Par Laurent QUEVILLY.

Entre Duclair et Saint-Paër, Varengeville fut une parenthèse pour les Quevilly. Voici la suite de leur saga. Elle vous mènera jusqu'à moi. En brossant au passage l'histoire des Saint-Paërois...


Les Quevilly comptaient parmi les grandes familles de Saint-Paër. Durant tout le XIXe siècle, ils en quadrillèrent le territoire, passant d'un hameau à l'autre et débordant sur Varengeville. De conditions modestes, journaliers, ils forment un vivier idéal pour le recrutement des filatures.

VI . - Pierre Guillaume Quevilly (1787-1866)

Désigné tantôt sous le prénom de Pierre, tantôt celui de Guillaume, il est né le 26 février 1797 à Varengeville où son père sera enterré. Entre temps, Pierre Guillaume Quevilly alla travailler comme journalier à Saint-Paër. Mais dans cette société rurale, nombreux sont ceux qui vont vendre leurs bras à l'industrie hydraulique florissante de la vallée de l'Austreberthe. Alors, un jour, lui aussi sera ouvrier huilier.

Au temps de ses jeunes années, il existait encore de vieux métiers. En 1809, on note Louis Georges Chatel, exerçant la profession de siamoisier, autrement dit tisseur d'étoffes fines, dites siamoises. Le chassemoute était le transporteur de farine, le badestamier un bonnetier fabriquant de gros bas de laine. C'était encore le métier de Charles Gilles Buquet en 1839. 

En 1815, Saint-Paër connut l'occupation prussienne. Trois logeurs de ces troupes alliées à la monarchie renaissante furent indemnisés :  Baudet fils, fermier du prince de Montmorency,  Guillaume Binard et Jacques Perdu. On comptait une dizaine de moulins sur le territoire de la commune. Au Vieux, la papeterie de Prosper Martin employait une quinzaine d'ouvriers.


En 1819, quand Pierre se marie à Saint-Paër avec Marguerite Félicité Fleury, sa promise de 22 ans vit chez ses père et mère. Venus de Varengeville, les témoins du futur furent son oncle Jean Paumier, journalier et Théodore Lemaitre, son beau-frère, couvreur en paille. Les témoins de la future sont deux journaliers : Jean-Pierre Fleury, son frère et Etienne Duclos, son beau-frère. 

Saint-Paër s'étoffe

En 1823 Pierre Guillaume a 27 ans lorsqu'il voit trois anciennes paroisses fusionner : 

- Saint-Paër, jadis Trubleville, Trubivilla vers 1080, le village d'origine, nom encore porté par un hameau et que les guerres entre Louis VII et Henri II d'Angleterre ont ruiné.

- Les Vieux, nom dérivé de "vado", le gué. La voie romaine reliant Lillebonne à Rouen passait l'Austreberthe à cet endroit. En 1823, Les Vieux ont démoli leur église voici huit ans mais il en reste encore le cimetière. En 1823, le grand-père de Pierre Guillaume y repose. Mais ce cimetière sera vendu dans deux ans...

- L'Aunay-sur-Duclair, Alnetum en 1172. Le château est le fief de la famille Baudouin de Joigny. 

Juillet 1825. Le moulin à blé dit Moulin-Beaucé, vallée des Vieux, est à vendre. Il a deux hectares, une masure, un îlot et pourrait fort bien devenir filature. Non loin de là, près du pont des Vieux, on vend une masure plantée et édifiée de plusieurs bâtiments. Elle est sur Varengeville.

Décembre 1825. M. Revert, filateur à Saint-Paër, a l'honneur de prévenir ses concitoyens qu'il est chargé par MM Perrier frères, de Paris, de recevoir les dons destinés aux enfants du général Foy et pour élever un monument à sa mémoire. M. Revert recevra aussi les souscriptions à sa maison de Rouen, rue de la Savonnerie, n° 12. Ancien général d'Empire, Foy est un député libéral.

En 1831, un oncle de Pierre Guillaume, François Quevilly, décède à Saint-Paër. A 64 ans, il était ouvrier huilier. Il nous quitte avec la condition de journalier. Pierre Guillaume gardera en vue sa veuve, Agathe Conihout.

En janvier 1832, Revert, manufacturier à Saint-Paër, est désigné comme juré d'assises. Saint-Paër va s'étoffer. Un marché hebdomadaire se tient sous les halettes réédifiées face à l'église en 1832. Quelques jours par an, Pierre Guillaume participe à l'entretien des routes de la commune, c'est un particularité locale qui durera longtemps. De condition précaire, il bénéficia peut-être du bureau de bienfaisance créé en 1835. A cette époque, au hameau des Vieux, on comptait un débitant de tabac du nom de Jean-Baptiste Godalier. Son ancienne profession était instituteur. Surprenante reconversion professionnelle...

Au recensement de 1836, année où Auguste de Joigny crée une sucrerie, Pierre a un œil sur Agathe Conihout, sa tante, veuve, qui vit avec ses deux dernières filles âgées de 14 et 18 ans. Pierre Quevilly quant à lui est journalier, une condition que partage sa femme, Félicitée Fleury et ses enfants.  
On nous écrit de Duclair, à la date du 11

C'est mardi 13 courant que dolt avoir lieu la reunion des electeurs appelés à concourir a Ia nomination d'un membre du conseil d'arrondissement. Plusieurs candidats seront en présence, jusqu'à present, cependant, il paraît y avoir presque unanimite Pour porter M. Auguste Baudouin, propriétaire et manufacturier a Saint-Paër, commune de ce canton.
M. Baudouin est, a notre avis, le seul candidat auquel on doive sérieusement songer, propriétaire, habitant le pays, il a consacré des capitaux
importants a la formation d'un bel établissement  destiné à la raffinerie des sucres de betteraves, industrie naissante dans nos contrées et qui déjà occupe bon nombre de familles. C'est d'ailleur un homme éclairé, à même plus que personne de comprendre les besoins du pays. Les concurrents ont peu de chance de réussite, l'un est M. Caumont, maire de Jumièges, auquel à coup sûr peu d'électeurs ont songé. on nous parlait encore d'une autre capacité administrative : nous n'avons pas voulu croire à tant d'ambition. M. Baudouin nous représentera donc au conseil d'arrondissement et ce sera justice.

En décembre 1836, soutenu par le Journal de Rouen, Baudouin fut élu conseiller d'arrondissement. Sur 73 électeurs inscrits, seuls 50 votent. Baudoin obtient 28 voix, Caumont 21, Darcel n'en a qu'une.

En juillet 1837, plusieurs milliers de francs d'argenterie furent volés chez Beaudouin. En septembre naissait mon arrière-grand-père. Cette année là voit le projet de reconstruction du pont des Vieux. Il est refait l'année suivante en pierre au profit des manufactures.

La famille quittera quelque temps Saint-Paër pour Villers-Ecalles. Pierre Quevilly n'était donc pas au bourg de Saint-Paër, le matin du dimanche 3 mai 1840 quand prit feu la boulangerie. Le secours s'organisèrent. Mais quand le clocher de l'église sonna la messe, la plupart des assistants quittèrent précipitamment les lieux à l'appel du devoir religieux. Les injonctions du juge de paix n'y firent rien. Ce qui fit rire le journal de Rouen: "Y aurait-il eu nullité dans les prières si elles avaient été dites un peu plus tard?" A cette époque, le curé Latteur est la bête noir du Journal de Rouen. C'est l'époque où plusieurs incendies criminels marquent la vie du bourg.

Dans ces années 1840, Pierre-Jules Lerevert fils exploitait une filature de coton, la Rougaine, à cheval sur Saint-Paër et Varengeville. Elle appartenait à feu Frédéric Michaux et fit l'objet d'une expropriation forcée. En mai 1840, un bûcheron fut condamné à 25 F d'amende pour avoir mis le feu en allumant sa pipe à quelques hectares de bois appartenant à d'Epinay de Saint-Luc.

Pierre Quevilly, en 1840, avait trouvé une place d'ouvrier huilier à Villers-Ecalles. Il avait alors 43 ans.
En avril 1840 lui vient une fille, Désirée. Début mai, il perd son fils aîné. Puis sa femme, Marguerite Fleury.

Il revint ensuite s'établir à Saint-Paër. Il y est recensé en 1841 avec toute sa floppée de garçons. Désirée, sa fille, n'est pas avec lui. Elle fut placée en nourrice chez Marie et Rose Fleury. Dans cette maison vivaient aussi Zélie Quesnel et Etienne Coudère.

Chez nos vézins de Duclair

Pierre, comme toute la lignée des Quevilly, fréquente chaque mardi le marché de Duclair. Duclair où éclate un scandale en 1841. Le curé part pour les travaux forcé "avec exposition". Il est coupable d'actes sexuels envers de petits garçons!
 

Veuf, il se remarie

Pierre enterra son père à Varengeville en janvier 1842. Après deux années de veuvage, mit enceinte une journalière, Marie Lecat Comme elle enfanta le 25 décembre 1842, on prénomma l'enfant Noël. Marie Fleury, encore elle, avait assisté à l'accouchement. Marie Lecat avait déjà eu une fille naturelle en 1828, Aglaé. 
Noël Quevilly ne fut légitimé que quatre ans après sa naissance par le mariage de ses parents en 1846. Ce jour-là, Pierre Duclos, journalier, beau-frère de Pierre Guillaume, est témoin en compagnie de Louis Huet. 
Ceux de l'épouse sont Jean Herment, journalier et Nicolas Gueudry domestique. Après quoi naquit un nouvel enfant qui ne vécut que 14 jours. 

Noël s'est donc d'abord appelé Lecat. Puis, quatre plus tard, Quevilly. Il aura encore des problèmes d'identité car, une fois marié, on le voit changer de prénom pour s'appeler... Louis ! Il est ainsi noté lors des recensements. Or, à sa naissance, il en a reçu un seul : Noël.

En 1843, on eut le projet de rétablir les deux passerelles qui, au Bas-Aulnay, reliaient Varengeville et Saint-Paër. Elles étaient faites d'un arbre avec garde-fou.

En 1845, Auguste Baudouin de Joigny, le châtelain des Vieux, possède une distillerie d'huile de pétrole pour l'éclairage domestique. Il a déjà à son actif une sucrerie et une blanchisserie de toile. Dans ces années 1845, on allait suivre les travaux d'édification du gigantesque viaduc de Barentin. "Comme ils travaillent ces Anglais", s'exclamait-on à la vue du chantier pensé par l'ingénieur Locke. Mais le 10 janvier 1846, à six heures du matin, il s'effondra comme une rangée de dominos. C'est par miracle que l'on retrouva un certain Bachelet dans les décombres de son moulin sur l'Austreberthe. Dans les estaminets, les rouliers dansèrent à la victoire du transport à cheval.

Le 1er avril 1849, Pierre perd un fils de 20 ans, Aimable, qui vivait sous son toit. En cette année 1849, une bande de voleurs opère dans les jardins et poulaillers de Saint-Paër. On s'en émeut. Une lettre anonyme met fin à leurs agissements. Arrêté, le chef est condamné à 8 ans de travaux forcés ! La même année s'ouvre la route de Saint-Paër à Yvetot après 13 ans de chantier. Nombre de Saint-Paërois y auront été employés. Devenus inutiles, foule d'anciens chemins disparaissent du paysage. Cette réalisation plomba les finances communales et fit de Saint-Paër, aux dires de ses édiles, la plus pauvre du département.

L'histoire se répète. Marie Lecat avait eu une fille de père inconnue, Aglaé. A son tour, cette dernière met au monde une fille, Sophie, le 2 août 1949. Pierre Guillaume, qui avait assisté à l'accouchement, alla le lendemain déclarer l'enfant en mairie. Les témoins furent le cordonnier Duchesne et Ferdinand Canu, cultivateur.

En 1850, aux Vieux, la filature de Nicolas Prével employait une quarantaine d'ouvriers. Prével en avait une autre sur Varengeville.

En 1851, on recensa au Bas-Aulnay notre ancêtre avec pour prénom Guillaume. Dix ans plus tôt, avec celui de Pierre. En 1851, avec sa femme, il abrite ses trois plus jeunes fils ainsi qu'Aglaé Lecat et sa fille naturelle de deux ans.

Quand vint l'année 1853, un nouveau fait divers fit les choux gras du marché de Duclair. Vimard, garçon meunier, devait une rente viagère à Leriche, le bien nommé. Le jeune homme charge le garde-champêtre de payer à boire à son créancier. Et de lui faire goûter une norole. Soupçonneux, Leriche va chez le pharmacien faire examiner la brioche. Elle contient de l'arsenic. Vimard en fut quitte pour vingt ans de travaux forcés. Quant à son complice, Pierre Quevilly le connaissait fort bien : c'était le frère de sa première épouse, Jean-Pierre Fleury. 

En 1854, à 34 ans, Victor Quevilly, cousin éloigné, meurt à la maison centrale de Gaillon. Il aura été papetier, huilier et journalier en dernier lieu. Sa veuve, Marie Lebourg, journalière, se bat au Paulu pour élever ses quatre enfants en bas âge.

En septembre 1856, on entendit des coups de feu du côté du château de Launay.

La seule fille de Pierre, Léocadie, fut condamnée à un mois de prison pour vol le 18 avril 1859 alors qu'elle avait 19 ans et résidait à Saint-Paër en qualité de domestique.

Dans les années 1860, MM Liégeaut frères possédaient deux filatures, l'une à Saint-Paër, l'autre à Monville.

Pierre Guillaume Quevilly est décédé le 11 septembre 1866 à 7h du matin, au Bas-Monthiard. Ses fils Narcisse et Théodule, mon arrière-grand-père, déclarèrent son décès en mairie. Puis l'abbé Thiesse procéda à l'inhumation dans le cimetière de l'église. 

Laurent QUEVILLY.

Pour suivre : Théodule Quevilly


Sources 


Journal de Rouen. Saint-Paër, Pierre Molkhou. Archives Raphaël Quevilly.

Philippe Montigny, époux d'une descendante de Xavier Heuchel.