ANALYSE SOMMAIRE DE QUATRE MANUSCRITS

Concernant l'Abbaye de Jumiéges

PAR M. LE DOCTEUR ERNEST GUÉROULT
Membre Correspondant.


INTRODUCTION

On trouve, aux départements des manuscrits et des estampes de la bibliothèque nationale de Paris, trois recueils intitulés : Abbayes de France ; Chartularium Monasterii Gemmeticensis ; Collection, dite bodléienne, d'Oxford.

Ces recueils manuscrits, dont les annalistes de l'abbaye royale de St-Pierre de Jumiéges ont omis d'utiliser jusqu'alors la portion qui lui est directementrelative, proviennent du magnifique cabinet de François Roger de Gaignières, né dans le Lyonnais vers 1644, gouverneur, pour le roi Louis XIV, desville, castel et principauté de Joinville (Champagne), écuyer du duc de Guise et précepteur du fils du grand dauphin.

Ils consistent en nombreux in-folio, remplis de documents écrits et figurés, concernant les églises, les prieurés, les châteaux et les personnages les plus marquants de la France.

Les volumineux matériaux précités ont été copiés, classés, numérotés, aux XVIIe et XVIIIe siècles, par Gaignières ou sous son intelligente direction.

La part personnelle de Gaignières, comme écrivain et savant, se résume à des annotations parfois trop hâtives, consignées au fur et à mesure de sesrecherches ; à l'agencement logique d'innombrables pièces destinées, après avoir subi les vérifications et corrections indispensables, à servir de base à une histoire capitale qu'il avait projetée.

La majeure partie des ouvrages qui nous occupent, d'une écriture plus soignée, appartient au calligraphe habile faisant auprès de lui les fonctions desecrétaire.

Les dessins, en général, d'une main sûre et exercée, autre que celle du texte, sont tantôt intercalés, tantôt disposés en regard ou collés en marge.

Unanimes à admirer l'oeuvre immense de Gaignières (1 ) voyageur « exprès », selon le dire de Saint-Simon, dans les principales provinces de France,avec deux collaborateurs, Barthélemy Remy, son valet de chambre, scribe, paléographe des plus capables, et Louis Boudan, peintre-graveur, les expertsformulent un desideratum fondé sur les inexactitudes de la rédaction et surtout des planches.

(1) Il embrassait un amas de pièces originales ou copiées, plus de 5,000 volumes, pour la moitié environ manuscrits, sur papier ou parchemin : cartulaires, missels, livres d'heures, armoriaux, etc. ; titres divers, contrats, mémoires, reçus, quittances, correspondances, généalogies, etc. ;topographies, dessins, gravures, miniatures, portraits, etc.; vues de villes, d'édifices, de costumes, de monuments tumulaires, etc. ; tableaux, tapisseries,vitraux, médailles, meubles, curiosités de toute sorte.

La plupart de celles-ci semblent pourtant emprunter à leur naïveté même un caractère d'autorité et de grande vérité.

En raison de la rareté ou de l'absence des similaires, ces authentiques éléments acquièrent une valeur considérable, au double point de vue des chroniqueslocales et de l'art rétrospectif.

La collection Gaignières n'est pas conçue dans un sens restreint : elle donne la mesure, le specimen du goût, des modes et de la richesse du pays, auxdiverses phases de notre histoire.

Il serait bien injuste d'envisager Gaignières comme un antiquaire passionné, mais vulgaire, et de lui contester, dans un rang plus élevé, la place d'honneursi légitimement gagnée au prix des labeurs de toute sa vie.

Homme d'érudition, judicieux appréciateur du beau, du curieux, il parvint, à force d'activité, de persévérance, et en dépit de la modicité de ses ressources, à recueillir avec un profond sentiment artistique, avec une rare perspicacité, les trésors archéologiques méconnus, délaissés par ses devanciers et sescontemporains.

Ses connaissances solides et variées, le charme de sa société, autant que les merveilles de son cabinet, le firent ardemment rechercher, estimer et aimerdes illustrations du grand siècle, dont il ne cessa d'animer le mouvement intellectuel et le génie.

Le P. Bernard de Montfaucon, Tome I. p. 6 de ses Monuments de la monarchie française (1729), rend un hommage mérité au célèbre collectionneur,en déclarant qu'il n'aurait pu mener à bonne fin sa vaste entreprise, s'il n'avait été puissamment secondé par les planches de son émule et ami Gaignières.


La fraction afférente à l'abbaye de Jumiéges, dont je vais offrir le dépouillement, comporterait d'amples développements biblio-iconographiques. Je neferai que les effleurer, abandonnant aux spécialistes l'étude complémentaire.

Dans la crainte de m'égarer dans les interprétations, et, par des assertions hasardées, de dénaturer la substance essentielle des trois manuscrits énoncés, jeme bornerai à livrer l'aperçu ou index analytique de chacun d'eux, m'astreignant à en respecter la forme jusque dans leurs négligences et leurs irrégularités.

Afin d'éclairer, de contrôler et de compléter les documents de Gaignières, en ce qui concerne le monastère gemmétique, il m'a paru utile de les comparer aux analogues que contient un précieux nécrologe, peu connu, inédit et manuscrit, dont je dois la communication à M. Lepel-Cointet, le regrettépropriétaire et conservateur des ruines du couvent de Saint-Philibert.

Ce registre cénobitique, probablement unique, a pour titre :

Histoire de l'Abbaïe Royale de St-Pierre de Jumiéges, comprenant ce qui s'y est passé de plus remarquable depuis sa fondation jusqu'au milieu du XVIIIesiècle, par un Religieux bénédictin (anonyme) de la Congrégation de St-Maur. Manuscrit grand in-4°, 1762.

Mon travail analytique se divise donc ainsi qu'il suit :

I. ABBAYES DB FRANCE, T. V.

II. CHARTULARIUM MONASTERII GEMMETICENSIS.

III. COLLECTION BODLÉIENNE D'OXFORD.

Coll. Gaignières

IV. HISTOIRE DE L'ABBAYE ROYALE DE SAINT PIERRE DE JUMIÉGES, par un Religieux bénédictin de la Congrégation de St-Maur, 1762.

PREMIER MANUSCRIT
(T. V de la Collection Gaignières)

ABBAYES DE FRANCE

Le manuscrit des Abbayes de France se compose de 9 vol. in-folio, reliés en parchemin. J'ai compulsé le seul tome cinquième, de 263 pages, coté G J, sous le n° 20,894 de la bibliothèque nationale. Il intéresse partiellement Jumiéges, but particulier de mon analyse.

Le folio 249 expose la nomenclature de soixante-dix abbés de Jumiéges (638-1654).

Des notes succinctes accompagnent quelquefois les noms. Dix-huit écussons d'abbés, informes sont tracés au trait de plume. Leur reproductionn'offrirait aucun intérêt. Je me réserve de publier plus tard une série, la plus complète possible, des armoiries des abbés de Jumiéges, qui formera lecomplément naturel de cette Analyse. Nous nous bornerons aujourd'hui à donner les armoiries de l'abbaye, avec trois sceaux d'abbés du XVe siècle, deuxde Simon du Bosc et un de Nicolas Leroux.

Folio 249

ABEZ DE JUMIÉGES

1. s. PHILIBERTVS. 638
2 S. ACHARDVS
3 COSCHINVS
4 DVSTREGANGVS
5 HILDEGARTVS
6 S. HVGO. 721
7 LANDRICVS
8 ADAM
9 HELISAGAR. 800.
10 ANGILBERTVS
11 ANSEGISVS
12 FVLCO.
13 RICBODO.
14. BALDRICVS.
15 HERIBERTVS 838.
16 THEODERICVS. 1
17. GODINVS
18 HVGO 2
19 GAVSLENVS
20 LVDOVICVS 1
21 WELPHO 852.
22 MARTINVS.
23 ANNO.
24 ROTDERICVS.
25 ROTBERTVS. 1
26 THEODERICVS. 2
27 GVILLELMVS. 1
28 ROTBERTVS. 2 
(" Evesque de Cantorberiy ») 1040+1070
29 GAVDEFRIDVS. 1
30 ROTBERTVS. 3
31 GVINTARDVS 1072-1087.
32 TANCARDVS 1098.
33. VRSVS 1118.
34. GVILLELMVS. 2 1128-1134.
35 EVSTACHIVS
36 PETRVS 1 1158.
37 ROGERIVS
38. ROTBERTVS. 4. DE ARGENTIYS
39 ROGERIVS. 2
40 RICHARDVS 1 DE MARA
41 ALEXANDER 1217.1210.1207.
42 GVILLELMVS. 3. DE RESENGON. ( « Successit circa 1213. Obiyt 1239. » — S. C. 1215. « Il était prieur de St-Martin de Boafles, en 1203. »Gall. Christ, p. 1215-1223.)
43. GVILLELMVS 4.
( « Abbas Sti Taurini, en 1240. « Gall. Christ. » p. 1236.)
44. GVILLELMVS, 5.
( « Presta serment. Futur archys (archiepiscopus). »)
45. ROBERTVS. 5.
46. RICHARDVS DE BOLLEVILLE. 2.
47 ROBERTVS 6. DESTELANT. (« sedit. »)
48. JOANNES DE TOTO (DE TOT.)
( En marge externe : " sa tobe dans le chapitre. »)
49 GVILLELMVS 6.
50. GAVFRIDVS2. 1307.
51 MATHAEVS CORNET
52. ROBERTVS DE BORDEAVX. 7.
53. GVILLELMVS. 7. JVVENIS (LE JEVNE).
54. JOANNES LE BOVRRACHIER. 2
(En marge externe : esquisse, à la plume, d'armoiries informes. )
55. JOANNES DE SANCTO DIONISIO 3
56. JOANNES DE FORIS (DE HORS) . 4.
(« Promsso. dabat. 1379. 9. oct. ») + 1339.
57. GAVFRIDVS. HARENG 3.
( " Religieux du Bec, puis abé de Jumiéges et ensuite du Bec. » En marge interne : « S. C. 1370. »)
58 SIMO DE BOSCO. (DV BOSC)
(En marge externe : esquisse, à la plume, d'armoiries informes.) + 1448.1408.1406.
59 NICOLAS RVFFI (LE ROUX)
( En marge externe : esquisse, à la plume, d'armoiries informes.) 1431
60. JOANNES CALCIA (CALCEIA) . 5
(« Sponte abdicavit. S. C. 1453. »)
61. ANTONIVS CRESPIN.
( Archevéque de Narbonne. Esquisse, à la plume, d'armoiries informes.) 1468.
62 LVDOVICVS DAMBOISE. 2.
(Evesque d'Alby. Esquisse, à la plume, d'armoiries informes. )
63. JACOBUS DAMBOISE (Abé de Cluny et de Fréguce. En 1475, il selle du sceau ordinaire de l'abé; aveu de l'abaïe ; + 4 clefs et lacrosse sur la croix. Légende : " SIGILL. ABBIS STI PETRI DE GEMMETIC. » Esquisse, à la plume, d'armoiries informes. )
64 FRANCISCVS DE CLERMONT. ( « Arch. d'Auch. » Esquisse, à la plume, d'armoiries informes).  
65. PHILIPPVS DE LVXEMBOVRG.
( « Cal du Mans. » Esquisse, à la plume, d'armoiries informes.)
66. JOANNES DURAND. 1526.
67 FRANCISCVS DE FONTENOY
( Religx et Card. 27 nov. 1535. Abé 20 mars 1526. Arm. : argent, 2 lances croisées de synople. 1 ros. g. »)1539.
68. HIPPOLITVS DEST. 1.
(« Cardinal de Ferrare." Esquisse, à la plume, d'armoiries informes. )
69. GABRIEL LE VENEVR
( " Evéque d'Evreux. » Esquisse, à la plume, d'armoiries informes.)
70. CAROLVS DE BOVRBON. 1.
(« Cal arch, de Rouen. » Esquisse, à la plume, d'armoiries informes.)
71 CAROLVS DE BOVRBON 2.
( « Cal arch. de Rouen. " Esquisse, à la plume, d'armoiries informes.)
72. RENARTVS DE COVRTENAY.
73. MARIAN. DE MARTIMBOS
(y t. arch. de Rouen. Abé + ap. 1608. » Esquisse, à la plume, d'armoiries informes.) + 1614.
74. BALTAZAR POICTEVIN.
75 JOANNES DE BAPTISTA DE CROISILLES 1636.
76. AMADOR. JOANNES BAPTISTA DE VIGNEROT.
( Esquisse, à la plume, d'armoiries informes.)
77. PETRVS DE CAMBOVT DE COESLIN.
(" Prem. aumon. du R... permuta avec Fr. de Harlay pour l'abbaïe de St-Victor de Paris. » Esquisse, à laplume, d'armoiries informes.)
78. FRANCISCVS DE HARLAY 3.
(" Arch. de Rouen. » Esquisse, à la plume, d'armoiries informes.)
79 FRANCISCVS DE HARLAY DE CHANVALON. 4.
(" Arch. de Rouen, de Paris (1654-1671). » Esquisse, à la plume, d'armoiries informes. )

Les folios 250 à 257 du tome V des Abbayes de France fournissent des renseignements sur Simon du Bosc, Nicolas le Roux, Jean de la Chaussée, et sixreproductions, à la plume, assez réussies, de leurs scels.

Folio 250.

En marge interne : Gall. Christ. 58. « Simo de Bosco Rotomagensis, decretorum Doctor, monachus Sti Audoëni, cujus fama in Concilijs Pisano, Romano et Constantiensi. Excessit e vivis1418. »

Neustria Pia. 35. « Proefuit monasterio ann. 26. Obijt 9: 7 bris 1418. « Sepultus in capella Virg, Mariae. Elevat, à terrâ : habeb. caput marmoreu. »




Orig. H. Un Reçu du 14 Juin 1413, de Simon, et le croquis de son sceau ovale, « en cire jaune, sur lambeau de parchemin. »

L'abbé, crossé, non mitré, debout sous une arcade ogivale, la main droite posée sur la poitrine, tient de la gauche un livre.

Aux pieds du religieux se voient les armoiries du monastère de Jumiéges :

D'azur, à la croix d'argent (et non d'or, suivant les allégations des historiens modernes), avec une crosse en pal, cantonnée de quatre clefstournées àdextre.

Il est à remarquer que la volute de la crosse de Simon du Bosc est tournée en dehors, ce qui signifie que sa puissance juridique ne se bornaitpas à sonmonastère, mais s'étendait encore sur d'autres.

Légende : Abbis Sti Petri de Gemeticis. Maunas.

Folio 251.

Gallia Christ. 59  « Nicholaus Ruffi vita defunctus est 1431. 17 junij. »

Neustria Pia. « Nicholaus Ruffi, ex priore Coenobij de Cruce sti Leufridi, obijt anno 1431. 17 junij. »

Reçu du « 12 may 1427. »

Esquisse : Sigillum rond, « en cire verte, » contourné de l'inscription : Slum Fratris Nicolai abbis Sti Petri de Gemmeticoe.


Diptyque gothique : — Deux bustes nimbés. Au bas, deux écussons à chevron, et, entre ceux-ci, un personnage mitré, en prières.

Autre Reçu, du 6 novembre 1421, scellé « en cire verte, sur queue de parchemin. »

Le sceau ressemble à celui de Simon du Bosc, à l'exception de l'altitude de la main gauche, qui, privée de livre, est levée, la paume en avant, les deuxpremiers doigts et le pouce étendus. Epigraphie, autour du cachet, ébauchée.

Folio 252.

Un Parchemin original, en latin, au revers duquel on lit cette note de Gaignières :

« Instrumentu electionis, à la mort de Nicholaus Ruffi, le 17 juin 1431. »

Les folios 253, 254, 255 manquent.

Folio 256.

JEAN

Gallia Christiana : « Ioannes de Calcia. 5. qui sponte abdicavit. »

Neustria Pia : « Ioannes de Calceia, de la Caucheie, anno 1467. Demissus sponte coactè. »

Reçu de Jean, en date du 30 octobre 1450.

Le sceau ovalaire « en cire brune,» représente un religieux portant un livre de la main gauche, au-dessous d'une galerie ogivale surmontéed'une nicheornée des statues de la Ste-Vierge et de l'enfant Jésus.

La partie inférieure du sceau se trouve remplie par une baie à plein cintre accostée de deux écussons, l'un vide et l'autre aux armes de l'abbayedeJumiéges.

Reçu dudit Jean. 7 Juillet 1452.

Délinéation du sigillaire « en cire verte », pareille à celle de Nicolas-le-Roux.

Le dessin a souffert.

Quittance du même. 4 mai 1460. (Orig. H.)

Folio 257 (1).

FRANÇOIS DE CLERMONT.

Gallia Christ. 64. « Franciscus de Clermont, archpus auxitanus. »

Aveu monastique : « Scellées de Nred abaije, 16 février 1510. »

Le scel « en c. j. » (cire jaune) imite celui de Simon du Bosc. L'abbé est pourvu de crosse et de livre. Epigraphe semi-fruste. On distingue : Sti PetriGemet... et les armes du monastère.


(1) Le dernier relatif à Jumiéges, dans le cinquième volume des Abbayes de France.



SOURCES

Recueil des publications de la Société havraise d'études diverses (1848)