Le cidre régale les gentilhommes


Noblesse et grande bourgeoisie obligent: durant trois cents ans, soit environ depuis le rattachement de la Bretagne à la France en 1532 jusqu'à la révolution de 1789, le bol de cidre a trôné sur les tables festives de la société bretonne.
Les moines de Jumièges en Seine-Maritime ont été les inventeurs au XIIème siècle du cidre. Ils récoltaient des pommes dans la forêt de Brotonne proche de leur abbaye dont subsistent aujourd'hui les vestiges.



Les traces d'une époque

1205. Premier achats importants de cidre par la noblesse de Grande-Bretagne.
1553. Création dans le Cotentin par Gilles de Gouberville de la première distillerie de cidre.
1600. L'Europre se libère vis-à-vis des vins du sud. Le vin de pomme devient une boisson à la mode.
Le souverain breton Nominoë a-t-il arrosé d'un coup de cidre sa victoire contre Charles le Chauve, roi de France, après lui avoir imposé, en 846, la reconnaissance d'un royaume breton indépendant? Aucune plume autorisée, semble-t-il, ne s'est jamais posée la question. Il n'empêche que l'histoire de cette boisson, dont la Bretagne et la Normandie, sa voisine, partagent la spécialité remonte loin dans le temps.
Ainsi n'est-on pas surpris d'apprendre que les moines de Jumièges en ont été les inventeurs au XIIème siècle. Ils récoltaient des pommes dans la forêt de Brotonne proche de leur abbaye dont subsistent aujourd'hui les vestiges, puis les brassaient, en extrayaient un liquide fermenté et le revendaient sous son appellation latine "pomacium".

Très vite sa renommée s'étend de l'autre côté de la Manche, au point que la noblesse britannique en importe des cuves entières. Flairant l'aubaine, à l'instar des religieux de Jumièges, nombre de châtelains de l'Ouest décident alors de reconvertir leurs terres pour satisfaire la demande.

L'explosion du marché

Au fil des ans, le cidre perd cependant ses lettres de noblesse au profit des classes sociales inférieures. fini l'âge d'or emblématique où il représentait un art de vivre à l'usage exclusif des notables au cours des soirées mondaines.

La production augmentant avec la création d'appareils de presse et de brassage plus performants, il devient progressivement une boisson de consommation courante dans les bourgs et les campagnes. Un essor qui au demeurant ne se dément pas jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, favorisé, en outre, par les maladies affectant les vignobles des régions orientées vers cette culture. Faute de vin, elles ont dû boire du cidre venu essentiellement de Bretagne, Normandie, voire de Picardie, autre grand verger de France. De sorte que le commerce du cidre explose quasiment vers la fin du siècle dit des Lumières, alors même que la population bretonne traverse l'un des épisodes les plus sombres et dramatiques de son histoire.
Sans compter les autorités ecclésiastiques qui voient dans la consommation excessive de ce type de boisson un facteur de dépravation.


Du tord-boyaux au lambig

L'engouement pour le cidre est tel dans la seconde moitié du XIXème que la consommation à Paris passe de 15 000 hectolitres en 1854 à 160 000, quarante deux ans plus tard. Emballement comparable à Rennes où on note en 1901, une consommation de 496 litres par habitant, soit vingt fois plus qu'à Brest.

En périphérie de la capitale bretonne, le cidre était vendu à peu près 7% plus cher qu'ailleurs et représentait environ 65% du chiffre d'affaires des exploitations agricoles.

Par la suite différents évènements vont cependant s’enchaîner qui précipiteront le déclin de la production. A commencer par les guerres de 14 et de 39. Réquisitionnés pour subvenir aux besoins en alcool de l'industrie d'armement, les vergers de l'Ouest seront d'abord délaissés au profit de cultures saisonnières puis ravagés par les bombardements.
S'en suivra dans les années 50, une loi ordonnant l'arrachage des pommiers à cidre et coïncidant avec l'exode rural des Bretons vers Paris et l'Amérique.
L'ouragan de 1987 provoquera lui, la perte de 35% des plantations. avec les nouveaux modes de vie, liés en particulier à l'alimentation et l'apparition de nouvelles boissons alcoolisées, le cidre renouera plus tard en Bretagne avec la tradition. Sauf qu'il ne se boit plus désormais à la bolée dans les repas de famille mais de préférence dans les crêperies entre deux galettes ou marié à d'autres saveurs culinaires. Le tout accompagné, en guide de digestif, d'un verre de lambig, nom désignant en langue bretonne l'alcool fabriqué dans les distilleries à partir du moût de pommes vieilli en fûts. On l'apprécie également mélangé avec du miel, du chouchen, boisson fermentée d'origine celte.

Selon des spécialistes, la première distillation de cidre pour obtenir de l'eau-de-vie aurait été réalisée au XIVème dans le Cotentin par un gentilhomme féru de gastronomie, un certain Gilles de Gouberville. Forts de cette trouvaille, nombreux seront ensuite dans les campagnes les bouilleurs de cru qui transformeront le cidre en tord-boyaux. Les cidreries artisanales aujourd'hui ont pris le relais pour le plus grand bien de la clientèle.

Claude Péridy


SOURCES

Le Télégramme, dimanche 18 septembre 2011.

A Quimper, j'étais à Ouest-France et lui au Télégramme. Moi, j'étais débutant, il était chef de rédac. "Salut fils !"Nous nous retrouvions souvent sur les mêmes événements. Appareil photo en bandoulière, il arrivait, les mains dans les poches de sa veste de cuir, la calvitie triomphante, l'aisance du grand professionnel et me lançait toujours l'œillade amicale qui vous mettait aussitôt en confiance Plutôt que concurrents,  me faisait-il comprendre, nous étions avant tout confrères. Il aimait mes dessins. J'aimais ses photos d'oiseaux. Loin de la Normandie, j'étais loin de me douter que Claude Péridy, le Vendéen, signerait un jour cet article attribuant à mon pays natal l'invention du cidre... Alors qu'il était à la retraite, il alimentait toujours la chronique d'histoire du Télégramme Dimanche. En bon journaliste, il s'intéressait à tout. "Sauf au sport !" aimait-il préciser d'un doit fièrement levé. C'est sûrement pourquoi j'avais respect et sympathie pour lui. Il est décédé quelques mois après ce papier et repose à Plomelin.

Laurent Quevilly.

Quelques ouvrages de Claude Péridy
Claude Péridy a publié trois ouvrages aux éditions du Télégramme : deux sur les Oiseaux de Bretagne, 1995, 1999, le troisième, Kemper-Quimper, retrace la vie de cette ville de 1950 à l'an 2000.
Il est l'auteur de trois romans : La Main de Dieu, 1997, Coop Breizh, Les Pierres folles, 1997 et La Clé d'or, 1999, LIV'éditions, collection Létavia jeunesse.