Membre de nos sociétés savantes, Léon Fallue fut douanier à La Mailleraye. Archevêque de Rouen, Mgr de Bonnechose vécut lui aussi au château. Leurs souvenirs...

Avril 1854, c'est l'époque où fleurit une petite annonce : le château de La Mailleraye est en vente par la marquise de Mortemart. En juin 1854, mauvaise nouvelle. Le château a trouvé preneur ainsi que son parc. Il sera, nous dit la Vigie de Dieppe, l'objet d'une exploitation. En clair, une bande noire va bientôt le détruire pour en récupérer les pierres. Le démentèlement intervient en 1857. Quelle était la vie au château quand il était encore debout. Témoignages...

 

Souvenirs de Léon Fallue


Mes goûts d'explorateur me portèrent à la Mailleraie dont j'avais bien souvent admiré le parc et le château. Dans le parc, on voyait, il y a quinze ans à peine, une foule d'avenues divergentes dont le point de départ était le théâtre, la chapelle et la cour d'honneur située en face du manoir seigneurial. Ces avenues étaient bordées d'arbres séculaires, comme on en voit rarement dans les plus beaux domaines. On tenait tellement à leur conservation, qu'on avait ligaturé avec de solides liens de fer les membres qui tendaient à s'écarter du tronc.

Une belle et longue terrasse ombragée de tilleuls existait devant la Seine, et l'on avait disposé, dans l'intérieur du parc, des maisons rustiques, des lieux de repos qui auraient fait croire que l'on était soit en Suisse, soit dans certains sites de la Sibérie.

Combien de charmantes rêveries me sont passées par la tête quand j'allais m'asseoir sous ces frais ombrages.
Le château se composait de trois corps de bâtiment; les grandes pièces étaient princières. Du balcon placé devant toutes, on voyait, en face de soi, la Seine déroulant sa ceinture argentée et portant mille navires aux voiles blanches et légères qui la sillonnaient en tout sens. Je ne m'attendais plus à revoir ces merveilles; je savais que la charrue avait passé sur ces féeriques bosquets où tant de gloires étaient venues se délasser des fatigues de la guerre et de l'ennui des cours.

Rien n'était debout de ce qui m'avait autrefois séduit, et je me disais en foulant cette terre désolée : Le souvenir de tant de grandeurs sera-t-il perdu pour toujours, nos fils ignoreront-ils quels furent les derniers hôtes de ce domaine, le noble personnel de leur salon, tel que je l'ai vu et fréquenté il y a plus de trente-cinq ans ?

Je satisferai leur juste curiosité en faisant appel à mes souvenirs. La terre de la Mailleraie appartenait alors à Mme la marquise de Mortemart, fille de Mme la marquise de Nagu, propriétaire du château d'Orcher, morte à l'âge de quatre-vingt-dix ans, laissant après elle un souvenir de bonté, de bienveillance et de charité qui ne se sont jamais démenties. Je n'ai eu l'honneur de la voir que deux fois.

La première, elle fit quelques pas avec moi dans son parc, car elle était bien vieille, et me confia à M. Dury, homme obligeant et spirituel, type des régisseurs de grande maison, formés aux manières des maîtres avec lesquels ils sont constamment en rapport.

La seconde fois, Mme de Nagu m'entretint des temps malheureux de la Terreur, de son emprisonnement à Yvetot avec sa jeune fille devenue Mme de Mortemart, et des craintes qu'elles avaient eues l'une et l'autre d'être conduites à Paris et de payer leur tribut de sang à la Terreur.

Bien longtemps après, Mme de Mortemart, sa fille, était devenue propriétaire du château de la Mailleraie, et n'avait pas moins de soixante-quinze ans quand je lui fus présenté. Elle était veuve depuis, longues années, et avait un fils, M. le marquis Victor de Mortemart, pair de France, et une fille épouse de M. le duc de Grillon.

M. Victor de Mortemart, qui résidait pendant l'été à la Mailleraie, avait épousé Mlle de Montmorency, laquelle accepta une place de dame d'honneur de l'impératrice Marie-Louise. Elle brillait, au milieu de ce nouvel entourage, par la distinction de son esprit et l'élégance de ses manières qui rappelaient celles de l'ancienne cour ; aussi Napoléon 1er, dont le tact était parfait, ne manquait jamais de recommander aux dames de l'impératrice de se modeler sur Mme de Mortemart.

Elle avait eu cinq enfants : trois fils et deux filles, qui existent encore tous aujourd'hui ; ce sont MM. le marquis, le comte et le vicomte de Mortemart, Mme la marquise d'Avaray et Mme la comtesse de Bernis.

Un crêpe funèbre ne tarda pas à s'abattre sur le château de la Mailleraie. M. le marquis Victor de Mortemart mourut dans un âge peu avancé. Les cérémonies funèbres dues à un personnage de son rang se firent à Paris. Son corps fut transporté à la Mailleraie. L'église le reçut, et j'eus l'honneur de tenir un des coins du drap qui couvrait son cercueil lorsqu'on alla le déposer dans les caveaux de la chapelle du château.

J'avais perdu, dans M. de Mortemart, des conversations instructives, un modèle de nobles manières, d'opinions qui n'étaient ni intolérantes ni excessives, enfin un cœur obligeant qui avait mis tous les livres de sa bibliothèque à ma disposition.

Le deuil fut au comble dans la famille ; mais les sentiments chrétiens firent comprendre qu'il ne pouvait être éternel. La société du château se reconstitua l'année suivante. On se réunissait le soir au salon; quelques dames travaillaient à divers ouvrages, d'autres jouaient au billard et faisaient la partie russe, car il était plus facile de réussir avec cinq billes qu'avec trois.

On passait au whist, et la plus ancienne douairière de Mortemart faisait une patience qui semblait beaucoup l'intéresser ; à onze heures, chacun reprenait le chemin de ses appartements.

La foule d'étrangers n'abondait pas au château de la Mailleraie. J'y ai vu M. le comte de Sesmaisons venant y passer quinze jours, et Mgr le cardinal prince de Croy, archevêque de Rouen, dont les manières et l'accueil étaient pleins de bienveillance et de bonté. Il parlait latin comme Cicéron, et je tiens de lui qu'il usait habituellement de cette langue dans ses tête-à-tête avec Louis XVIII. J'ai eu plusieurs fois L'honneur de faire sa partie de billard ; le succès le rendait si heureux, que je le devenais moi-même quand je pouvais lui procurer ce bonheur.

Mme la duchesse de Grillon, fille de la propriétaire du château, venait aussi passer quelques jours à la Mailleraie avec sa charmante fille, devenue Mme la comtesse Pozzo-di-Borgo, qui a tenu, après son mariage, et tient encore un rang des plus distingués dans la haute société aristocratique de Paris.

C'est avec satisfaction que j'ai appris, il y a peu de iemps, qu'elle ne m'avait pas oublié et se rappelait les leçons d'archéologie que je lui avais données.

M. le comte de Mortemart avait épousé la fille du prince Aldobrandini, propriétaire de la villa Borghèse, située aux portes de Rome. Cette fraîche et spirituelle jeune femme, qui aimait les arts, m'engageait à faire le voyage d'Italie quand elle y serait retournée, et me promettait de faire exécuter des fouilles devant moi, dans les dépendances de la villa paterneHe. Quelques années plus tard, je circulais sous les beaux arbres de ce domaine, et dans la partie des fossés de la Ville éternelle réunie au parc; mais la noble femme qui devait m'en faire les honneurs avait cessé de vivre. Je savais plus que le souvenir de sa personne et de sa gracieuse invitation. Les hôtes du château, qui passaient joyeux près de moi, ne se doutaient pas des sombres pensées qui agitaient mon âme.

J'ai rencontré souvent, à la Mailleraie, Casimir Caumont, propriétaire des ruines de Jumièges. C'était un homme brillant, spirituel et boute-en-train.

Un jour, il offrit à déjeuner à la famille de Mortemart ; j'étais de la partie. Il nous régala, après le dessert, et à titre de récréation, de l'ouverture de trois tombes d'abbés. Ils reposaient dans le cloître depuis cinq ou six siècles, et s'offrirent à nos yeux avec de longues robes brunes brodées en or au contour inférieur, et de grandes bottes dont les coutures s'étaient détraquées par l'effet du temps et de l'humidité. On remarquait leurs crosses en cuivre couvert d'une feuille d'or, et leurs squelettes aux ossements verdâtres et jaunis.  

M. Caumont a placé des couvercles en verre sur ces tombes, de sorte qu'on a pu voir longtemps les vénérables abbés tels qu'ils avaient été trouvés dans leurs sépultures.

Un des habitués du château était mon bon ami Vauquelin, ancien et très honorable banquier de Rouen, retiré à la Mailleraie, son pays natal. Il recevait de fréquentes visites de sa nièce qui, par les grâces de sa personne et la culture de son esprit, avait su et sait encore se faire apprécier dans la société la plus distinguée du Havre.

Vauquelin avait le cœur noble, prévenant et généreux. Sa bourse était ouverte à l'indigence, sa maison à de nombreux amis ; nous citerons parmi ces derniers ceux qui avaient loué la chasse de la forêt de Brothonne, tels que le duc de Fitz-James, qui ne devait couper sa longue barbe qu'au retour de Henri V, et qui a emporté toute sa barbe dans la tombe; le comte de Toustain; Odoard du Hazé ; de Pommereux, petit-fils de M. d'Aligre, célèbre par sa grande fortune et sa parcimonie ; de Sepmanville, d'Évreux ; Grouet de Sainte-Marie ; Lucas, de Quillebeuf, et cinq à six autres dont je ne me rappelle pas les noms. Leur première chasse eut lieu en 1831.

Ces messieurs, qui ne cachaient pas leurs sentiments légitimistes, commirent l'imprudence de dessiner au charbon, contre le mur de l'hôtel, une grosse poire qui figurait la tête de Louis-Philippe, telle que les républicains et les caricaturistes bien pensants la représentaient alors. L'autorité, malgré sa bienveillance habituelle, s'en émut, et la poire faillit être aussi funeste à ses auteurs que l'avait été la pomme, dans le paradis terrestre, à nos premiers parents. Il y eut transaction, le maître de l'hôtel effaça la poire; tout en resta là.

J'ai suivi plusieurs fois les chasses dans la forêt de Brothonne ; je n'ai rien tué, mais j'ai vu tomber beaucoup de cerfs et de sangliers. On comprend la manière dont se terminaient ces nobles excursions : on faisait honneur au dîner; l'air est si vif dans les bois.

Dans une de mes chasses, je reconnus que la forêt de Brothonne avait possédé beaucoup de villa gallo-romaines, dont les restes sont maintenant couverts de terre et de buis sauvages; que, dans les environs, se voyaient des mares, des fossés, servant de clôture aux habitations, des puits aux parois maçonnées, des excavations coniques que j'ai prises pour des silos, et que l'on m'a dit être d'anciennes sépultures, bien que je n'y aie trouvé que des ossements de cerfs et de chevreuils venus se précipiter dans ces abîmes. Une de ces villa possédait une belle mosaïque qui a été mise au jour et transportée par fragments dans les magasins de l'hôtel de ville de Rouen, dont elle ne sortira peut-être jamais.

Je ne dois pas oublier le curé de la Mailleraie, ce bon et respectable abbé Onfray que nous aimions tous. Il était bienveillant; nous abusions souvent de sa patience, mais nous faisions noblement la paix avec lui, et nos petites taquineries étaient bien vite oubliées. Jamais je n'ai vu d'homme si petit et si gros; il s'en impatientait quelquefois, en se demandant plaisamment ce qu'il avait dans le corps. Cependant, il mangeait moins qu'un enfant de cinq ans et ne se soutenait qu'avec quelques verres de vin de Champagne, dont la mousse lui était antipathique.

Il ne pouvait vivre vieux avec une telle corpulence.

Je ne fus donc pas surpris d'apprendre, quelques années plus tard, qu'il venait de mourir.

L'abbé Onfray avait succédé à son parent, l'abbé Dumesnil, précepteur du célèbre Bignon. L'abbé Dumesnil a laissé des mémoires manuscrits que je possède, et que M. le baron Ernouf, gendre de M. Bignon, vient de réduire en un petit volume autobiographique ayant pour titre : la Terreur.

Tels furent les souvenirs que je recueillis sur cette terre jadis si visitée et si peuplée de nobles personnages. J'ai déjà dit qu'ils remontent à trente-cinq ans de l'époque où je les décris.

Dix ans plus tard, je fis une nouvelle apparition à la Mailleraie. Je revis Mme de Mortemart. Elle avait quatre-vingt-cinq ans. Je la trouvai dans son boudoir, dévidant une pelote de coton, en présence de sa femme de chambre. Sa réception fut affectueuse.

Elle me dit : « Vous le voyez, monsieur, je suis bien vieille, et l'ouvrage que je fais est la seule distraction que je puisse me procurer. » Je fus touché de ces paroles dont la morale était, que rien ne résiste à l'action du temps, et que les jouissances de ce monde dues à la naissance, aux honneurs et à la fortune, ne sont que vaines et passagères. Peu de temps après, cette excellente douairière alla rejoindre son mari et son cher fils dans les caveaux de la chapelle.

A quelques années de là, Mme la marquise de Mortemart, qui avait brillé à la cour de Marie-Louise, me reçut dans son hôtel de la rue Neuve-des-Mathurins. Elle aussi était arrivée à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, et je remarquai qu'elle avait beaucoup perdu du côté des souvenirs. Je regarde comme une chose à noter dans ma vie, d'avoir eu l'honneur de connaître, dans la même famille, trois femmes d'un âge si avancé : Mme de Nagu, Mme de Mortemart sa fille, et Mme Victor de Mortemart, leur belle-fille, dont les maris sont morts jeunes et bien longtemps avant elles.

Hélas ! puisque je suis sur le chapitre des morts prématurées, je parlerai d'une à laquelle je fus bien sensible, celle de mon bon ami Vauquelin, qui eut lieu peu de temps après mon second voyage à la Mailleraie. Il voulait me retenir quelques jours pour aller voir l'endiguement de la Seine. Je ne pus répondre à sa politesse, car on m'attendait ailleurs.

Je le quittai; il donna suite à son projet et rentra malade. Il avait gagné le choléra dont il mourut deux jours après. Vauquelin était bienveillant pour ses amis, compatissant pour les pauvres dont il soulageait les misères, et c'est avec bonheur que le souvenir de cet homme de bien me revient à la pensée.


Bref, je ne trouvai, dans la dernière excursion qui m'occupe, aucun des amis ou des connaissances qui avaient embelli ma vie pendant mes premières apparitions à la Mailleraie. C'est assez dire que tout m'y manquait, car les beaux arbres ne sont rien sans les amis avec lesquels on se promenait et se livrait à de douces causeries sous leurs frais ombrages.



Source : Un peu de tout et mes souvenirs, pouvant servir à l'histoire / par Léon Fallue (1795-1868).
Les visites de Mg de Bonnechose

« J'ai visité, écrit Mgr de Bonnechose, le doyenné de Caudebec et j'y ai donné la Confirmation. L'accueil a été touchant, surtout à Guerbaville (la Mailleraye). Le souvenir de mon excellent père plane encore sur ces contrées et vit dans les cœurs. J'ai été navré en voyant le sol où furent le château et le parc de la Mailleraye. Qu'ils étaient beaux, ces lieux aujourd'hui déserts ! Tout a disparu : il ne reste plus pierre sur pierre de cette splendide habitation ; les grands arbres qui l'entouraient ont été coupés par le pied et déracinés. Tout est nivelé. Et c'est la main des hommes qui a fait ces destructions ! La petite chapelle funéraire seule reste debout. Je me suis réfugié dans cette chapelle où reposent les restes de la famille de Nagu et de Mortemart, et je n'ai trouvé de consolation qu'en priant pour ces âmes bonnes et affectueuses qui avaient autrefois, en ces mêmes lieux, souri à ma jeunesse. »

Monseigneur aura dû donner un souvenir au bon abbé Miette, le vénérable chapelain du château, qui aimait à converser en anglais avec lui et qui lui prêtait avec empressement les livres de sa riche bibliothèque.
Mme la duchesse d'Avaray a écrit à Mgr Besson sur ces séjours de Henri de Bonnechose à la Mailleraye : « Les vacances le ramenèrent toujours au château de la Mailleraye. Mais ces temps n'étaient pas pour Henri de Bonnechose exclusivement consacrés aux distractions futiles et à la dissipation. Il participait à nos promenades, à nos jeux, à notre gaieté, que quelques années de plus n'avaient pas altérée. Mais, sous ce rapport, nous ne trouvions pas Henri de Bonnechose à notre niveau. Il nous paraissait un peu trop sérieux, trop grave, pour nous. Il travaillait beaucoup. Il s'établissait dans une des chambres du château, se composait un public de chaises et de fauteuils, et s'exerçait à. la parole en prononçant d'une voix de stentor que nous entendions avec hilarité, des discours qui ne pouvaient pas
provoquer la critique de son inoffensif auditoire. Pendant ce temps-là, Emile de Bonnechose, son frère, qui s'adonnait à la littérature, consultait sur sa premières œuvres des juges de douze et quinze ans, mes cousines de Grillon et moi, très fières d'être appelées à formuler notre
opinion en pareille circonstance. »
Portrait de l'abbé Miette, ancien curé de Caudebec, chapelain du château de La Maileraye, par Louis-François Le Sage.

 M. Miette avait quatre-vingts ans lorsqu'il prédisait à Henri de Bonnechose le brillant avenir qui l'attendait. Il nous a semblé bon de retrouver et de transcrire ces souhaits du vieux prêtre qui allait mourir au jeune homme appelé à devenir un jour l'un des Archevêques les plus illustres et les plus aimés de ce Diocèse. Ce sont là, si l'on veut, des miettes de l'histoire, mais dignes, selon nous, d'être recueillies et conservées.

L'abbé Julien LOTH. 
         Source:   La Semaine religieuse du diocèse de Rouen, 1er février 1890.
la duchesse d'Avaray à Besson : « Un jour, arrivant avec mes parents au château de la Mailleraye, chez mon arrière-grand'mère, la marquise de Nagu, nous trouvâmes, en nous mettant à table, un jeune enfant rose et blanc que je crois voir encore, et qui nous était inconnu. Malgré ses fraîches couleurs, il était souffrant, et ma grand'mère, bonne par excellence en toutes circonstances, avait demandé à ses parents de le lui confier pour lui faire respirer l'air salutaire de la campagne. Ce début de traitement lui a porté bonheur. Mes frères et moi, un peu plus jeunes que lui, accueillîmes avec satisfaction ce nouveau et jeune compagnon, associé bientôt à tous nos jeux d'enfants. Le père du petit Henri de Bonnechose, sous-préfet d'Yvetot, était encore un philosophe incrédule. Sa mère était protestante : dans ces tristes conditions, Henri de Bonnechose était élevé dans la plus complète ignorance de tout ce qui concerne le salut de nos âmes. Ma mère, très pieuse, s'affligeait de la situation spirituelle de cet enfant. Elle le conduisait à la messe, lui donnait des livres de piété. Ce fut le commencement de son éducation religieuse; mais elle était trop faibleencore pour porter des fruits.»

Étienne de Jouy (1764-1846)


M. L*** que je consultai sur l'itinéraire que je m'étais tracé pour gagner Rouen, me conseilla, au lieu de me rendre directement de Pont-Audemer à Elbeuf, de faire un détour par la Mailleraye et le Landin, deux terres célèbres daus ce pays par les agréments de leur situation sur les bords de la Seine, et la beauté de leurs jardins. La Mailleraye était surtout celle qu'il m'engageait à visiter.

« Puisque vous aimez à étudier les mœurs me dit-il, vous pourrez en observer dans cet heureux coin de terre, qui sont propres à servir de modèles.
La Mailleraye est en quelque sorte un petit état à part, qui s'est conservé, comme par miracle, au milieu de tous les orages politiques, et que gouverne la bienfaisance personnifiée sous les traits de madame de Nagu. Rien ne vous retracera dans ses domaines les airs de la féodalité ni les hauteurs seigneuriales. Si vous la rencontrez quelque part, ce sera au milieu des nombreux ouvriers à qui elle se plait à créer des occupations, causant avec eux comme une mère avec ses enfants; ou bien vous la verrez distribuant à l'indigence les secours qui lui sont toujours réservés dans la boulangerie dans le vestiaire, ou dans la pharmacie du château. »
Ce tableau était trop séduisant pour résister au plaisir d'en jouir par moi-même; je partis pour la Mailleraye.

J'ai vu ce délicieux séjour et celle qui y répand par ses vertus et par l'excellence de son cœur un attrait plus doux que tous les charmes qu'il emprunte de la majesté du fleuve qui l'arrose, de la beauté des bois qui l'ombragent, et des agréments que l'art y a répandus. Le Colombier, le Kiosque, la Saboterie, 1e Caprice, 1a Fontaine, l'Ermitage, le Temple, la Hutte Tartare, le Parasol, et l'Eventail, offrent tour-à-tour aux promeneurs de nouvelles surprises ou de charmants lieux de repos. J'ai rencontré madame de Nagu dans son parc où les personnes qui viennent le parcourir sont toujours accueillies avec la plus aimable prévenance. Si je ne me trompe, ce qui a paru le plus surprendre madame de Nagu eu m'apercevant c'était de trouver en moi un vieillard qui ne paraissait lui céder en rien pour le nombre des années, et qui avait cependant la démarche aussi ferme et l'air aussi vert qu'elle-même.
La Mailleraye offre aux recherches du biographe contemporain deux noms dignes de figurer dans ses annales. C'est au nom de la patrie qu'il doit y inscrire celui de M. Bignon, également distingué comme publiciste, comme diplomate, et comme député. Des titres moins éclatants, mais non moins vrais, assignent la place de M. Année, ancien commissaire des guerres, dans les rangs des meilleurs citoyens et des littérateurs les plus recommandables.
C'est avec un regret plus vif que j'ai quitté la Mailleraye quand j'ai su que ce charmant village avait été le berceau d'un ancien ami, et d'un compagnon de mes premiers travaux littéraires.
Le Landin, moins considérable que la Mailleraye, mérite cependant qu'on aille se reposer sous ses jolis bosquets. Cette belle terre appartient à M. de Sainte-Marie.

Anonyme, 1834


 Je gagne au grand trot La Mailleraye, séjour charmant, véritable paradis. Dans les longues et larges allées d'un parc sans bornes, dont les grands marronniers semblent se moquer de la petite stature de nos arbres nains, vous découvrez la Seine, fort étendue en cet endroit, et vous voyez passer les lourds bateaux du commerce, avec leur grossier attirail, ou la barque vacillante du pécheur, ou le grand bac, pont flottant, qui voiture d'une rive à l'autre, lentement et a bon marché, les hommes, les animaux et les marchandises.

La Mailleraye, château modeste, mais dont les communs sont dignes. d'une maison royale, était le séjour d'un homme de bien que la mort vient d'enlever à sa famille. Le parc de M. de Mortemart qui joignait une grande élévation d'idées à une charité sans bornes, vertu héréditaire dans sa famille, est la propriété du malheureux. La pauvre femme peut y conduire sans crainte la vache qui nourrit sa famille; l'enfant y glane les châtaignes et les glands que le vent fait tomber sous ses pas, le vieillard y ramasse du bois sec pour les longs jours de l'hiver ; enfin tout voyageur, entré dans ces bois, s'y promène comme dans son jardin, et visite librement la chaumière la grotte de l'ermite, et toutes les fabriques, ornement de ce parc, bien percé, bien entretenu, que des points de vue ravissants rendent encore plus délicieux.

Nouvelles annales des voyages.



L'historique de Jacques Lestrambe


Nous ne quitterons pas le canton de Caudebec, sans donner un souvenir au château de La Mailleraye, qui a été démoli en 1857, et dont la disparition a causé des regrets à tous les amis du pittoresq ue. Comme il se présentait noblement ! Comme du haut de ses terrasses bordées de balustres il dominait orgueilleusement la Seine ! Quand le bateau à vapeur qui fait le service de Rouen au Havre passait devant Guerbaville, les passagers se précipitaient à bâbord en criant : « La Mailleraye! » Un jour, parmi ces passagers, se trouva le poète Léon Buquet, qui revenait mourir aux lieux de sa naissance et consacra à ce site enchanteur quelques-uns de ses derniers vers

La Mailleraye étale à nos yeux ses parterres,
Ses kiosques, ses balcons, ses limpides bassins,
Où les oiseaux de mer voltigent par essaims,
Ses voûtes de feuillage, aux vivantes nervures,
Où les hôtes du ciel ont de si doux murmures, 
Sous lesquelles, jamais un rayon de soleil
Ne fait luire aux gazons son doux reflet vermeil,
Mais qui laissent passer, dans un large interstice
Le somptueux manoir, où, suivant son caprice,
Chaque maître ajouta son aile ou son créneau, )
Comme les rois de France au vieux Fontainebleau (1).

Ce domaine est désigné dans les archives de l'archevêché de Rouen, sous le nom de Mespiletum. En latin mespilum est une nèfle ou mesle et mespiletum est un lieu planté de néfliers. Ce mot se traduit donc bien par meslerée d'où vient par corruption Mailleraye.

Dès 1403, cette terre appartenait à l'antique et chevaleresque maison de Moÿ, qui porte de gueules fretté d'or, et compte parmi ses membres quatre croi sés, sept sénéchaux de Vermandois, cinq gouverneurs de Saint-Quentin, deux grands baillis de Rouen et du Cotentin, un bailli de Tournaisis, plusieurs lieutenants généraux au gouvernement de Normandie, quatre grands maîtres des eaux et forêts de Normandie et de Picardie, deux vice-amiraux de France, plusieurs maîtres des arbalétriers, un grand nombre de capitaines de cent et de cent cinquante hommes d'armes, des chambellans, gentilshommes de la chambre, écuyers et pages du roi, quatre chevaliers de l'ordre de Saint-Michel dès les premiers temps de sa création, quatre chevaliers du Saint-Esprit, des chevaliers de Saint-Louis, un chanoine officiai de l'église de Beauvais en 1190, un archevêque de Rouen (Jean de Moüy au XIIIe siècle, un grand-croix des ordres du Mérite et de Saint-Michel de Bavière, six députés de la noblesse aux États généraux de 1789, un grand officier de la Légion d'honneur, etc.
Le nom de cette famille s'écrit indifféremment de Moÿ ou de Moüy et se prononce conformément à la seconde de ces deux orthographes (2). Ce nom, elle l'emprunte à son berceau, Moÿ-en-Vermanois, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint- Quentin (Aisne), mais elle l'a donné a son tour à Moüy-en-Beauvaisis, qu'elle a fondé. C'est aussi ce lui de plusieurs petits fiefs, dont trois etaient situés dans la Haute-Normandie.

Le premier était précisément une dépendance de La Mailleraye. Auguste Guilmeth rapporte son érection en plein fief de haubert par Henri III, en 1585, en faveur de Jean de Moÿ.
Le second fief normand était une défalcation de Charlemesnil, prés Anneville, dans le canton de Longueville. Les de Moy recueillirent Charlemesnil dans la succession des Estouteville, et ce petit fief fut plus tard joint à Miromesnil, lors de l'érection de cette terre en marquisat pour la famille de Miromesnil.

Enfin le troisième fief normand de Moÿ était une défalcation de la forêt de Lyons. Il avait été créé pour la branche de Moÿ-Richebourg.

La maison de Moy a possédé dans la Seine-Inférieure, outre La Mailleraye : Bellencombre, Bosc-Hyon, Charlemesnil, La Feuillie, Pierrecourt et Richebourg.

Une de ses branches cadettes, séparée dès le XIIe siècle, et qui avait fondé Moüy-en-Beauvaisis, est venue s'installer dans les pays de Bray et de Caux, où elle s'est éteinte quelque temps après. Portait un sautoir au lieu du fretté des autres branches.

En 1418, les Moÿ de La Mailleraye se virent spoliés par l'invasion anglaise. Plus de trente ans après, cette terre, arrachée aux mains de l'étranger, retourna à ses légitimes propriétaires, dont le nom brilla dès lors avec plus d'éclat que jamais.

N. de Moÿ de la Mailleraye, prit part à la campagne qui remit la France en possession de la Normandie et fut nommé par Charles VII gouverneur d'Harfleur après la reprise de cette ville.

Jean de Moÿ fut tué à la bataille de Marignan en 1514. (sic)

Charles de Moÿ, gentilhomme de la chambre du roi, vice-amiral de France, fut nommé à la capitainerie du gouvernement du Havre-de-Grâce en 1528. Troisième titulaire de cette charge, il cédait à Jean du Bec, seigneur de Bourry, qui l'avait exercée quelques mois à peine, après avoir remplacé lui-même Guyon Le Roy, sieur du Chillou, vice-amiral de France, chargé de la construction de cette place conformément aux instructions de François Ier.

L'œuvre entreprise par du Chillou était loin d'être terminée lorsque François Ier en remit l'achèvement aux mains de Moÿ-la-Mailleraye, et c'était une des plus grandes preuves de confiance qu'il pouvait lui donner, car il regardait la fondation de ce port comme une des gloires de son règne.

Charles de Moÿ démissionna de ses fonctions le 15 juillet 1560, après 32 ans pendant lesquels il avait fait exécuter de grands travaux. C'est lui qui exhaussa la grosse tour de l'entrée du port, munit de six canons en fonte de fer, dont trois provenant d'Harfleur, acheva le quai de l'avant-port, fit construire les ponts qui joignaient le quartier Notre-Dame à celui des Barres et ce dernier a la plaine de Percanville et de l'Eure, etc.

Lors de la démolition de la grosse tour on découvrit une pierre dont l'illustration de 1862 a donné la gravure et qui représentait les armes de Moÿ écartelées d'Estouteville ( burelé d'argent et de gueules au lion de sable armé, lampassé et couronné d'or, brochant sur le tout). C'était du chef de sa mère, née d'Estouteville, que le gouverneur du Havre écartelait ainsi.

Charles de Moÿ avait été aussi gouverneur de Honfleur. Antoine de Moÿ, un de ses petits-fils, remplit également ces fonctions.

Jean, fils aîné de Charles, fut après lui seigneur de la Mailleraye et, comme son père, vice-amiral de France. Lieutenant pour le roi au bailliage de Caux, il reçut au mois d'octobre 1567 commission de S. M. d'aller prêter main-forte à M. de Sigogne, gouverneur de Dieppe, à l'occasion des troubles excités dans cette ville pour les affaires de religion. On trouve dans les Antiquités et chroniques de la ville de Dieppe, par David Asseline, des détails sur le rôle qu'il joua en cette constance. C'est en sa faveur que, comme il a été dit plus haut. Henri III, par lettres patentes d'avril 1585 créa, à titre de récompense militaire, un plein fief de haubert, dit dc Moÿ, composé de plusieurs parties de la forêt de Brotonne.

Charles et Jean de Moÿ, en leur qualité de vice-amiraux, avaient droit à un salut naval de deux coups de canon qui était rendu par le château de la Mailleraye. L'usage de ce salut se perpétua sous leurs successeurs, et même après la révolution de juillet quelques navires s'y conformèrent encore.

Louis de Moÿ, neveu de Jean, obtint la première érection de la Mailleraye en marquisat par lettres patentes de Louis XIII, dont l'original a été déposé aux Archives nationales. Cette pièce ne porte pas de date, mais elle paraît être de 1636 et en tout cas on doit la placer entre 1633, où Louis de Moÿ fut créé chevalier des ordres du roi, et 1687, où il mourut d'apoplexie.

Par lettres patentes de Louis XIV datées de décembre 1653, La Mailleraye fut érigée une seconde fois en marquisat en faveur de Louis de Bretel de Grimonville, successeur des de Moÿ. Louis de Grimonville étant mort sans postérité, sa terre fut d'abord divisée, puis en 1691 vendue par les héritiers à Angélique Fabert, fille du célébré maréchal Fabert, et femme de François d'Harcourt, marquis de Beuvron, lieutenant-général. Mme d'Harcourt demanda le rétablissement du marquisat de La Mailleraye, ce qui lui fut accordé par lettres patentes du mois d'avril 1698.

Les familles de Nagu et de Mortemart ont ensuite possédé cette châtellenie, et plusieurs de leurs membres ont été ensevelis dans le caveau de la chapelle consacrée le 24 août 1585 par Jean Lesseley, évêque de Ross en Écosse et vicaire général de Rouen. Parmi eux se trouve la marquise de Nagu, qui a laissé dans le pays un renom d'inépuisable charité.

Au nombre des hôtes de La Mailleraye, on cite des rois de France comme Charles VII, Louis XI, François Ier, Louis XVI ; des princesses, comme les duchesses d'Angoulème et de Berry, des femmes célèbres à divers titres comme Louise de La Vallière, qui aima Louis XIV, et Françoise de La Live, comtesse de Houdetot, qui fut aimée du philosophe Jean-Jacques Rousseau. Noublions pas un illustre étranger, Richard Nevil, comte de Warwick, surnommé le faiseur de rois. Celui qui nourrissait journellement dans ses terres jusqu'à trente mille personnes, et dont les vassaux et les amis, quand il tenait maison à Londres, consommaient six bœufs par repas, vint en 1470 demander l'hospitalité au châtelain de la Mailleraye.

Le château était vaste, mais irrégulier. C'était un assemblage un peu hétéroclite de bâtiments de divers styles, dont le principal avait été terminé par Charles de Moÿ sous le règne de Henri II.
Mais, d'après les souvenirs de ceux qui ont pu l'admirer, ce qui charmait surtout les regards, c'était le parc planté dans le goût de Le Notre, les nombreuses fabriques du jardin anglais, la ferme pittoresquement située au milieu des hautes futaies, la ménagerie d'oiseaux aquatiques, l'hernutage, le colombier, le parasol et surtout le pavillon oriental bâti sur un tertre dou l'œil apercevait le paysage d'alentour et, dominant la verdure, les tours blanches de l'abbaye de Jumièges (3).

Jacques LESTRAMBE.

(1) Léon Buquet. La Normandie poétique, 1840.

(2) C'est ainsi qu'au commencement du XVIIe siècle, on écrivait encore Loys, bien qu'on prononçât Louis.

(3) Auguste Guilmeth

La Normandie monumentale et pittoresque, 1893.


S de M


Aujourd'hui, nous allons diriger nos pas vers la haute Normandie, et nous embarquer sur l'un de ces bateaux à vapeur qui, chaque jour, sillonnent la Seine de Rouen au Hàvre et du Hâvre à Rouen. Nous allons monter sur la Normandie ; n'ayez pas peur, Mesdames , tout y est propre et soigné ; vous serez assises sur des plians, et pourrez mème y travailler à votre tapisserie et à vos broderies. Rien ne vous empêchera d'y continuer ces pantoufles et ces bonnets grecs attendus avec tant d'impatience : si l'air des flots aiguise votre appétit, le restaurateur du bord saura vous servir des suprèmes et des coquilles. Ainsi, vous ne devez avoir aucune inquiétude, d'ailleurs , le trajet ne durera pas plus de trois heures, et d'ici là nous aurons bien des légendes à vous raconter, depuis celle du château de Robert-le-Diable jusqu'à celle de la Chaise de Gargantua et aux pieuses chroniques de l'abbaye de Jumièges.
Nous apercevrons plus d'un clocher et bien des châteaux, de fraîches prairies et de vertes forêts, de blanches carrières de pierre et des plaines fertiles. Passons rapidement devant toutes ces merveilles, au milieu de ces mille vaisseaux qui nous croisent ou que nous dépassons; nous aurons le temps de voir leurs pavillons flottants au gré des vents, leurs voiles gonflées, leurs mâtures élégantes, leurs gréements si gracieux, quand nous serons sur le balcon du château de la Mailleraye, but de notre excursion.

Hâtons-nous de payer le prix de notre passage, car la cloche du bord a sonné pour avertir les passagers que des voyageurs veulent débarquer. Nous voilà en vue du château ; comme il se présente noblement, tout seul, entouré de fossés. D'immenses gazons carrés conduisent aux larges avenues symétriquement taillées; ici, la chapelle; là, une longue terrasse; là bas au loin, les écuries et les communs. Oh ! il a bien l'air d'un vieux seigneur du temps de Louis XIV, tenant avant tout à l'étiquette ! Comme il domine orgueilleusement, de toute sa hauteur, la Seine dont les vagues semblent humblement mourir à ses pieds... Mais les roues du bateau à vapeur s'arrêtent ; descendons dans la barque qui vient nous chercher; nous allons bientôt avoir gagné la rive gauche du fleuve pour visiter le château et parcourir le parc dans tous les sens. A peine avons-nous touché la terre, le paquebot est déjà loin ; il a passé fièrement devant le château sans le saluer, et au fait, pourquoi trois fois abaisserait-il son pavillon devant le chateau, ou tirerait-il trois fois le canon ? Le bateau à vapeur est l'égal du manoir seigneurial, il est électeur comme lui, et comme lui garde national.
Avant la Révolution, le pavillon se serait incliné, et le château lui aurait répondu. L'usage du salut des navires remonte à 1530 ; un acte du temps en fait foi; c'est qu'alors le marquisat de la Mailleraye appartenait à Charles de Moy, vice-amiral de France; Jean de Moy, son fils , ayant aussi été vice-amiral, l'usage s'était perpétué jusqu'à nos jours, et quelquefois encore, malgré la révolution de juillet. A certains navires n'oublient pas cette marque de politesse. Si le Constitutionnel le savait !

Le château est irrégulier; la première moitié seule a été achevée par M. de Moy vers le milieu du 16e siècle ; l'autre partie est beaucoup plus ancienne, et se compose de trois pavillons ajoutés les uns au bout des autres. Si l'architecture est peu digne d'attention, la position est une des plus remarquables de la province. Des fenêtres du salon, la vue s'étend sur de riches prairies, couvertes de bestiaux, bornées par des collines boisées de l'effet le plus pittoresque. A l'horizon, les ruines blanchâtres de Jumièges apparaissent au milieu des arbres que surpassent leurs tours tronquées, et tout ce paysage verdoyant est animé par la Seine, qui se déroule calme et tranquille, portant sur ses flots tantôt la lourde galiote hollandaise et le bateau breton à la voilure rouge ; tantôt le noir bateau à vapeur, suivi d'un nuage de fumée, et le léger brick aux blanches voiles gracieusement déployées comme les ailes du cygne.

Si les habitants du château sont fatigués de ces prospects enchanteurs, de cette navigation variée, ils peuvent aller se reposer dans les nombreuses fabriques du jardin anglais, ou promener leurs rêveries sous les ombrages séculaires des allées droites du parc français, l'un des plus beaux de ce genre. Rien n'est plus majestueux que ces longues avenues, ces larges carrefours, ces arbres régulièrement plantés, dont les branches forment en se rejoignant un immense berceau, sous lequel peuvent circuler aisément plusieurs voitures de front. Aussi, l'homme de notre siècle paraît-il déplacé avec son costume étriqué et ses habitudes confortables , au milieu de ces conceptions grandioses d'un autre âge où il semble à chaque pas que l'on va rencontrer un lourd carosse, à glaces, tout doré, attelé de quatre chevaux pesamment harnachés, ou bien un groupe de nobles seigneurs, aux vêlemens de velours et de soie, s'entretenant de la faveur toujours croissante du petit Lauzun.

Chaque année, de nombreux étrangers visitent ce curieux débris du siècle de LouisX IV, ce parc comme en concevait Le Nôtre. Louis XVI, lors de son voyage en Normandie, dut s'y arrêter (NDLR : inexact !), et quarante ans plus tard, l'auguste fille du roi-martyr, dont les malheurs sont moins grands encore que les vertus, y vint passer quelques heures.

La terre et le marquisat de la Mailleraye ont été pendant plus de deux cents ans possédés par MM. de Moy, illustre maison qui compte, parmi ses membres, plusieurs grands dignitaires de la couronne et plusieurs chevaliers des ordres du roi. La dernière héritière de cette famille s'étant alliée presque de nos jours à celle de Radepont, une des plus anciennement connues de la Normandie, ce nom s'est éteint et les biens sont échus à Mrac la marquise de Dreux-Brézé, femme de l'éloquent défenseur de nos libertés à la chambre des pairs.

Un comte de Saulx Tavannes et deux maréchaux d'Harcourt ont aussi habité cette noble demeure; puis, après eux, la fameuse Françoise de Lalive, comtesse d'Houdetot, célèbre par les attentions de St-Lambert, le duc de Chaulnes, et enfin Mme la marquise de Nagu, dont l'amabilité et la bienfaisance sont devenues proverbiales dans la province.

Tous ceux qui souffraient et qui pleuraient, consolés et soulagés, bénissent encore chaque jour la mémoire de cette femme vraiment bonne, la Providence de la contrée. Heureusement pour les pauvres et les nécessiteux, la source des abondantes charités qu'elle répandit pendant sa longue carrière, n'est pas tarie ; elles sont continuées avec un religieux respect par sa fille, Mme la marquise de Mortemart, héritière de ses hautes vertus. Le malheureux, en venant frapper à la porte du château de la Mailleraye, le fait avec confiance, car il sait que les traditions de famille n'y sont pas perdues et qu'il n'y sera pas éconduit brutalement comme à celle des puissants du jour.

Il est beau de faire un si noble usage d'une grande fortune, et pour me servir de la magnifique image d'un Père de l'Eglise, de semer sa vie d'aumônes, afin de se présenter ait Seigneur, suivi d'un long cortège de larmes séchées.

S. DE M.

La Mode