine par le bac à rames. Elle faisait halte à 6h à l'auberge de Boscherville et n'arrivait à Rouen qu'à 14 h.

Au mois d'octobre 1909. Sever Saussay, cultivateur, se rendit compte de l'évaporation de son eau de vie. C'était sa domestique, Augustine Egret, qui en était responsable. Elle prit la poudre d'escampette. Les gendarmes enquêtaient aussi sur un vol de chaussons et de divers objets commis au préjudice de Mme Burgos, cultivatrice.

Comme les communes riveraines de la Seine inondées, Heurteauville fut déclaré sinistré en 1910. Cette année-là, Jules Le Neveu a remplacé Moitrelle à l'école. Les douaniers sont huit, les cultivateurs une trentaine... Par arrêté du 20 juillet 1910, Mme Languette, née Groult (Noémie-Charlotte-Isabelle), est nommée gardienne hors classe des phares et balises
et attachée au service de feu d'Heurteauville en remplacement de Mme Lefebvre, décédée.

Le 10 août 1913, Maurice Deconihout, onze ans, élève de l'école mixte, remit au brigadier des douanes un portefeuille renfermant 3.950 francs, qu'il venait de trouver sur le chemin de halage. Le soir même le propriétaire put entrer en possession de son bien.

Puis vint la guerre de 14 qui emporta nombre d'Heurteauvillais loin du pays.
En septembre 1916, un couple en état d'ivresse, se prend de querelle. Marie Savalle meurt en recevant un éclat de soupière au front. Son concubin, Savoye, conteste les faits.

Cette guerre qui n'en finit pas...


La guerre s'éternise et à l'arrière on s'organise. Mieux : on invente. C'est le cas à Heurteauville comme en témoigne cet article de septembre 1917 :

Un nouveau légume

Par ces temps de vie chère, il n'est pas de découverte qui ne doit être mise à jour et à profit par tous. Dans cet ordre d'idées, il est nécessaire de signaler, au point de vue alimentaire, le Typha, un légume dont le goût et l'odeur sont identiques à l'asperge ; on l'accommode à la sauce crème. Le Typha, désigné sous les noms de : chandelle ou quenouille d'eau, roseau de la Passion, asperge des Cosaques, a été récolté en mai dernier par M. Jules Philippe, dans le marais de la Harelle, à Heurteauville, qui, au printemps prochain, en produira de grandes quantités. Les rhizomes de cette plante sont très féculents ; après cuisson, ils peuvent être mangés en salade.

Et ce fut enfin le tocsin de l'Armistice. Six noms furent gravés sur le monument aux morts d'Heurteauville.


Le monument aux morts d'Heurteauville. En arrière-plan, la sépulture de Charles Guérin.


Achille Alphonse
Ancel né le 26 octobre 1896 au Havre, soldat au 128e R.I., tué le 10 juillet 1917 à  Verdun, dans la Meuse. Ne figure pas sur les listes électorales de 1913 étant encore mineur. On connaît le nom de ses parents mais il était cependant "enfant des hospices". Il était domestique chez Lherondelle au moment de sa mobilisation.

Gustave Joseph Broche, né le 2 novembre 1892 à La Mailleraye-sur-Seine, il était le fils d'Ismaël Broche et de Marie Savalle. C'est cette dernière qui, devenue veuve, sera tuée par son concubin en 1916.

Soldat au 3e R.M.Z. Broche trouva la mort 2 septembre 1915 à Saint-Hilaire-le-Grand, Marne. Ne figure pas encore sur les listes électorales de 1913. Il était journalier à Heurteauville.

Constantin Cuffel, né le 21 novembre 1886 à Heurteauville, soldat au 3e R.G. tué le 3 décembre 1915 à Fontaine-les-Cappy, Somme. Il était charron près de la Chapelle.

Joseph Edmond Gontier, né le 15 février 1885 à  Notre-Dame-de-Bliquetuit, soldat au 239e R.I., tué le  27 septembre 1914 Lieu de décès : Villers-Franqueux, Marne. Il était domestique au Passage du Trait.

Alexandre Clément Germain Lefebvre, né le 27/04/1894 à Heurteauville, soldat au 132e R.I., tué le 18 mars 1915 à Les Eparges, Meuse. Mort à 21 ans, il ne figurait pas encore sur les listes électorales de 1913. Il exerçait la profession de cultivateur.

Georges Cléret. Il ne fut pas considéré comme mort pour la France par les autorités militaires, étant décédé dans une école de Rouen pour une maladie "non imputable au service" et son nom ne figure pas sur le livre d'or. Il fut cependant gravé sur la plaque du monument aux morts.

En mars 1918, on enterra le curé, l'abbé Brocard. Dès lors, c'est son confrère de La Mailleraye qui vint biner la paroisse et il fallut se résoudre à louer le presbytère à des particuliers.

Persil le disparu...


Retour en arrière.
Fils d'Onésime Persil, un marin, Joseph Persil avait épousé le métier de son père. Et puis Juliette Fauvel dont il avait six enfants : Jules, né avant mariage, Germaine, Henriette, Joseph, Madeleine, Suzanne... A l'occasion, Joseph se faisait carrier. Il buvait aussi. Le couple abritait sous son toit Joseph Fauvel, frère de la maîtresse de maison, lui aussi marin et puis Henri Lévêque, un journalier. En 1900, celui-ci avait été condamné par le tribunal d'Yvetot à six jours de prison pour outrage à un garde particulier. En 1904, pour les mêmes raisons, on l'avait renvoyé un mois à l'ombre.
Le 21 juin 1904, notre batelier alors âgé de 33 ans, rentre chez lui, à Port-Jumièges sur les coups de 6 h et demi du soir. Ivre. Vers 10 h, il se couche. Peu de temps après, le voilà qui se lève pour vider un verre. Puis réclamer de l'argent à sa femme, Juliette Fauvel. Devant son refus, il s'empare d'une pièce de 20 F trouvée dans un buffet. Puis sort. On ne le reverra jamais...
Sûrement s'est-il noyé car au hameau du Malaquis, on découvrit sa barque et sur un banc sa casquette...
Bientôt, Henri Lévêque remplaça le disparu dans le lit de la maîtresse de maison. Qui mit au monde d'autres enfants : Marie en 1905,
René en 1908, Olympe, en 1911. Tous prirent le nom de Persil puisque la parturiente n'était pas veuve officiellement.
Quand vint la guerre de 14, le défunt Joseph Persil ne fut bien sûr pas mobilisé. Mais l'armée ne le considérait pas comme défunt. Non, il fut dispensé en raison de ses six enfants à charge et fut rattaché ainsi à la classe 87.
Henri Lévêque, en revanche, sera bien rappelé sous les drapeaux et il allait faire oublier ses écarts de conduite. Le 17 juin 1915, de faction sur un point violemment bombardé, Lévêque reste à son poste pendant près de quatre heures malgré les morts et les blessés qui tombent autour de lui et ne se retire que sur l'ordre d'un chef de bataillon. Le 19 novembre 1916, alors qu'il garde un dépôt de vivres et de munitions, il procède sous un bombardement violent à des travaux de déblaiement malgré les gaz asphyxiants et les obus incendiaires et on le voit éteindre les incendies qui s'étaient déclarés dans ce dépôt. On lui attribuera la Croix de Guerre, le grade de soldat de 1ère classe. Il sera réformé définitif pour rétrécissement de l'urètre.
Au recensement de 1921, Lévêque est dit chef de ménage et Juliette Persil "amie". Trois des neuf enfants portant le nom de Persil restent sous leur toit, ceux du second lit : Marie, René et Olympe.


En 1921, deux câbles sont immergés dans la Seine pour pour relier la centrale d'Yainville au poste transformateur de Heurteauville. Il s'agit de satisfaire un contrat passé avec la Société normande d'électricité qui exploite un réseau dans l'Eure. Cette dernière est uniquement distributrice. Ainsi, elle fournira de l'énergie créée à Yainville à d'autres sociétés dont les réseaux s'étendent de la région de Lisieux à celle de Deauville.

Cette année 1921 encore, un enfant de 9 ans, René André Prévost, est emporté par le mascaret au passage de Jumièges. Son corps fut retrouvé à Barneville.

A partir de 1922, un programme d'amélioration de l'éclairage de la Seine maritime est entrepris avec l'établissement de nombreux feux sur des propriétés privées à Heurteauville, Yainville, Mesnil, Barneville, Les Briqueteries...

UN   ENFANT   ÉLECTROCUTÉ  PAR SUITE  DE  SON  IMPRUDENCE

11 août 1924. Le jeune Larcier, 13 ans, était en vacances à Heurteauville (Seine-Inférieure), chez son oncle, M. Bocq, gardien d'un poste de transformation électrique. M. Bocq avait recommandé  plusieurs  fois à  l'enfant de ne pas entrer au  poste et  surtout de ne toucher à  aucun des fils conducteurs.  Pendant  que  M. Bocq  était  sorti  un  instant,  son  neveu, voyant  la  porte  du  transformateur ouverte,  n'eut  rien de  plus  pressé que d'entrer. Il toucha à un fil supportant un courant de 300.000 volts et tomba à terre électrocuté. Le contact avec le sol occasionna le déclenchement des appareils. M. Bocq accourut et  trouva le jeune imprudent inanimé. Un docteur mandé pour lui donner des soins, jugeant des plus graves l'état du blessé, dont tout le bras gauche était brûlé, ordonna son  transfert  à  l'hospice général de Rouen.

1925 : Émile Persil assurait le passage du bac, tantôt à la rame, tantôt avec le bac à aubes.  Il est remplacé par Georges Lépagnol. Le 7 septembre, un navire anglais en difficulté, le Moto, sectionne le câble qui relie la centrale d'Yainville à son poste d'Heurteauville. La région est alors privée de courant. La SHEE fit aussitôt un procès. Elle fut condamnée aux dépens, y compris en appel.


Le suicide de la jeune servante


En octobre 1924, Alphonse Honoré, 57 ans, tombe d'un arbre et se tue. Type d'accident fréquent. Plus sordide est l'affaire suivante. Ou du moins son traitement :

"Pour être belle, la petite servante se fit voleuse" titre en 1926 le journal La Liberté. Un article d'un goût douteux...

ROUEN, 18 mai  1926 (De notre correspondant.) — Les seize ans de Marie Persil avaient leurs exigences. Pour eux, comme pour tant d'autres, les dancings bruyants des grandes villes représentaient le summum des satisfactions humaines et les devantures brillantes des modistes et des couturiers avaient des miroitements enjôleurs.
Mais ce n'étaient pas les 70 F que la jeune fille gagnait chaque mois chez ses patrons, les époux Lasnel, commerçants, à Heurteauville, qui pouvaient lui permettre de mordre à belles dents les fruits tentateurs de cette terre. Pour s'amuser et être belle, elle vola. Elle prit un jour 10 F, un autre 20, dans le tiroir-caisse du magasin et totalisa ainsi 1.500 F.
Lorsque ses méfaits successifs, maladroitement exécutés, furent découverts par ses maîtres, elle eut une violente crise de larmes et résolut de mourir. Mais elle eut cette coquetterie dernière de partir en soignant un peu sa pauvre mémoire et laissa sur sa table ces mots : " Je m'accuse d'avoir volé pour aider mes parents. "
Elle s'en fut ensuite au crépuscule sur les bords brumeux de la Seine et, dans le silence du soir, un cri déchirant s'éleva. Un passeur aperçut une forme blanche s'agiter et disparaître dans l'eau. Et le fleuve, un instant troublé, retrouva sa face sereine de vieux complice qui en a vu et verra bien d'autres... — F.

Cette pauvre petite Marie Persil était-elle la fille de Juliette Fauvel ? Maire Persil était née en 1905, elle aurait donc eu 21 ans au moment de cet article qui nous parle d'une gamine de 16 ans.

D'autres histoires...


19 février 1927. Parti de La Mailleraye et poursuivant sa tournée, Alfred Testu, 64 ans, boulanger au Landin, venait d'emprunter le chemin de halage d'Heurteauville quand son cheval prit peur. L'animal recula vers le fleuve et s'y précipita malgré les efforts du boulanger. Celui-ci parvint à nager jusqu'à la berge mais l'attelage fut perdu.

 Mars 1928. Deux navires, le steamer Jolly-Diana et le Queenworth venant de Rouen, sont entrés en collision on Seine. Sous la violence du choc, le Queenworth fut déporté sur bâbord et, malgré les manœuvres immédiatement effectuées par son équipage, alla s'échouer sur la rive. Il put toutefois se renflouer par ses propres moyens un peu plus tard. Les deux bateaux qui avaient éprouvé diverses avaries durent rebrousser sur Rouen.

En novembre 1928,
André Bernaert, un gamin originaire de Neuville-sur-l'Escaut, 13 ans, arrive chez sa grand-mère à Heurteauville. Mais avant cela, en quittant le domicile de ses parents, à Nanterre, il commet d'abord un vol. Arrivé à Rouen, il se fait arrêter pour infraction à la police des Chemins de fer. Il était à Heurteauville depuis quelque temps quand les troncs des églises du Trait et de La Mailleraye furent fracturés. Les soupçons se portèrent sur ce jeune garçon qui finit par avouer. On l'embastilla au Havre.

1930. Sur le bac de Jumièges, Daniel Persil succède à Georges Lépagnol.
Le 5 juin, une habitante d'Heurteauville fit preuve, d'une naïveté désarmante alors que les fraudeurs se défendent toujours âprement d'avoir mis de l'eau dans le lait qu'ils mettent en vente, elle déclara : « J'en versais deux litres dans mon broc de 12 litres, après avoir retiré une demi mesure de crème. » On lui demanda : « Il y a longtemps que vous vous livrez à ce trafic ? » Elle répondit : « Pas plus de cinq ans. » C'était une pauvre petite femme. Le tribunal tint compte de sa situation et lui accorda le sursis pour les deux mois d'emprisonnement qu'elle récolta. Mais elle paiera 200 francs d'amende.

En janvier 1934, on décerna le Mérite agricole à Henri Fortuné Aristide Barnabé. Le maire, Charles Guérin, en était déjà nanti mais lui, cette année-là, fut reçu dans l'ordre de la Légion d'Honneur. Le 31 décembre, il choisit Charles de Heyn, le maire radical de Duclair, pour la lui remettre. De Heyn est ancien combattant et vient de quitter le conseil général. La cérémonie eut lieu le 2 janvier 35.

Le quai Charles-Guérin


 Voici donc quelques événements qui auront rythmé le mandat de Charles Guérin. Revenons à lui. La section de halage faisant face aux carrières d'Yainville s'appelait jadis le Talus Boutard. Le 3 mars 1935, le conseil municipal d'Heurteauville se réunit : "Considérant que M. Charles Guérin, maire d'Heurteauville depuis trente ans, chevalier de la Légion d'Honneur, a rendu depuis 1904 de multiples services à la Commune, qu'il vient encore de compléter son œuvre par une donation de vingt mille francs, qu'un hommage public doit lui être rendu
Délibère
Le chemin vicinal n° 9 compris entre le bac de Yainville et le bac du Trait recevra la dénomination officielle suivante : "Quai Charles-Guérin".

 Réponse du Préfet dix jours plus tard : "J'ai l'honneur de vous faire connaître que M. le Ministère de l'Intérieur m'a informé, à diverses reprises, qu'il ne peut être dérogé à la jurisprudence suivant laquelle le nom d'un personne vivante ne peut être attribué à une rue, à titre d'hommage public. Il ne m'est pas possible, en conséquence, d'approuver la délibération susvisée..."

Guérin intervient alors auprès du député, André Marie, qui insiste auprès du Préfet :

L'Administration pourrait
fermer les yeux...
"Monsieur le maire d'Heurteauville me communique votre réponse et je comprends fort bien les raisons qui s'opposent en temps habituel à ce que le nom d'une personnalité vivante soit donné à un établissement ou une rue,
mais j'ai vu quelques exceptions sur lesquelles l'administration, dans un but de tolérance fort compréhensible, a bien voulu fermer les yeux. C'est le cas de l'école ménagère de Barentin qui porte le nom "École ménagère Edmond-Labbé".

Comme il ne peut y avoir, me semble-t-il, aucune difficulté en ce qui concerne l'attribution du nom de Charles Guérin, qui est un homme parfaitement honorable, décoré de la Légion d'Honneur, maire d'Heurteauville, commune à laquelle il a bien voulu donner une somme extrêmement importante, ne pensez-vous pas que l'Administration pourrait fermer les yeux."

André Marie revient à la charge auprès du Préfet le 18 mai 1936 : "

L'égal de Foch,  Clemenceau, Poincaré... et des rois ! J'ai l'honneur d'appeler tout spécialement votre bienveillante attention sur la question suivante : M. Charges Guérin, maire d'Heurteauville depuis 38 ans dans sa commune, chevalier de la Légion d'Honneur, homme particulièrement estimable, ayant fait cadeau d'une certaine superficie de terrain pour l'aménagement d'une voie à Heurteauville, le conseil municipal de cette commune a émis à l'unanimité
la proposition que le chemin de halage amélioré grâce à son dévouement, s'appellera désormais "quai Charles Guérin".
Mais il y aurait une difficulté sous prétexte qu'il est impossible de donner le nom d'un vivant à des voies actuellement existantes ; les services de la préfecture ont fait paraît-il quelque difficulté. Me serait-il permis de rappeler (mutatis mutandis) que Clemenceau, Albert Ier, Pierre Ier de Serbie, Foch, Poincaré etc. ont donné leur nom à des rues de leur vivant et qu'il ne me paraît pas possible de limiter rigoureusement aux seuls souverains ou chefs d'Etat une exception à une règle générale.
Je me permets donc d'insister d'une façon toute spéciale pour que vous donniez votre autorisation pour l'appellation du chemin de halage selon de vœu du conseil municipal d'Heurteauville, c'est-à-dire "quai Charles-Guérin".

En juin, l'ingénieur en chef du service vicinal est alors interrogé par la préfecture :

"je vous serais obligé de vouloir m'adresser tous renseignements utiles sur l'importance des services rendus à la voirie par M. Charles Guérin."

A Caudebec, l'ingénieur  rend son rapport le 3 juillet :

"Le chemin de halage, longeant la Seine, a été classé vicinal ordinaire n° 9 par décision de la commission départementale en date du 24 juillet 1931. Au préalable, tous les propriétaires riverains avaient cédé gratuitement leur terrain.

M. Charles Guérin, maire d'Heurteauville, a cédé gratuitement trois parcelles de terrain d'une superficie totale de 24 ares 42 et dont le prix d'estimation avait été fixé à 1. 221 F.
La somme de 20.000 F dont parle M. le Préfet a été donnée par M. Guérin à la commune mais pas pour l'aménagement du chemin vicinal ordinaire n° 9.
Comme maire de la commune d'Heurteauville, M. Charles Guérin s'occupe activement de l'entretien des chemins vicinaux ordinaires.
Nous ne voyons aucun inconvénient à ce que le chemin vicinal ordinaire n° 9, dans la partie comprise entre le bac de Yainville et le bac du Trait, s'appelle rue Charles-Guérin.

Et il gagne !

Le 10 juillet, la préfecture s'adresse à André Marie en lui donnant du Monsieur le Ministre. "J'ai l'honneur de vous faire connaître que j'ai approuvé la délibération dont il s'agit à la date du 9 juillet courant..."

Désormais, le maire d'Heurteauville allait pouvoir donner pour adresse "M. Charles Guérin, quai Charles-Guérin". Voilà qui classe son homme.
La même année que son passage à la postérité, emporté par son élan, Charles Guérin qui résidait face aux usines d'Yainville porta plainte contre la savonnerie... pour mauvaises odeurs. Ce qui, vous l'avouerez, n'était pas la meilleure réclame des Savons Le Chat.



"Pièche ! "


On lui doit aussi cette fameuse répartie. Le conseil de révision se déroulait chaque année à Duclair. Il y avait là tous les maires du canton, les représentants de l'Etat, les autorités militaires. Le préfet demande au maire d'Heurteauville : " Et vous Monsieur Guérin, combien de conscrits cette année dans votre commune ? Pièche ! répond-il aussitôt d'une voix sonore. Ce qui plongea les corps constitués dans un océan de perplexité. Ceux d'entre vous qui possèdent encore le cauchois auront compris. Pièche, ça veut dire aucun...

Charles Guérin avait débuté son mandat avec l'affaire des charitons. Son avis de décès rappela qu'il en fut le grand maître. Tout en s'empressant d'ajouter qu'il était membre actif du comité républicain. Un ultime pied de nez à cet instituteur qui, vous-vous en souvenez, considérait la "gent réactionnaire" des frères 
de charité, "hostile ouvertement à la République démocratique."
Les membres de la familles et les amis
M. l'adjoint au maire
MM. les conseillers municipaux d'Heurteauville;
Ont la douleur de vous faire part du décès de

Monsieur Charles GUERIN
Maire d'Heurteauville
Chevalier de la Légion d'honneur
Chevalier du Mérite Agricole
Président d'honneur de la section des A.C.
Ancien maître de Charité
Membre actif du comité Républicain

survenu le 30 mai 1937 dans sa 76e année.
Et vous prient de bien vouloir assister à
ses convoi, service et inhumation, qui auront
lieu demain mercredi 2 juin, à 10h30.
Réunion au domicile, quai Charles-Guérin,
à Heurteauville, à 10 heures.
Le présent avis tient lieu d'invitation.

Après le décès de Charles Guérin, son nom se détacha en lettres bleues sur un panneau Michelin toujours debout. Au fond, il avait inauguré une tradition à Heurteauville. Car depuis, d'autres maires ont eu leur quai : quai Edouard-Salmon, quai Roger-Kervrann, quai Emile Deshays...


Sources

Documents numérisés aux archives départementales par Jean-Yves Marchand (4 T 0137).
La Vigie de Dieppe, 27 sept. 1907, 15 sept. 1908, 22 oct. 1909, 17 mai 1910
La Liberté