OBSÈQUES de M. Jean HURÉ
8 Septembre 1944
Directeur des A.C.S.M.
Ce n’est hélas
pas la première fois que j’ai la douloureuse
mission de venir, au
nom de la communauté que constituent les Ateliers &
Chantiers de
la Seine Maritime, dire un suprême adieu à un des
nôtres enlevé à
notre affection, mais jamais comme aujourd’hui mon
cœur n’a
saigné et jamais je ne me suis senti,
jusqu’à en être
littéralement suffoqué, empoigné par
une aussi intense émotion.
C’est qu’aussi dans la tragique disparition de celui que nous pleurons aujourd’hui tout concourt à donner à ce drame affreux un relief exceptionnel : la personnalité du disparu et les circonstances de la disparition.
Né le 25 Septembre 1901 à Périgny (Seine-et-Marne) Jean Huré était entré à l’Ecole Nationale des Arts & Métiers de Paris à 18 ans. Ingénieur diplômé, il accomplit à sa sortie de l’Ecole en 1922, ses deux années de service militaire dans l’artillerie. Rendu à la vie civile en 1924 avec le grade d’officier de réserve, il commença dans une usine d’emboutissage de la région parisienne sa carrière industrielle à laquelle il s’était solidement préparé. Marié en 1925, il entra aux Ateliers & Chantiers de la Seine Maritime en 1928 et depuis 16 ans son existence était directement liée à celle de notre établissement dont il était l’un des meilleurs collaborateurs.
Dire que, dans l’exercice de ses fonctions de chef du Service de l’Outillage et de l’Entretien il apportait la compétence technique, la conscience professionnelle et un dévouement absolu, est insuffisant. Mieux et plus encore, il vivait la vie de l’Entreprise, il créait, il animait, toujours sur la brèche, payant de sa personne, sa vigilance n’était jamais en défaut. Mais les qualités de l’ingénieur auxquelles il faut rendre hommage étaient surpassées par celle de l’homme. Animé d’une foi solide, Jean Huré était doué à un degré peu commun de sentiments humains et chrétiens qui forçaient l’admiration de tous ceux que la vie mettait en contact avec lui.

On peut dire qu’il exerçait son métier de chef comme un véritable sacerdoce, se penchant, avec une égale minutie et sans en négliger aucun, sur tous les problèmes tant techniques qu’humains, cherchant et trouvant toujours la solution la plus loyale et la plus juste. Et cet ingénieur, ce chef qui avant tout était un homme, pour tous ceux qui l’approchaient qui irradiait du trop plein de sa riche nature, un ami incomparable toujours prêt à rendre service, à donner un bon conseil, à soulager une infortune, et dont l’inaltérable bonne humeur ne se laissait rebuter par rien.
Grand patriote, Jean Huré, dont l’existence était déjà si remplie prenait encore le temps d’entretenir et de perfectionner, pour les tenir à la disposition du pays, ses connaissances militaires.
La croix des services militaires volontaires et les galons de capitaine avaient été attribués pour son assiduité et l’exemple qu’il donnait dans ce domaine comme en toute chose.
Quand en 1939 survint la guerre, le capitaine Jean Huré fut appelé au commandement d’une batterie en formation à Petit Couronne. Il s’y montra organisateur de premier ordre, chef dans toute l’acception du terme comme il l’était dans le civil et conducteur adoré de ses hommes.
Le besoin que nous avions de ses services à une époque où l’organisation de nos fabrications en vue de la guerre nous posait de difficiles problèmes nous conduisit à demander qu’il soit rendu à ses occupations civiles. Après de laborieuses démarches qui nous confirmaient à quel estime il était tenu et combien ses services étaient appréciés, nous avions obtenu à la fin du 1er trimestre 1940 sa mise en affectation spéciale et, au début de Juin 1940, quand la situation militaire nous conduisit à prendre de telles dispositions nous l’avions envoyé dans le Sud-Ouest pour reconnaître d’éventuelles positions de repli. Les évènements se précipitèrent, ce fut l’exode et c’est à Nantes que nous nous retrouvons.
Au retour, le premier rentré, il se met à l’ouvrage et ne marchande ni sa peine, ni son temps dans la remise en route et la réorganisation des Chantiers.
De nouvelles épreuves nous étaient hélas réservées, neuf bombardements aériens de Juillet 1941 à Septembre 1943 en même temps qu’ils semaient la mort et le deuil parmi notre personnel et la population du Trait, nous causaient des dommages matériels importants. Il prit sa large part dans ces épreuves, acceptant allègrement le surcroit de travail et de soucis que ces destructions imposaient à son service, assurant toujours, malgré les difficultés croissantes rencontrées dans l’approvisionnement du matériel, la remise en état des installations les plus nécessaires pour permettre de conserver un minimum d’activité indispensable au maintien du personnel.
Ensemble, nous nous penchions non seulement sur les problèmes de chaque jour, les solutions de fortune, mais aussi sur ceux plus vastes que devaient nous poser la reconstruction et la réorganisation du chantier et ensemble nous arrivons à cet été de 1944 où des épreuves plus tragiques encore nous attendaient.
Ici, mon cœur se serre, la blessure est trop récente et trop profonde, il faut pourtant relater les horribles évènements qui trouvent en ce lieu leur douloureux épilogue. Déjà, le Jeudi 17 Août alors que depuis près d’un an nous avions vécu dans l’anxiété, mais épargnés, un bombardement atteignant notre cité dans le quartier de la Neuville faisant 14 victimes et nous plongeait à nouveau dans le deuil et la consternation. Ainsi, commençait la quinzaine tragique qu’avant de connaître à nouveau la quiétude nous devions traverser sous les bombardements, la mitraille et la canonnade, parmi les destructions de toute nature, et dont le souvenir n’est pas près de s’effacer dans nos esprits.
Dans la nuit du Jeudi 24 au Vendredi 25 Août à minuit 45 une violente détonation succède à un fracas de mitraille, la demeure de la famille Huré atteinte par deux bombes s’est effondrée. De la cave qui donnait abri à quinze personne, onze ont pu sortir indemnes ; malheureusement, les quatre autres, ensevelies sous la dalle qui formait le plafond de la cave, ont trouvé une mort affreuse. Il faudra de longues heures pour dégager leurs restes mutilés. Ce sont Madame Huré, sa mère Madame Harang, Madame Carrat, sa fille Yolande Carrat.
C’est avec une douloureuse stupeur que la population du Trait a appris la nouvelle de cette catastrophe qui atteignait deux familles estimées et jouissant d’une unanime sympathie. Il semblait que dans le domaine du tragique ces horribles évènements ne pouvaient être surpassés. Avec un courage qui n’a surpris aucun de ceux qui le connaissaient, soutenu par sa grande foi, Huré avait accepté cette épreuve aussi affligeante qu’imméritée. Il pensait à tous ceux qui restaient, à ses parents, à ses amis, à tous ceux auxquels il pouvait encore rendre des services et à la France à laquelle il pouvait encore se dévouer utilement. Cette âme d’élite qui, à toutes ses autres qualités, joignait la modestie, réalisait une perfection rare et presque surnaturelle. Avec son frère de malheurs, Monsieur Carrat, il songeait à organiser pour demain leur vie de labeur. Hélas, à peine avaient-ils pu ensemble, le Dimanche 27 Août, rendre à leurs chères disparues les derniers devoirs qu’un nouveau coup du destin allait s’abattre sur Jean Huré et sur nous.
Lundi 28 Août dans l’après-midi, les premiers obus de l’artillerie anglaise venant en direction du Landin tombaient sur Le Trait. Le troisième de ces obus tomba aux pieds de Jean Huré près du seuil de la maison où il venait de déposer quelques épaves arrachées de son foyer. Sans avoir le temps ni la possibilité de faire un mouvement il fut jeté à terre, atteint en douze endroits. Il était 16h25.
Ses blessures étaient graves et il s’en rendit compte immédiatement ne perdant ni sa lucidité ni son sang-froid. Transporté dans un cave, sur une porte en guise de civière, il y reçut les premiers soins et aussi le secours du prêtre qu’il avait demandé aussitôt.
A nous qui pleurions, il nous disait de ne pas nous attendrir, qu’il faisait volontiers le sacrifice de sa vie et qu’il souhaitait seulement que ce sacrifice fut le dernier imposé à notre cité. Pas une plainte ne s’échappait de ses lèvres malgré ses horribles blessures. Nous pûmes, grâce au concours d’une ambulance allemande, le faire conduire à la Clinique St Pierre à Yvetot. Malheureusement ses blessures étaient trop graves et il était trop affaibli. Il devait succomber à 20h30.
Sa mort fut celle d’un soldat et d’un chrétien. Son attitude admirable toute semblable à celle qu’il avait eue devant nous a profondément édifié ceux qui ont assisté à ses derniers instants.
Les infirmières qui ont recueilli son dernier soupir nous ont dit qu’elles n’imaginaient pas qu’un homme put mourir de cette façon et ont comparé cette fin sublime à celle d’un Saint.
J’ai dit ce qu’était l’ingénieur, le soldat, le chef, l’homme, l’ami, il faut encore dire ce qu’était l’époux attentionné chef d’un ménage uni dans lequel il était payé de retour pour comprendre ce qu’ont pu être pendant ces trois jours de sursis que la Providence lui avait accordés, ses souffrances morales et quel courage il lui avait fallu pour les surmonter, car tous ceux qui comme moi ont vécu dans son intimité ces trois derniers jours peuvent affirmer qu’il ne désirait pas la mort et qu’au contraire il voulait encore vivre pour continuer à faire du bien. Il nous disait constamment qu’il devait à sa compagne tous les souvenirs heureux de son existence.
Il faut aussi dire ce qu’était le fils. J’ai accompli il y a peu de jours le pénible devoir d’aller frapper à la porte de la maison natale pour porter la terrible nouvelle à ses chers vieux parents auxquels il a destiné sa dernière pensée. Ainsi qu’il était avec tous, Jean Huré rayonnait comme un dieu dans sa famille, dominant là comme ailleurs, l’horizon par son élévation morale et on imagine quelle peut être la légitime douleur de parents aussi durement atteints dans l’affection qu’ils avaient pour leur fils unique.
Les paroles sont impuissantes, les mots trop faibles. Il nous est impossible d’en trouver qui puissent exprimer nos sentiments et la sympathie que nous éprouvons en face d’une douleur que, nous le sentons bien, rien ne pourra atténuer. Ce serait trop peu de dire à cette famille unie et à laquelle un sort fatal vient de faire subir une aussi atroce amputation, que nous y prenons part, car cette douleur est nôtre aussi. Je ne crains pas de dire que de toutes les épreuves que nous avons subies au cours de cette quinzaine tragique celle-ci est la plus cruelle. Elle marque pour nous le sommet du chemin du Calvaire. Nous faisons en Jean Huré une perte irréparable, nous conservons pieusement son souvenir, nous placerons nos actes futurs sous son invocation. Nous nous efforcerons de nous rendre dignes de son sacrifice, d’imiter son exemple.
Regretté et pleuré de tous tes amis, Jean Huré, qui fut un ingénieur distingué, un soldat, un chef, un époux, un fils, un homme, pour tout dire un Français exemplaire, dors en paix dans la sérénité bienheureuse qui est réservée aux consciences pures.
Adieu Jean.
Et service à la mémoire de Mesdames Harang, Huré, Carrat
Et de Mademoiselle Yolande Carrat
8 Septembre 1944
Allocution de Monsieur l’Abbé LenouvelCuré du Trait
Mes chers paroissiens,
Dans la nuit du 24
au 25 Août, Mme Marguerite Harang, Mme Jean Huré
née Suzanne
Harang, Mme Max Carrat née Louise Besse, Mlle Yolande
Carrat,
étaient tragiquement ensevelies sous les
décombres de leur maison –
et le Dimanche 27, après avoir chanté
l’absoute et béni les
corps des victimes ici-même, nous conduisions, sans
cortège, leur
dépouille mortelles au cimetière.
M. Huré, ne voulant pas exposer ses concitoyens aux dangers des bombardements aériens, avait demandé ce minimum de cérémonie funèbre.
Et puis, pressentant la fin prochaine des heures tragiques que nous vivions alors, il m’avait demandé ainsi qu’à M. Carrat, qu’un service solennel fut célébré à la mémoire de leurs chères défuntes, le Vendredi 8 Septembre, jour anniversaire de la naissance de Mme Huré.
Un douleur commune avait uni Messieurs Huré et Carrat, douleur scellée devant les cercueils de leurs chères défuntes, par cette accolade fraternelle que donna M. Huré à M. Carrat, et dont furent témoins les quelques amis qui avaient tenu à aller quand même jusqu’au cimetière. Un même malheur les avait atteints, une même croix s’était posée sur leurs épaules ; ils avaient décidé de la porter unis à la vie l’un à l’autre.
Mais la Providence en avait décidé autrement.
Si jadis Dieu ne trouva pas dans Sodome et Gomorrhe les dix justes qui eussent préservé ces cités de la destruction il semble ici qu’il ait voulu protéger notre cité, en appelant à Lui des victimes aux mérites réels et unanimement reconnus.
Le Lundi 28, Monsieur Huré était mortellement atteint par un obus. Il survécut plusieurs heures à ses blessures et sa fin fut celle d’un homme de devoir, d’un bon Français, d’un grand chrétien, d’un Saint.
Dès les premiers instants, il se rendit compte de la gravité de son état. Je lui donnais les derniers sacrements, et de lui-même, en Français de cœur et en loyal chrétien, il fit spontanément le sacrifice de sa vie pour le salut du Pays, demandant à la Providence d’agréer ce sacrifice et que d’autres victimes ne viennent point apporter le deuil dans les foyers de notre cité.
Son sacrifice fut, l’évidence est là, de ceux que Dieu agréé, car malgré les deux jours de bombardements intenses que nous connûmes encore, nous n’avons pas eu de mort à déplorer.
Nous connaissons la valeur morale du cher défunt et c’est pourquoi tout récemment, nous lui avions demandé de faire partie du Conseil paroissial.
Son souvenir restera en nos mémoires comme celui d’un homme de devoir, d’une probité morale irréprochable.
Digne compagne de son époux, vivant la même foi, la nourrissant l’un l’autre de la communion fréquente, éprouvant tous deux le même besoin de se dévouer, Madame Huré partageait son temps entre ses devoirs d’épouse, de maîtresse de maison et les œuvres sociales et paroissiales. Si la Providence ne lui avait pas donné d’enfant, elle lui avait mis au cœur le besoin de se dévouer pour ceux des autres. Avec un dévouement entier, elle se donnait à l’instruction religieuse des chers enfants de la paroisse. Nous lui avons une reconnaissance toute spéciale pour le dévouement avec lequel elle s’acquittait de sa mission de dame catéchiste et sommes convaincus que beaucoup de ses élèves auront prié ces temps-ci pour le salut de son âme. Puisse t-elle de là-haut, susciter à d’autres âmes généreuses, le désir de poursuivre son œuvre.
Avec Mesdames Harang et Carrat, nous voyons disparaître deux bonnes chrétiennes, accomplissant régulièrement et généreusement tous leurs devoirs chrétiens. Nous les voyions fidèles à tous nos offices du Dimanche fidèles aussi à s’approcher des sacrements. Désormais, leur place sera vide. Nous voulons espérer qu’elles voient maintenant face à face Dieu qu’elles ont toujours loyalement servi et reçu fréquemment à la table de communion.
Quant à la chère petite Yolande Carrat, unie dans la mort à sa chère maman, c’était une de ces bonnes natures qui attirent à elles tous ceux que les approchent. On ne pouvait la connaître sans l’aimer Elle n’avait que des amies et sa compagnie était recherchée. De tout son cœur, elle aimait le Bon Dieu et s’efforçait de le bien servir.
Mes chers paroissiens, votre affluence ce matin m’est une preuve de l’estime que vous aviez comme moi, pour les victimes pour lesquelles nous sommes venus ce matin prier dans cette église et je remercie les Autorités et Groupements officiels d’avoir tenu à s’associer à ce deuil paroissial.
J’ai la conviction que la Providence, en ces jours , a voulu des victimes dont toute la vie fut un modèle de foi, de vie religieuse, de dévouement, de probité et d’honneur, pour le salut de notre cité.
Nous demandons à Monsieur Carrat, seul survivant de ces deux familles, de se rappeler de temps à autres, quelques unes des pensées que nous venons d’évoquer. Elles l’aideront à porter plus courageusement la croix qui pèse actuellement très lourdement sur ses épaules.
Ayez aussi la certitude que celui qui avait promis devant vos morts communs d’être votre frère de lutte pour la vie ne vous oubliera pas. Nous allons dans quelques instants emporter sa dépouille mortelle reposer près de celle qui partagea sa vie, mais son âme vivante près de Dieu, n’abandonnera pas l’ami d’ici qui doit continuer à lutter et à vaincre.
Jadis au cours de l’autre guerre, une maman dont le fils avait été tué près de moi au cours d’une attaque m’écrivait quelques mois après la mort de son enfant : « Je le sens plus près de moi que jamais. Sa présence se fait sentir en toutes choses ».
Avec la grâce de Dieu, nous souhaitons que vous puissiez dire comme cette maman.
SOURCES
Archives de Jean-Didier Méhu.
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