Par Laurent QUEVILLY

Une mort mystérieuse. Et vous voilà coupable. Puis innocent. Puis à nouveau coupable... A Jumièges, c'est ce qu'a vécu Émile Barbey après le décès de sa bonne. Une affaire à rebondissements...

Au Sablon, Empile Barbey avait traversé la vie comme son père à cultiver sa terre et élever des chevaux. Ses deux fils avaient quitté la maison quand, en 1894, il se retrouva veuf de Virginie Coignard. Il avait alors 57 ans. Quelque temps plus tard, il se résolut à prendre à son service une jeune bonne de 23 ans, Louise Bettencourt. Forcément, dans le pays, certains les imaginaient au lit. En réalité, leurs relations était bien tumultueuses. Louise buvait plus que de raison et des cris troublaient parfois le silence du Sablon.
Les jours s'écoulaient ainsi. En 1902, Empile Barbey fut du mariage de son frère Anfry avec ma grand-tante, Séraphine Mainberte. Cette journalière célibataire avait eu trois enfants hors mariage. Veuf lui aussi, Anfry épousait donc cette "fille de mauvaise vie" de 17 ans sa cadette. Mais les frères Barbey se gardaient bien de la juger. Leur sœur Euphrosine était dans le même cas...

La scène du drame


Il y avait maintenant six ans que Louise Bettencourt était au service du vieux Barbey. Le lundi 26 septembre, à midi, ce couple orageux finit de déjeuner. Louise boit verre sur verre et descend un demi-litre d'eau de vie. Voilà cette femme de 29 ans qui vitupère tandis qu'Émile Barbey épluche indifféremment une noix avec son couteau. Soudain, Louise se jette comme une furie sur le paysan et cherche à lui prendre la gorge. Dans son élan, la lame du coutelas lui transperce le sein gauche. Blessure apparemment insignifiante. Quelques millimètres. Ayant réussi à repousser sa domestique, Barbey claque la porte pour s'occuper de ses chevaux. Une quart d'heure plus tard, lorsqu'il rentre, Louise est assise près de la cheminée, geignant de douleur. Le patriarche sort aussitôt prévenir ses voisins, les Deconihout, qui ne sont autres qu'un beau-frère et une sœur de Barbey, Mélina. Quand tout ce monde revient à la ferme, Louise est morte.

D'abord innocenté


Telle sera la version de Barbey pour cette agonie sans témoins. Mais il n'en mène pas large lorsqu'il frappe à la porte de Sever Boutard, le maire de Jumièges. Avec ses rouflaquettes blanches et sa stature imposante, c'est un homme de bon conseil :

"Tu me dis qu'elle est morte subitement. Bon. Mais à ta place, j'irais en informer moi-même les gendarmes de Duclair..."

A Jumièges, la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. Quand ont voit arriver la maréchaussée, l'idée d'un meurtre se dessine. Voici peu, dans le quartier, un crime a eu lieu. chez les Deshayes...
Le maréchal des logis Jacquemin mène une enquête rapide, flanqué du Dr Chatel. "Ce n'est sûrement pas cette blessure minime qui a causé le décès de Louise Bettencourt". En examinant le corps de la victime, le médecin de Duclair conclut à une congestion alcoolique. Va pour la mort subite. Dans le pays, on continue de douter... 


Premier rebondissement

Lui aussi il doute, le docteur Chatel. Son rapport, bien sommaire, a-t-il les qualités d'une autopsie ? Bientôt, le parquet de Rouen descend à Jumièges en compagnie du Dr Didier, médecin légiste. Le corps de Louise est déjà dans un cercueil. Alors, on l'étend sur la table de ferme. L'homme de l'art relève d'abord des lésions aux mains, au larynx, aux poumons. Au sieur Perrin, substitut du Procureur de la République, le toubib fait part de ses constations : "Un reste d'écume dans la trachée indique un début d'asphyxie par strangulation..."  Et puis, il note une plaie de sept millimètres au sein gauche, exactement dans le quatrième espace intercostal. "Elle traverse la pointe du cœur à l'extrémité du ventricule gauche. Une hémorragie se sera répandue par le péricarde, comprimant le cœur et déterminant une syncope." Enfin Didier examine attentivement la tête de la pauvre Louise : "Je ne vois aucune trace d'intoxication alcoolique..."   
Voilà qui contredit donc la version de Barbey et le rapport de Chatel. Désormais, on ne parle plus de mort subite mais de mort mystérieuse, de crime... "Barbey, lâche Perrin, vous êtes en état d'arrestation. Je vous inculpe pour meurtre..."
Barbey passera la nuit à chambre de sûreté de Duclair. De là, il sera conduit le lendemain matin à la gendarmerie de Rouen où  Deligne, juge d'instruction, procède à l'interrogation d'identité et ordonne son incarcération à la prison Bonne-Nouvelle. Le voilà happé par le système judiciaire...


Un ténor du barreau


Pierre, le frère aîné d'Émile Barbey a été gendarme à Paris. Il est maintenant en poste à Rouen où il connaît du monde. Aussitôt, il charge Me Julien Goujon de la défense du prévenu. Goujon est un ténor du barreau, mais aussi de la politique car il est député républicain progressiste, parfois même qualifié de socialiste. Et c'est un homme de lettre.
Goujon croit dans son dossier. On a de bons renseignements sur Barbey. Toutefois, il a déjà été condamné pour violences légères. Quant à Louise, l'enquête du juge de Paix de Duclair est plus sévère. Becquet la montre d'un caractère violent, frappant souvent son vieux maître qui souvent restait coi. Mais parfois aussi, il osait riposter. Alors, les coups pleuvaient de part et d'autres. C'est ainsi que Barbey et sa servante ont fréquenté le tribunal de simple police pour voies de faits réciproques.
Pour l'instant, aucun charge formelle n'est retenue contre le fermier. Avant d'ouvrir l'instruction, on attend toujours le rapport de Didier qui a conclu au meurtre. Mais l'affaire semble entendue. Que risque Barbey pour tentative d'assassinat ou, plus simplement, pour des coups ayant occasionné la mort sans intention de la donner ? Ces deux chefs d'accusation sont passibles des travaux forcés. Mais vu l'âge de l'accusé, 67 ans, la réclusion  sera sans doute de mise.

Barbey s'entête

Bientôt, on conduit Barbey au palais de justice, accompagné de Me Goujon dont le système de défense consiste à contester les conclusions du Dr Didier. Là, le vieillard explique comment il a été amené à commettre ces faits qu'il dit profondément regretter. Contrairement au refert de Didier, il affirme que sa bonne était bien dans un état de surexcitation lié à l'alcool.
"Comme d'habitude, elle m'a cherché querelle. Et puis, tout d'un coup, elle s'est précipitée sur moi, pour m'étrangler. Alors, je l'ai prise par la gorge pour la repousser. Mais quelques secondes plus tard, elle a recommencé en cherchant à me blesser. C'est au cours de cette lutte que j'ai eu à soutenir contre elle qu'elle est venue s'embrocher sur la lame de mon couteau."


Deligne fait alors venir le couteau des scellés et examine l'arme : "Regardez, maître Goujon, ce couteau est presque complètement détraqué. Sa lame branle fortement dans le manche. Pour s'en servir, votre client était forcément obligé de serrer la lame et le manche en même temps..."

L'interrogatoire roule maintenant sur les traces de doigts constatées par Didier sur la peau de Louise. "Quant à l'état des poumons et du larynx, cela ne laisse aucun doute sur une tentative de strangulation. " Barbey proteste et réitère sa version. Deligne prend note avant de lâcher: "Nous allons vérifier vos dires par une nouvelle consultation du Dr Didier."


Nouveau rebondissement


Revoilà Barbey et Goujon dans le bureau de Deligne. L'accusé et son conseil ont été informés des nouvelles conclusions du médecin légiste. Et celles-ci sont favorables à la défense. Dans son rapport, Didier reconnaît que la blessure, dont la profondeur est plus grande que celle de la longueur de la lame, peut bien avoir été déterminée par la chute sur la pointe du couteau de la fille Bettencourt. "Je suis donc, admet le juge, en présence de deux hypothèses aussi admissibles l'une que l'autre: crime ou accident..." Une faille dans laquelle Barbey s'engouffre : "Si l'on a constaté des traces de strangulation, je répète que j'ai dû saisir ma servante à la gorge  pour me défendre de ses violences avant qu'elle ne se blesse mortellement...." Deligne a le rapport médical sous les yeux : Louise Bettencourt, est-il indiqué noir sur blanc, a pu subir une pression rapide, laissant des traces sur la peau, sans pour cela être mise dans l'impossibilité de parler ni de continuer d'agir. Le juge d'instruction réfléchit un moment : "Soit ! En présence de ces nouvelles conclusions, j'abandonne les poursuites pour meurtre. Reste à savoir si je retiendrai contre vous des coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner." Barbey revient de loin. De très loin...

Le dénouement



En quittant le Palais, Goujon exulte: "Vive l'instruction contradictoire ! Monsieur Barbey, nous venons d'échapper aux Assises et je vois se profiler un non-lieu. Crime ou accident, le juge est dans l'expectative. Vous verrez qu'il laissera au tribunal correctionnel le soin de juger sur la question des violences. Et là, je me charge de les faire apparaître comme la conséquence d'un geste instinctif de votre part pour repousser l'agression dont vous avez fait l'objet..."  
Mais Goujon veut aller plus loin. Au journaliste du Journal de Rouen qui fait le pied de grue dans la salle des Pas-Perdus, l'avocat lance triomphal : "La ferme de mon client a assez souffert de son absence. Je vais  introduire une demande de mise en liberté provisoire. " Quand Deligne apprend cela, il en touche un mot au procureur de la République. Tout va alors très vite. Le lendemain, le Procureur signe l'ordre de levée d'écrou. Barbey regagne Jumièges. Il y mourra paisiblement cinq ans plus tard. Dans son lit.


Laurent QUEVILLY.

Sources

Vigie de Dieppe, Journal de Rouen, Le Petit Journal.