Par Laurent QUEVILLY.

Entre Duclair et Saint-Paër, Varengeville fut une parenthèse pour les Quevilly. Voici la suite de leur saga qui nous mène droit jusqu'à moi...


Les quevilly forment l'une des grandes familles de Saint-Paër. Durant tout le XIXe siècle, ils en quadrillèrent le territoire, passant d'un hameau à l'autre et débordant sur Varengeville. De conditions modestes, journalier, ils forment un vivier idéal pour le recrutement des filatures.

VI . - Pierre Guillaume Quevilly (1787-1866)

Désigné tantôt sous le prénom de Pierre, tantôt celui de Guillaume, il est né le 26 février 1797 à Varengeville où son père sera enterré. Entre temps, Pierre Guillaume Quevilly alla travailler comme journalier à Saint-Paër. Mais dans cette société rurale, nombreux sont ceux qui vont vendre leurs bras à l'industrie hydraulique florissante de la vallée de l'Austreberthe. Alors, un jour, lui aussi sera ouvrier huilier.

Au temps de ses jeunes années, il existait encore de vieux métiers. En 1809, on note Louis Georges Chatel, exerçant la profession de siamoisier, autrement dit tisseur d'étoffes fines, dites siamoises. Le chassemoute était le transporteur de farine, le badestamier un bonnetier fabriquant de gros bas de laine. C'était encore le métier de Charles Gilles Buquet en 1839. 

En 1815, Saint-Paër connut l'occupation prussienne. Trois logeurs de ces troupes alliés à la monarchie renaissante furent indemnisés :  Baudet fils, fermier du prince de Montmorency,  Guillaume Binard et Jacques Perdu. On comptait une dizaine de moulins sur le territoire de la commune. Au Vieux, la papeterie de Prosper Martin comptait une quinzaine d'ouvriers.


En 1819, quand Pierre se marie à Saint-Paër avec Marguerite Félicité Fleury, sa promise de 22 ans vit chez ses père et mère. Venus de Varengeville, les témoins du futur furent son oncle Jean Paumier, journalier et Théodore Lemaitre, son beau-frère, couvreur en paille. Les témoins de la future sont deux journaliers : Jean-Pierre Fleury, son frère et Etienne Duclos, son beau-frère. 

Saint-Paër s'étoffe

En 1823 Pierre Guillaume a 27 ans lorsqu'il voit trois anciennes paroisses fusionner : 

- Saint-Paër, jadis Trubleville, Trubivilla vers 1080, le village d'origine, nom encore porté par un hameau et que les guerres entre Louis VII et Henri II d'Angleterre ont ruiné.

- Les Vieux, nom dérivé de "vado", le gué. La voie romaine reliant Lillebonne à Rouen passait l'Austreberthe à cet endroit. En 1823, Les Vieux ont démoli leur église voici huit ans mais il en reste encore le cimetière. En 1823, le grand-père de Pierre Guillaume y repose. Mais ce cimetière sera vendu dans deux ans...

- L'Aunay-sur-Duclair, Alnetum en 1172. Le château est le fief de la famille Baudouin de Joigny. 

Décembre 1825. M. Revert, filateur à Saint-Paër, a l'honneur de prévenir ses concitoyens qu'il est chargé par MM Perrier frères, de Paris, de recevoir les dons destinés aux enfants du général Foy et pour élever un monument à sa mémoire. M. Revert recevra aussi les souscriptions à sa maison de Rouen, rue de la Savonnerie, n° 12. 
Ancien général d'Empire, Foy est un député libéral.

En 1831, un oncle de Pierre Guillaume, François Quevilly, décède à Saint-Paër. A 64 ans, il était ouvrier huilier. Il nous quitte avec la condition de journalier. Pierre Guillaume gardera en vue sa veuve, Agathe Conihout.

En janvier 1832, Revert, manufacturier à Saint-Paër, est désigné comme juré d'assises. Saint-Paër va s'étoffer. Un marché hebdomadaire se tient sous les halettes réédifiées face à l'église en 1832. Quelques jours par an, Pierre Guillaume participe à l'entretien des routes de la commune, c'est un particularité locale qui durera longtemps. De condition précaire, il bénéficia peut-être du bureau de bienfaisance créé en 1835. A cette époque, au hameau des Vieux, on comptait un débitant de tabac du nom de Jean-Baptiste Godalier. Son ancienne profession était instituteur. Surprenante reconversion professionnelle...

Au recensement de 1836, année où Auguste de Joigny crée une sucrerie, Pierre a un œil sur Agathe Conihout, sa tante, veuve, qui vit avec ses deux dernières filles âgées de 14 et 18 ans. Pierre Quevilly quant à lui est journalier, une condition que partage sa femme, Félicitée Fleury et ses enfants.  
On nous écrit de Duclair, à la date du 11

C'est mardi 13 courant que dolt avoir lieu la reunion des electeurs appelés à concourir a Ia nomination d'un membre du conseil d'arrondissement. Plusieurs candidats seront en présence, jusqu'à present, cependant, il paraît y avoir presque unanimite Pour porter M. Auguste Baudouin, propriétaire et manufacturier a Saint-Paër, commune de ce canton.
M. Baudouin est, a notre avis, le seul candidat auquel on doive sérieusement songer, propriétaire, habitant le pays, il a consacré des capitaux
importants a la formation d'un bel établissement  destiné à la raffinerie des sucres de betteraves, industrie naissante dans nos contrées et qui déjà occupe bon nombre de familles. C'est d'ailleur un homme éclairé, à même plus que personne de comprendre les besoins du pays. Les concurrents ont peu de chance de réussite, l'un est M. Caumont, maire de Jumièges, auquel à coup sûr peu d'électeurs ont songé. on nous parlait encore d'une autre capacité administrative : nous n'avons pas voulu croire à tant d'ambition. M. Baudouin nous représentera donc au conseil d'arrondissement et ce sera justice.

En décembre 1836, soutenu par le Journal de Rouen, Baudouin fut élu conseiller d'arrondissement. Sur 73 électeurs inscrits, seuls 50 votent. Baudoin obtient 28 voix, Caumont 21, Darcel n'en a qu'une.

En juillet 1837, plusieurs milliers de francs d'argenterie furent volés chez Beaudouin. En septembre naissait mon arrière-grand-père. Cette année là voit le projet de reconstruction du pont des Vieux. Il est refait l'année suivante en pierre au profit des manufactures.

La famille quittera quelque temps Saint-Paër pour Villers-Ecalles. Pierre Quevilly n'était donc pas au bourg de Saint-Paër, le matin du dimanche 3 mai 1840 quand prit feu la boulangerie. Le secours s'organisèrent. Mais quand le clocher de l'église sonna la messe, la plupart des assistants quittèrent précipitamment les lieux à l'appel du devoir religieux. Les injonctions du juge de paix n'y firent rien. Ce qui fit rire le journal de Rouen: "Y aurait-il eu nullité dans les prières si elles avaient été dites un peu plus tard?" A cette époque, le curé Latteur est la bête noir du Journal de Rouen. C'est l'époque où plusieurs incendies criminels marquent la vie du bourg.

Dans ces années 1840, Pierre-Jules Lerevert fils exploitait une filature de coton, la Rougaine, à cheval sur Saint-Paër et Varengeville. Elle appartenait à feu Frédéric Michaux et fit l'objet d'une expropriation forcée. En mai 1840, un bûcheron fut condamné à 25 F d'amende pour avoir mis le feu en allumant sa pipe à quelques hectares de bois appartenant à d'Epinay de Saint-Luc.

Pierre Quevilly, en 1840, avait trouvé une place d'ouvrier huilier à Villers-Ecalles. Il avait alors 43 ans.
En avril 1840 lui vient une fille, Désirée. Début mai, il perd son fils aîné. Puis sa femme, Marguerite Fleury.

Il revint ensuite s'établir à Saint-Paër. Il y est recensé en 1841 avec toute sa floppée de garçons. Désirée, sa fille, n'est pas avec lui. Elle fut placée en nourrice chez Marie et Rose Fleury. Dans cette maison vivaient aussi Zélie Quesnel et Etienne Coudère.

Chez nos voisins de Duclair

Pierre, comme toute la lignée des Quevilly, fréquente chaque mardi le marché de Duclair. Duclair où éclate un scandale en 1841. Le curé part pour les travaux forcé "avec exposition". Il est coupable d'actes sexuels envers de petits garçons!
 

Veuf, il se remarie

Pierre enterra son père à Varengeville en janvier 1842. Après deux années de veuvage, mit enceinte une journalière, Marie Lecat.  Comme elle enfanta le 25 décembre 1842, on prénomma l'enfant Noël. Marie Fleury, encore elle, avait assisté à l'accouchement. Marie Lecat avait déjà eu une fille naturelle en 1828, Aglaé. 
Noël Quevilly ne fut légitimé que quatre ans après sa naissance par le mariage de ses parents en 1846. Ce jour-là, Pierre Duclos, journalier, beau-frère de Pierre Guillaume, est témoin en compagnie de Louis Huet. 
Ceux de l'épouse sont Jean Herment, journalier et Nicolas Gueudry domestique. Après quoi naquit un nouvel enfant qui ne vécut que 14 jours. 

Noël s'est donc d'abord appelé Lecat. Puis, quatre plus tard, Quevilly. Il aura encore des problèmes d'identité car, une fois marié, on le voit changer de prénom pour s'appeler... Louis ! Il est ainsi noté lors des recensements. Or, à sa naissance, il en a reçu un seul : Noël.

En 1843, on eut le projet de rétablir les deux passerelles qui, au Bas-Aulnay, reliaient Varengeville et Saint-Paër. Elles étaient faites d'un arbre avec garde-fou.

En 1845, Auguste Baudouin de Joigny, le châtelain des Vieux, possède une distillerie d'huile de pétrole pour l'éclairage domestique. Il a déjà à son actif une sucrerie et une blanchisserie de toile. Dans ces années 1845, on allait suivre les travaux d'édification du gigantesque viaduc de Barentin. "Comme ils travaillent ces Anglais", s'exclamait-on à la vue du chantier pensé par l'ingénieur Locke. Mais le 10 janvier 1846, à six heures du matin, il s'effondra comme une rangée de dominos. C'est par miracle que l'on retrouva un certain Bachelet dans les décombres de son moulin sur l'Austreberthe. Dans les estaminets, les rouliers dansèrent à la victoire du transport à cheval.

Le 1er avril 1849, Pierre perd un fils de 20 ans, Aimable, qui vivait sous son toit. En cette année 1849, une bande de voleurs opère dans les jardins et poulaillers de Saint-Paër. On s'en émeut. Une lettre anonyme met fin à leurs agissements. Arrêté, le chef est condamné à 8 ans de travaux forcés ! La même année s'ouvre la route de Saint-Paër à Yvetot après 13 ans de chantier. Nombre de Saint-Paërois y auront été employés. Devenus inutiles, foule d'anciens chemins disparaissent du paysage. Cette réalisation plomba les finances communales et fit de Saint-Paër, aux dires de ses édiles, la plus pauvre du département.

L'histoire se répète. Marie Lecat avait eu une fille de père inconnue, Aglaé. A son tour, cette dernière met au monde une fille, Sophie, le 2 août 1949. Pierre Guillaume, qui avait assisté à l'accouchement, alla le lendemain déclarer l'enfant en mairie. Les témoins furent le cordonnier Duchesne et Ferdinand Canu, cultivateur.

En 1850, aux Vieux, la filature de Nicolas Prével employait une quarantaine d'ouvriers. Prével en avait une autre sur Varengeville.

En 1851, on recensa au Bas-Aulnay notre ancêtre avec pour prénom Guillaume. Dix ans plus tôt, avec celui de Pierre. En 1851, avec sa femme, il abrite ses trois plus jeunes fils ainsi qu'Aglaé Lecat et sa fille naturelle de deux ans.

Quand vint l'année 1853, un nouveau fait divers fit les choux gras du marché de Duclair. Vimard, garçon meunier, devait une rente viagère à Leriche, le bien nommé. Le jeune homme charge le garde-champêtre de payer à boire à son créancier. Et de lui faire goûter une norole. Soupçonneux, Leriche va chez le pharmacien faire examiner la brioche. Elle contient de l'arsenic. Vimard en fut quitte pour vingt ans de travaux forcés. Quant à son complice, Pierre Quevilly le connaissait fort bien : c'était le frère de sa première épouse, Jean-Pierre Fleury. 

En 1854, à 34 ans, Victor Quevilly, cousin éloigné, meurt à la maison centrale de Gaillon. Il aura été papetier, huilier et journalier en dernier lieu. Sa veuve, Marie Lebourg, journalière, se bat au Paulu pour élever ses quatre enfants en bas âge.

En septembre 1856, on entendit des coups de feu du côté du château de Launay.

La seule fille de Pierre, Léocadie, fut condamnée à un mois de prison pour vol le 18 avril 1859 alors qu'elle avait 19 ans et résidait à Saint-Paër en qualité de domestique.

Dans les années 1860, MM Liégeaut frères possédaient deux filatures, l'une à Saint-Paër, l'autre à Monville.

Pierre est décédé le 11 septembre 1866 à 7h du matin, au Bas-Monthiard. Ses fils Narcisse et Théodule, mon arrière-grand-père, déclarèrent son décès en mairie. Puis l'abbé Thiesse procéda à l'inhumation dans le cimetière de l'église. 

VII. - Théodule Quevilly (1837-1911)

Théodule Eugène Quevilly, mon arrière-grand-père, est né 5 septembre 1837 à 1h du matin. Les témoins de sa naissance furent Pierre Carpentier, instituteur, 40 ans, Jérôme Leroux, marchand épicier, 46 ans, qui ne signe. Le père du nouveau-né avait 40 ans à cette naissance. Journalier, il savait signer.

12 septembre 1842. Le conseil général émet l'avais que les hameaux de Maribeux, de l'Eglise et de l'Enfer, soient distraits de la commune de Saint-Paër, pour être réunis à celle de Villers-Ecalles.

Théodule a 11 ans, en 1848, quand l'homme fort du village, Louis Auguste Beaudouin de Joigny, le châtelain du château des Vieux, devient le conseiller général du canton. Dans les années 1850, le bourg a pour cafetiers épiciers Marie-Catherine Bersout, femme Delaunay ou encore Jean-Baptiste Lecointre.

La famille en 1851

En 1851, entouré de ses deux frères, Narcisse et Noël, Théodule à 14 ans. Il vit chez son père et sa marâtre Marie Lecat. Il y a là aussi la fille naturelle qu'avait eu la Lecat  bien  avant son mariage, Aglaé, elle-même mère depuis deux ans d'une fille naturelle. Charmant tableau de famille
Sur la commune de Saint-Paër, Théodule a alors une cousine, Stéphanie, qui a eu un parcours sentimental tortueux. Elle avait eu un fils hors mariage en 1831. Puis, huit ans plus tard, une fille dans les mêmes conditions. Elle avait fini par épouser Eugène Varin en1843. Un journalier...

Edouard Quevilly, frère de Théodule, est journalier au Mouchel. Il disparaîtra bientôt du paysage pour s'établir semble-t-il à Rouen mais pour l'heure il  a 26 ans et nourrit sa tante maternelle, Marie Fleury, célibataire sans profession, 72 ans ainsi que sa jeune sœur Désirée Quevilly, 11 ans. La seule fille de la famille. Manifestement, Marie Lecat n'a pas voulu l'élever. La vieille Marie Fleury décèdera trois ans plus tard, en octobre 1854, journalière. Son frère, Pierre Fleury, signa l'acte de décès en compagnie de Charles Dumont, l'instituteur, qui déclara être voisin de la défunte. 

Aux Vieux, Valentin Quevilly, journalier et autre frère de Théodule, vit avec sa femme, Perpétue Thuillier. Au château, Auguste Baudoin emploie sept salariés.


Juin 1852. Prével est condamné à 50F d'amende par le tribunal correctionnel pour avoir contrevenu au décret sur les heures de travail dans les manufactures.

En 1853, le 15 septembre, le fameux sauveteur Castagne, de Duclair, travaille avec l’ardeur et la vivacité d’un jeune homme, à éteindre un incendie qui crépitait, à 9 heures du soir. dans un moulin à huile situé vallée des Vieux, commune de Saint-Paër, et appartenant à M. Auguste Baudouin. Son courage et sa hardiesse excitèrent l’admiration, mais faillirent causer sa perte car, un moment, on le crut écrasé par un énorme poutre enflammée qui tomba près de lui.

En 1861...

En 1861, la révolution industrielle bat son plein et les ouvriers de filature font florès. Le curé est Pierre Frénel 60 ans, doté d'une bonne de 58, Catherine Leporc. Veuve Delafenêtre, Clémence Chevallier tient café tandis que les Lecointre et Bersout ont toujours leur épicerie. 

Au village, Narcisse Quevilly, âgé de 28 ans, loge chez une cultivatrice, la veuve Tanquerel. Sa fille est ouvrière de filature, comme lui. Elle a 41 ans et est affublée d'une déviation de la colonne vertébrale. 
Valentin Quevilly habite toujours les Vieux mais il travaille maintenant en filature. Sa femme est dévideuse. Leurs trois enfants les plus âgés aussi sont prolétaires. Ils ont de 12 à 16 ans. Leurs deux plus jeunes filles attendent leur tour...
Au Vieux est également localié Pierre Guillaume Quevilly qui demeure journalier. Il a 55 ans et sa femme, Marie Lecat, 50. Sous leur toit, on leur prête deux enfants ouvriers de filature : Louis Quevilly, 17 ans, et Alphonsine, 12 ans. Louis, allez savoir pourquoi, est en fait Noël, le demi-frère de Théodule.
Chez les cousins...

Au Bas-Monthiard, on retrouve Stanislas Quevilly et Mélanie Cusson. Lui est journalier mais ses quatre jeunes fils sont ouvriers de filature.
Cette famille a pour plus proches voisins Eugène Varin et sa femme, Stéphanie Quevilly. Ils ont sur leur toit leur fille, ouvrière de filature, 17 ans, et l'enfant naturel de Stéphanie, Edouard, maintenant âgé de 30 ans, lui aussi prolétaire. La famille arrondit ses fins de mois en berçant un nourrisson : Hippolyte Edde.

ROUEN, 14 novembre (1861). — On lit dans le Journal de Rouen :

« Le bruit s’était répandu hier dans notre ville qu’un horrible assassinat avait été commis à Saint-Paer. Hâtons-nous de dire que les magistrats qui se sont rendus immédiatement dans cette localité n’ont pas eu à constater le crime dont on racontait les tristes détails. Avant hier mercredi, à huit heures du matin, on trouvait à Saint-Paer, dans une mare dépendant de l’habitation du sieur Fourquemin, journalier, âgé de quarante-deux ans, le corps de ce malheureux dans le plus affreux état. Il avait une blessure très profonde à la gorge, deux autres blessures au bas-ventre et une horrible mutilation.
Tout d’abord ou a cru à au meurtre, et on a pensé que le corps avait été porté dans cette mare.
Dans la pièce d’entrée de la maison du sieur Fourquemin on remarquait, au milieu d’une mare de sang, un rasoir fermé ; un autre rasoir ouvert était placé sur la table et entièrement teint de sang.
La justice a été prévenue, et hier, comme nous l’avons dit, les magistrats ont fait une descente sur les lieux, accompagnés du docteur attaché au Parquet.
 Après avoir soumis le corps à uu scrupuleux examen; l'homme de l’art a reconnu que la carotide n’avait pas été atteinte, et que, par conséquent, la mort de Fourquemin pouvait être attribuée à un suicide, accompli avec une énergie dont on trouve peu d’exemples. Rien effectivement n’avait été dérangé dans la maison, et il n’existait aucune trace de lutte.
Tout donne lieu de j résumer que Fourquemin, qui craignait la misère, a voulu en finir avec la vie. On s’est rappelé certains propos tenus par lui, et qui sembaient indiquer la faiblesse de son cerveau.
Fourquemin était célibataire. C’est entre six heures et demie et sept heures du matin, mercredi, qu’il a dû accomplir son suicide. 

En février 1864, un contremaître de filature, Myrtil-Hyacinthe Lejeune, dépose un brevet d'invention pour une "fouleuse continue aux rota-frotteurs."

Le Moniteur de Rouen rapporte ce fait-divers en septembre 1864. "Dans la nuit de vendredi à samedi, six ouvriers de fabrique de Rouen s'étaient rendus dans la vallée de Sainte Austreberthe pour y pêcher. Ils avaient tendu leur ligne dans la rivière à l'endroit dit les Vieux, sur la commune de St-Paër, quand ils furent brusquement interrompus dans leur pêche illicite par trois hommes qui vinrent sur eux en criant : Halte-là 1
L'un des pêcheurs, le nommé Hippolyte Chevalier, craignant d'être pris, se jeta à l'eau ; il croyait pouvoir traverser la rivière, peu large en cet endroit, mais il ne savait pas nager et le lit était profond ; il disparut, et malgré les promptes recherches que l'un de ses camarades fit aussitôt il ne put être retrouvé assez à temps pour être rappelé à la vie et son cadavre fut abandonné sur la rive.
Chevalier était père de sept enfants et sa femme est enceinte en ce moment.
Les malheureux camarades de Chevalier se sont rendus hier malin chez M. le procureur impérial pour lui raconter ce douloureux événement, et sur leurs déclarations, M. Thil, juge d'instruction et M. Guillet-Desgrois, substitut, se sont transportés sur les lieux pour y procéder à une information.

En août 1865, un incendie se déclare vers minuit chez Liégaut. Un ouvrier de garde sonne la cloche, Liégot se lève et découvre le sinistre. Des pompiers arrient de Varengeville, de Duclair. Ils se réunissent aux ouvriers de Laquérière, filateur à Varengeville, ceux de Badin, de Barentin, de Grandsire, de Saint-Paër, tous venus avec leurs pompes. On ne peut sauvers le bâtiment où est le batteur. L'établissement comptait 4 500 broches et devait en recevoir 10 000. La perte est évalué à 150 000 F. 

Le mariage de Théodule

A cette époque, mon arrière-grand-père, Théoldule Quevilly, semble absent de Saint-Paër. On pense qu'il fut palfrenier à Rouen. Là, il rencontre Clémentine Sébire. une couturière de 25 ans. Elle habite au 24, rue de l'Hôpital, non loin du Journal de Rouen, situé au N° 6. Clémentine est née par accident à Angers. Sa famille, originaire d'Eu, y a effectué un bref séjour. Ses racines nous font remonter en Picardie et Clémentine a même une goutte de sang écossais par les Godquin.
Le jour du mariage, Théodule est à nouveau journalier à Saint-Paër. Les noces ont lieu le 28 octobre 1865 et les quatre témoins attestent par serment que les aïeux de la future sont décédés mais qu'ils ignorent le lieu de leur dernier domicile. Ces quatre hommes sont les frères du marié : Narcisse, Maurice et Valentin Quevilly, ouvriers fileurs et Edouard Quevilly, domestique demeurant à Rouen. A 68 ans, le père de Théodule est toujours ouvrier huilier. 

En 1866...

En 1866, on compte quelque 80 fermes à Saint-Paër. Sur le millier d'habitants, les trois-quarts sont attachés à la terre.

Mais Théodule, 29 ans, est ouvrier huilier. Son père, 68 ans, l'est aussi. Ils vivent sous le même toit au Bas-Monthiard avec Clémentine Sébire qui tient le foyer. 

En courant jusqu'aux Vieux, on retrouvera la famille de Valentin Quevilly, frère de Théoldule, et Perpétue Thuillier qui donnent leurs enfants aux filatures.

Enfin au bourg est un autre frère Quevilly : Narcisse, ouvrier de filature. Il partage un petit logement avec sa femme, de même condition, Prudence Saunier. Ils ont un fils, prénommé Narcisse aussi...


Les petits-cousins...

Près de là vit une Delphine Quevilly. On la dit âgée de 45 ans et nourrice. Elle élève en effet trois enfants Resse dont le plus jeune a trois semaines. On verra plus loin pourquoi cette célibataire est un mystère. Delphine partage sa maison avec une nièce, Stéphanie Quevilly, ouvrière de filature, 19 ans. Or cet âge ne correspond pas aucune Stéphanie Quevilly. 
Autres voisins de Théodule Quevilly : Eugène Varin et sa femme, elle aussi nommée Stéphanie Quevilly. Son fils naturel, Edouard Quevilly, 34 ans, est maintenant ouvrier huilier. Sa fille légitime, Célestine Varin, est mariée à Ligueri Naridon, un enfant de l'assistance. Ceux-là ont un un petit garçon mais, dans cette maison, on élève aussi trois nourrissons de la famille Duval. 
Voisins encore : les membres de la famille de Stanislas Quevilly et Mélanie Cusson. Ils ont quatre enfants. 

A la ferme de Brunemare, Victor Quevilly, 22 ans, domestique chez Louis Lecœur, est marié à Philomène Bucquet.


En novembre 1866, un ouvrier agricole meurt brûlé dans un four de la ferme Duparc.

Mai 1868 vit une invasion de hannetons. Dans un seul cerisier, le maire en fit ramasser 18 kg. En trois jours, on en détruisit pour 600 kg dans la commune.

1869 est une année propice aux amours. On compte trois mariages de Quevilly à Saint-Paër. En juillet, Noël ouvre le bal avec Eugénie Decharrois. Théodule, son demi-frère, figure parmi les témoins. 
Deux jours plus tard, c'est au tour de Victor et Clarisse Tiphangne. Enfin, en octobre, Edouard convole avec Louise Désannaux. Eux, avaient déjà un enfant qu'ils reconnurent aussitôt. Ces deux derniers Quevilly sont des cousins éloignés.

Théodule a trente ans quand une nouvelle venue du bourg voisin, Sainte-Marguerite, jette la consternation. Un paysan est assassiné par l'amant de sa femme. Décidément, Sainte-Marguerite est le cadre d'affaires sordides. Six ans plus tôt, C'est un certain Herrand qui a abattu Delacroix de deux coups de fusil.


En avril 1870 eut lieu une commission d'enquête parlementaire sur l'industrie du coton. Alfred Lamer y fut auditionné. Conseiller d'arrondissement, membre du conseil municipal de Saint-Paër, il est le fils d'un magistrat qui s'est illustré dans l'administration cantonale. Il a débuté sa carrière comme ouvrier fileur sous la houlette du grand manufacturier Pouyer-Quertier. Le voilà contremaître, directeur et prend possession d'une filature dans la vallée. 

1870, le Rouennais Léon Alexandre Lemoine quitte la direction d'une filature de Saint-Paër pour prendre celle d'une manufacture de Barentin. Ce sera une figure de l'industrie cotonnière au niveau départemental...
Théodule connaît l'occupation prussienne de décembre 70 à mai 71 avec son lot de réquisitions. L'abbé Thiesse, curé de la paroisse, consigna les événements dans des mémoires. On aimerait les retrouver...


Alf red Lamer succéda à Florentin Cavé dans le fauteuil de maire de Saint-Paër.

En mai 1874, quand lui vient sa fille Augustine, Théodule réside au Village.
La population n'a cessé de décroître. On émigre parfois très loin. En 1876, un enfant du pays, Félix Lattelais, épouse à Odessa Marie Kiriloff. Il est maître d'hôtel.

La famille en 1876

Théodule, ouvrier huilier, habite à présent au bourg. Il a 40 ans et quatre enfants.

A la Quesnelière, Narcisse Quevilly, 43 ans, est journalier. Sa femme, Onésime Saunier, élève leur fils et leur fille mais aussi deux nourissons de l'Assistance, Désiré Vincent et Léon Boulouse.

Au Haut-Mouchel, Louis Quevilly, alias Noël, demi-frère de Théodule, a 37 ans. Epoux d'Eugénie Decharrois, il est ouvrier de filature. Non loin de chez eux, ils ont placé Louise et Emile en nourrice chez le sieur Eliot qui accueille aussi en pension deux jeunes ouvriers de filature liés aux Quevilly, Alphonse et Louise Decharrois.
Chez les cousins...

Au Bas-Aulnay, l'enfant de l'assistance, Ligueri Naridon, et sa femme Célestine Varin, ont maintenant quatre enfants. ils accueillent aussi Eugène Varin et Stéphanie Quevilly, la soixantaine.
Au Bas-Monthiard, Delphine Quevilly, 53 ans, vit seule. On la dit native de Saint-Pierre-de-Varengeville où elle aurait donc vu le jour vers 1823. Or, on ne retrouve pas son acte de naissance...
Au Bas-Monthiard vit encore Stanislas Quevilly, toujours ouvrier huilier et Mélanie Cusson. Ils ont avec eux leur petit-fils, Anthime, 8 ans. 
Au Bas-Mouchel, Emelie Quevilly, 36 ans, est l'épouse de Cléophas Vigreux, journalier. Ils ont un fils de 10 ans.
Rue Trubleville, Edouard Quevilly, 28 ans, journalier, natif de Duclair et sa femme, Louise Desanneaux, ont quatre enfants. 
Victor Quevilly, 33 ans, né à Villers-Ecalles, est domestique chez les Roussel, rue Andouville. 

Manufacturier, maire, membre de la chambre de commerce de Rouen, président des sociétés commerciales de France chargé de plaiser la cause de l'industrie cotonière auprès du gouvernement. Alfred Lamer fut emporté par la maladie. Compte-rendu de la cérémonie du 31 octobre 1876. "Le  cercueil  de M. Lamer a été porté mardi matin à l'église de Saint-Paër, où  une cérémonie funèbre a eu lieu, avant le départ pour Rouen. M. Lamer était maire de Saint-Paër, et presque tous les habitants se pressaient dans  l'église. On y remarquait aussi MM. Desgenétais, Darcel et Badin, membres du Conseil général ; Damilaville et Lemarchand, membres du Conseil d'Arrondissement ; Chardine, juge de paix ; de maires, des adjoints, des manufacturiers de Rouen et  des environs, et beaucoup d'ouvriers. Le  deuil  était conduit  par la jeune femme de M. Lamer. Après  dix nuits  successives passées au chevet de son mari, elle avait tenu à accompagner jusqu'à l'église sa dépouille mortelle. Le père du défunt, M. Lamer,  juge  de  paix à Rouen  ; son  beau-frère, M. Henri  Goulet, de Reims, et les autres membres de la famille, entouraient Mme Lamer."
Darcel dans son hommage, rappelle que Saint-Paër a énormément souffert de l'occupation prussienne. Lamer aura su redresser les finances communales, réactiver l'instruction publique, développer les chemins vicinaux, restaurer l'église... C'est l'un des promoteurs de la future voie ferrée Barentin-Duclair. Un autre entrepreneur, conseiller municipal, Emmanuel Revelle, brossera lui aussi un portrait flatteur du disparu, rappelant qu'il avait pour projet un asile pour les enfants du pays. Le cercueil fut conduit à Rouen.

En 1881...

Théodule et sa famille habitent toujours au bourg mais ils ont maintenant pour plus proches voisins les Chéron. Natif de Duclair, Auguste Chéron était encore, cinq ans plus tôt, cultivateur à la Maison-Blanche. Le voilà journalier. Il a trois filles. Chez les Quevilly, mon grand-père Henri, 13 ans, est déjà ouvrier de filature. Et n'a pas les yeux dans ses poches...

Frère de Théodule, Maurice Quevilly, 52 ans, habite seul aux Londettes où il est journalier. Il vient tout juste de perdre sa femme, Virginie Lécossais, morte à Barentin. Seule, elle aussi. Et sans profession. Curieusement, Auguste Destain, 28 ans, marchand de monuments funéraires et Sylvain Roy, instituteur libre, présentés comme amis de la défunte déclarèrent le décès en mairie.

A la Quesnelière, Narcisse, autre frère, est maintenant cantonnier. Son zèle le poussera jusqu'au bourg de Varengeville et lui vaudra un jour une médaille.
Les cousins Quevilly

Emelie Quevilly vit avec son Vigreux au Bas-Mouchel. Rue de Trubleville, les familles d'Edouard et Victor Quevilly vont bien, merci. 


Au Bas-Monthiard, l'étrange Delphine Quevilly, toujours célibataire, toujours seule, a maintenant 59 ans et vend ses bras comme journalière. Elle n'est pas loin de Stéphanie Quevilly, femme Varin, qui garde son petit-fils, Edouard Naridon, 9 ans.


Au Haut-Mouchel, demi-frère de Théodule, Louis Quevilly, alias Noël et sa femme, Eugénie Décharrois, ont récupéré leurs enfants placés un temps en nourrice chez des voisins. Leur fils aîné de 17 ans est ouvrier de filature comme son père et prénommé de même. 

Le 20 juin 1881 a lieu le voyage inaugural de la ligne de chemin de fer entre Barentin et Duclair après deux ans de chantier. C'est une révolution. Une gare s'ouvre au Paulu, deux passages à niveau...

Aux Vieux, au Paulu, l'industrie prospère. Avec le jeune Delaporte, avec le sieur Prévost. Il y a aussi un fabricant de ouate, Léon Huguerre. Ancien élève de l'école polytechnique, Edouard Delaporte est un catholique et royaliste convaincu. En 1879, il est membre de la Société normande de géographie. Trois de ses fils participeront à la Grande-Guerre. Deux y laisseront leur vie. Après l'Armistice, Delaporte restera membre de l'Action française.

Février 1883. Un incendie a détruit la filature Terrien fils aux Vieux. Un immeuble qui appartient à Mlle Baudouin. Le feu s'est déclaré vers minuit. L'alarme a été donnée par un habitant qui se rendait chez le médecin pour sa femme malade. Il s'empressa de réveiller M. Terrien. Malgré la promptitude des secours, l'établissement a été presque entièrement détruit et il fallut préserver la maison d'habitation presque contiguë. Les pertes dépassent deux cent. mille francs. Ce sinistre laisse une centaine d'ouvrierssans travail.

9 décembre 1883 : le garde-champêtre de Saint-Paër, Morel, tue son meilleur ami !

Octobre 1885. Un début d'incendie dans le bâtiment des filatures Delaporte, à Varengeville, est maîtrisé par les pompiers de la localité.

Mars 1886 : François-Médéric Prévost, aumônier des Saints-Anges à Rouen est nommé curé de Saint-Paër.

En 1887, Xavier Heuchel dirige la filature Niaux et Cabrol Frères, à Varengeville.

Le dernier dimanche de février 1887, ce fut la bénédiction des deux nouvelles cloches fondues par Havard, de Villedieu. Bien avant la cérémonie, l'église, récemment restaurée, était envahie par la foule qui ne put trouver place tout entière dans l'édifice. Après Vêpres, le curé de Saint-Godard assisté des curés de Sainte-Marguerite et d'Epinay, édifia les fidèles sur la perception des cloches chez les croyants. Celles de Saint-Paër furent nommées l'une Emélie-Bonite par le couple de Joigny ; l'autre Ursule-Marie, par Alfred Dieusy et l'épouse de Gustave Pimon,t née Dieusy. Un Salut solennel acheva la cérémonie.

Avril 1887. Au moment où un orage éclatait,  le sieur le Bourgeois, âgé de trente-quatre ans, était occupé, avec un camarade, à rouler de la terre. Craignant l’orage, les deux charretiers dételèrent ; Bourgeois, qui avait trois chevaux, resta en arrière. Un instant après, en allant à sa recherche, on trouva un cheval par terre, mort, et auprès de lui Bourgeois, qui râlait. La foudre les avait frappés tous les deux. Bourgeois avait le côté gauche brûlé et ses habits étaient en lambeaux. ; La secousse avait été si forte qu il avait complètement perdu la mémoire.

Le mardi 15 novembre 1887 sort le premier numéro du Journal de Duclair.

Une énigme généalogique

En octobre 1888 mourut notre Delphine Quevilly, cette vieille fille dont on ne sait rien. "Il n'a pas été possible de retrouver le lieu et la date de la naissance", avoue effectivement l'officier d'état-civil. Présenté comme son neveu, Ligoré Naridon, déclare le décès. Et il donne le nom des parents de la défunte : Pierre Stanislas Quevilly et Gêne Lecoutre. Il précise aussi son âge : 75 ans, ce qui la ferait donc naître en 1813.
En feuillerant les registres, on constate que l'année dernière, en 1887, une Flore Stéphanie Quevilly, épouse Varin, également fille de Pierre Stanislas et Gêne Lecoutre, est décédée à 74 ans à Saint-Paër. Et là, on a sa date exacte de naissance : 29 avril 1813 au Vieux. Oui, 1813, comme l'autre. Alors on se dit qu'elles sont sœurs jumelles et l'on consulte le registre des Vieux. Hélas, une seule naissance est mentionnée. Et ce n'est pas celle de Delphine. 

Chez le notaire de Duclair, Me Elie Hervieu... Le 29 avril 1888, Théodule Quevilly signe une procuration en faveur de son épouse. Le 4 mai, une notoriété rectificative. Le 11 novembre 1888, demoiselle Baudouin signe une adjudication en faveur de Théodule Quevilly.Le 16 avril 1889, la même signe une quittance pour Théodule Quevilly.

En 1891...

Théodule vivait au Bas-Monthiard, tout près de la ligne de chemin de fer. Il n'y avait là que peu de maisons. Avec Clémentine Sébire, il partage la condition de journalier ainsi que ses trois filles, Angèle, Emilie et Julia. Il enviait peut-être son frère Narcisse, heureux cantonnier établi maintenant au Quesnay. Son fils Narcisse, 27 ans, est lui aussi cantonnier mais il est établi aux Beaumets.

Tiens ! au Haut-Mouchel, Noël Quevilly, le demi-frère, a retrouvé son vrai prénom. Au recensement, on ne l'appelle plus Louis. Il est toujours ouvrier fileur et chargé de sept enfants. Le dernier a 10 mois.

Chez les cousins...

Ligori Naridon, l'enfant de l'assistance, s'était fondé une grande famille. Il avait beau être journalier, six enfants étaient sous son toit de même que Pierre Varin, 74 ans, le père de sa femme et une certaine Pauline, veuve Quevilly, 60 ans, ouvrière de filature.
Rue Andouville, Charles Quevilly, 17 ans, est domestique chez Alphonse Frémont.

Au Paulu, Victorine Quevilly, 32 ans, est ouvrière de filature, son mari, de 20 ans son aîné, Florimond Ruault, couvreur.

A Trubleville, mon arrière-grand-père, Auguste Chéron, n'a pas retrouvé sa condition de cultivateur. Journalier, père de cinq enfants, il arrondit ses fins de mois en hébergeant deux nourrissons, Théodore et Auguste Gosset. 

Décembre 1892. A Saint-Paër, on retrouve le cadavre de Eugène Panchot, 80 ans, raccomodeur de vaisselle, sans doute mort de froid selon le Dr Maillard.

Octobre 93. Alfred Frémont, cultivateur à Saint-Paër, est victime de vols de volailles, harnais et mobilier.

Janvier 1894, le boulanger de Saint-Paër, Auguste Levaudier, est condamné pour défaut de pesage de son pain.

Janvier 1900, A Saint-Paër, le jeune Etancelin, 5 ans, profite de l'absence de ses parents pour jouer avec des allumettes. Ses vêtements prennent feu. Il est brûlé des jambes à la poitrine et succombe à ses blessures après douze heures de souffrances. Le même mois, toujours à Saint-Paër, la veuve Féron, 72 ans, se suicide dans l'Austreberthe. Huguerre fils, industriel, en a retiré le corps. Trop tard. Au château des Vieux, le même jour, un jeune menuisier d'Yerville vient voir son parent jardinier. En se lavant au bord de la citerne, il se noie...
A Varengeville, Tranquille Hauchecorne, 24 ans, ébranche un arbre chez Pigache. Coup de vent. Chute. Colonne vertébrale brisée, il meurt instantanément et laisse une veuve et un enfant de 5 jours.

En 1901...

Rien de changé chez Théodule, 64 ans. Toujours journalier. Toujours entouré de ses filles. Julia, 17 ans, travaille chez Niaux et Cabrol.
A 58 ans, Noël Quevilly, le demi-frère de Théodule, vit maintenant sous le toit de sa fille Marie, mariée avec Théodore Lintot. Tout ce monde est journalier. 
Fils de Noël, Georges Quevilly, 19 ans, est l'un des domestiques de Philbert Lecœur, à la ferme de Brunemare.
Au bourg, Claire Quevilly, 25 ans, fille du cantonnier, a fait un bon mariage. Son mari, Gustave Huré, est métayer. Et c'est le grand-père, Narcisse, qui, à la Quesnelière, héberge la fille du couple, la petite Argentine.
Quid des branches parallèles

Au Bas-Mouchel, Victor Quevilly, époux de Blanche Montier, est ouvrier agricole chez Raoul Lefebvre. Blanche travaille chez Niaux et Cabrol. Le couple a confié ses enfants, Henriette et Victor, à Henri Montier, leur grand-père, un journalier.

 Clarisse Quevilly est servante chez Raoul Lefebvre.
Au hameau de Maison-Blanche, Albert Quevilly, 16 ans, est domestique chez Aristide Saunier.
La soixantaine passée, habitant aux Vieux, Emélie Quevilly, veuve Vigreux, est ouvrière chez Delaporte tandis que sa fille de 25 ans pointe chez Niaux et Cabrol.

Au Haut-Mouchel, Auguste Chéron, 54 ans, est bûcheron. Ses filles Joséphine et Gabrielle, sont ouvrières chez Niaux et Cabrol. 

Voilà qui fait une grande famille si bien que sur les listes électorales de 1903 huit Quevilly sont inscrits à Saint-Paër. Henri, mon grand-père, l'est quant à lui sur celle de Varengeville avec deux autres membres de la famille : Narcisse, le cantonnier, et Edouard, menuisier, 26 ans. Et puis il y a Narcisse, le cantonnier, 40 ans, qui lui habite au bourg.

En 1906...

En 1906, au Bas-Monthiard, Théodule et Clémentine Sébire vivaient avec leurs filles Angèle, laveuse pour divers, Emélie, handicapée, sans profession et leur petite-fille Suzanne Lerebours, 3 ans, native de Duclair.

A 77 ans, Maurice, le frère de Théodule, est ouvrier agricole chez Alphonse Hémard, grosse ferme d'Elondette. Ils sont quatre domestiques.

Noël, le demi-frère, ne travaille plus et habite désormais à la Quesnelière. Seul. Il a 64 ans. Son petit-fils, Emile, 3 ans, est en nourrice chez les Joseph. La famille...


LES COUSINS...

Emélie Quevilly, veuve Vigreux, vit ses derniers jours aux Vieux, sa fille travaille chez Cabrol.
Victor Quevilly est valet de cour chez Lefebvre, à Penneville.

Chargé de famille au Bas-Mouchel, son fils Victor est ouvrier agricole chez R. Lefebvre. Sa femme, bien que mère de deux enfants en bas-âge, est ouvrière chez Cabrol.
Près de chez eux est Emile Quevilly, fils de Noël lui aussi employé chez Cabrol. Tout comme son épouse, Clémence Bruneau. Le couple héberge Jeanne Bruneau, ouvrière chez Badin.

Théodule décéda le 12 novembre 1911 à 8h le matin dans sa condition de journalier. Il avait 74 ans. Son décès fut déclaré en mairie par son fils Emmanuel Quevilly, âgé de 42 ans, ouvrier de filature. C'est mon grand-père. L'instituteur et secrétaire de mairie, Eugène Guyot, ayant omis de mentionner le prénom usuel du déclarant : Henri. C'est l'abbé Auguste Mauger qui inhuma Théodule. On l'enterra dans le nouveau cimetière de la Maison-Blanche.


VIII. Henri Quevilly
(1868-1949)

Né le 3 juin 1868 à 7h du matin avec les prénoms d'Henri Emmanuel, les témoins de sa naissance sont Eugène Blard, 51 ans, menuisier et Alfred Lefebvre, 23 ans, journalier en présence de Florentin Cavé, maire de St-Paër. Henri est d'une fratrie d'au moins trois filles et deux garçons. Je n'ai aucune indication sur son frère. Si ce n'est qu'il est mort durant la guerre de 14.

Henri a deux ans au moment où le pays connaît de graves désordres. Les Prussiens occupent Saint-Paër cinq mois. L'enfance d'Henri se passe ux champs.

Le mardi, la famille se rend au marché de Duclair distant de 4km. Il faut imaginer ces scènes de marché. Les hommes portent tous le chapeau ou d'imposantes casquettes qui évoquent celles des marins. Beaucoup arborent une blouse. Les femmes du peuple ont de vastes foulards sur la tête, voire une coiffe blanche. Le marché se mue en foire deux fois par an. A Pâques, le jour du mardi saint. C'est le marché fleuri. Et puis à la Saint Denis, début octobre. On y voit parfois des montreurs de bêtes sauvages, des marchands d'amadou...

A Duclair où, alors qu'Henri a 9 ans, circule une histoire de sorcellerie. L'eau tombe en pluie sur le berceau de deux enfants. Mais leur garde, une petite bonne de 14 ans, finit par avouer être l'auteur de ces aspersions. Nous sommes en 1877.

A 18 ans, en 1886, Henri vit s'élever l'école des garçons. Puis celle des filles en 1892. A l'époque, un tiers de la population ne sait ni lire ni écrire. Mlles Leblanc et Avril seront institutrices, MM Arson et Guyot instituteurs.


Henri avait tiré le n° 21 au conseil de révision de Duclair. C'est un grand gaillard d'un mètre 73, les yeux bleux, les cheveux châtains. Sa fiche matricule le dit agriculteur et exercé en matière d'instruction militaire.

Il est incorporé le 13 novembre 1889 au 11e Régiment d'artillerie, sans doute à Versailles. Il a 21 ans. Le 25 mars 1892, il passe au 31e d'artillerie. C'est un régiment qui s'est formé au Mans en 1873. De là, on l'envoie en congé le 24 septembre avec un certificat de bonne conduite. Le 1er novembre, il passe dans la réserve de l'armée active. 

Henri accomplit une première période d'exercice du 30 septembre au 27 octobre 1895 au sein du 22e d'artillerie, formé en 1870 et basé à Versailles.

Henri se maria avec le 21 novembre 1896 avec Joséphine  Chéron. Le couple allait s'établir aux Vieux dans la partie rattachée à Saint-Pierre-de-Varengeville.

Henri effectua une seconde période du 7 mars au 2 avril 1898. henri est alors domicilié à Varengeville. Cette année là, le Dr Léonide Maillard, rédacteur au Journal de Duclair, est le conseiller général du canton. Il le restera jusqu'en 1910.

En 1901, Henri travaille chez Delaporte avec sa femme. Il est recensé sur Varengeville.

Henri eut une vie difficile. Cet homme de belle taille, se louait comme journalier dans les fermes. A la saison, il fauchait le blé dès 4h du matin puis commençait sa journée à l'usine à 7h. En 1900, il travaille à la filature d'Edouard Delaporte qui possède également une usine à Barentin.

Henri s'occupait de la fraîche. Pour se rendre à l'usine, il accomplissait de nombreux kilomètres à pied. A 7h du soir, après 12 heures de travail, mon grand-père finissait la journée. Il rentrait alors à Saint-Paër en remontant de l'eau puisée à la source, près du carrefour et qu'il traînait dans une petite carriole.

En 1900, Edouard Delaporte avait fait don du terrain à la commune et réalisé les travaux nécessaires pour rendre ce point d'eau accessible à tous. Les habitants n'étaient pas encore raccordés à l'eau courante. Rentré chez lui, Henri trouvait encore le temps d'entretenir un magnifique jardin et je pense une basse cour. Puis il se coiffait après la soupe, les derniers travaux, d'un magnifique bonnet de nuit.

A quoi ressemble le Saint-Paër des années 1900 ? C'est l'une des communes de Seine-Maritime qui comporte le plus de hameaux: 29. Sur la place, à partir de 1909, la famille d'Adolphe Hautot tient le café-épicerie. Il a succédé aux Boulfort. Là, derrière, le boucher de Fréville passe régulièrement pour s'installer dans un baraquement. Le boucher de Duclair, le même jour, prend position quant à lui devant l'église. Il y a la boulangerie d'Albert Généreux Guérillon à qui succède Louis Chouquet qui sillonne la campagne en voiture à cheval. Le facteur, c'est Monsieur Tellier. Saint-Paër compte deux bourreliers. L'un au bourg entre le café et la boulangerie. C'est Eugène Hitte. L'autre, Lefèvre, au hameau du Bas-Mouchel. Il y avait aussi le café-épicerie de la mairie tenu d'abord par Douyère puis par Gaston Grenier qui sont aussi forgerons. Gohon est cordonnier, Paul Etienne et M. Boulanger sont menuisiers, Georges Capelle et M. Cordier sont charrons. Deux meunier: Pigache au moulin du Paulu, Ernest Duclos au moulin du Bas-Aulnay. C'est lui le maire de 1904 à 1912. Le dimanche après-midi se disputent des parties de boule tandis qu'un portique avec balançoire, trapèze et échelle accueille les enfants. Tout cela se termine par une bonne collation au café.

Février 1905. Un nommé Auguste Calais, âgé de trente-cinq-ans, demeurant à Saint-Paer, s'est introduit, la nuit dernière, chez son père, cultivateur à Villers-Ecalles, pour le voler. Au moment où il traversait la cour, le chien aboya, et un domestique, se levant, tira un coup de fusil dans la direction de Calais, qui fut atteint peu grièvement. Calais, qui s'était armé d'un fusil pour son expédition, tira à son tour, mais sans atteindre le domestique. Il s'enfuit alors et alla se constituer prisonnier à la gendarmerie de Duclair. Il a déclaré que, s'il avait été sûr que ce fût son père, qui tirait Sur lui, il lui aurait envoyé ses deux coups de fusil et se serait fait justice ensuite.

L'armée rappelle encore Henri du 14 au 27 août 1905 au 22e. Cette fois, il habite Saint-Paër. 

En 1906, Henri est recensé au hameau de Maison-Blanche avec son épouse sous le prénom d'Augustine. Ils sont ouvriers de filature chez Delaporte. Sous leur toit vit leur fille aînée Henriette, ma marraine, née en 1898. Son frère Marcel, âgé de 3 ans, est alors en nourrice chez Jules Langlois, ouvrier lui aussi chez Delaporte et père de quatre garçons. Sous le toit d'Henri, il y a aussi Gabrielle Chéron, sœur d'Augustine, ouvrière de filature chez Cabrol. Bientôt, elle trouvera un époux... Chez Cabrol, tous ces gens retrouvent Edouard Quevilly et sa femme, Charlotte Lemoine. Edouard est menuisier. Ce sera une victime de la Grande guerre.

Au Haut-mouchel, mon arrière-grand-père, Auguste Chéron, vit seul avec sa fille Marie, restée célibataire et sans emploi au moment du recensement. Elle travaille cependant en filaturet et trouvera la mort la mort dans deux ans.

Le 1er octobre 1908, Henri passe dans la réserve de l'armée territoriale du 22e. 

Juillet 1909.  Avec deux camarades, le petit Pierre Lhoir, 6 ans, fils du chef de gare du Paulu, entre dans uu poulailler où son père avait disposé un petit canon pour se protéger des voleurs. Le coup part et l'enfant a la tète fracassée.  Les razzias étaient alors fréquentes. Lhoir retirait son canon tous les matins. Sauf ce jour où étant de repos il se rendit au Trait. Quand à cinq heures de l'après-midi... On fit venir de Caudebec le médecin de la Compagnie de chemin de fer. Qui ne put que constater le décès. Les gendarmes de Duclair ouvrirent une enquête. Lhoir est très apprécié jusqu'au chef-lieu. L'émotion est grande dans le canton.

En 1910, c'est l'hôtelier Henri Denise, maire de Duclair, qui est élu conseiller général. Le 10 juillet, sur le chemin qui mène Henri à son travail, on inaugure une curieuse entreprise. C'est le labo de spéléologie expérimentale. Quand Henri se rend à Duclair, il croise une figure: la mère Lamour. Coiffée d'un canotier, Marie-Louis Jouen vend des journaux. Dont L'Amour qui lui vaut son surnom. Elle vend aussi Le Parisien, Le Matin, Le Petit journal, Jean qui rit et Jean qui pleure. Dans son coffre à trois roues, on peut aussi trouver des fichus, des châles, des chapeaux, des parapluies...

Juin 1912. Sous ce titre "Une scène scandaleuse", le Journal de Rouen raconte que les habitants de la commune de Saint-Paer ont été fort émus par une scène des plus regrettables qui s'est déroulée lundi pendant une inhumation. Non content de pousser des cris qui n'avaient rien de liturgique, un chantre — très ému, c'était la première communion la veille — est tombé en se rendant au cimetière, entraînant la chute du prêtre qu'il avait violemment heurté. Au cimetière, le fossoyeur — non moins ému sans doute  avait oublié d'ouvrir la porte de la nécropole et de creuser la tombe. Cette pénible opération a dû être faite par plusieurs membres de la famille.

Aux élections de 1913, Henri est inscrit sur les listes électorales de Saint-Paër avec le prénom d'Emmanuel. Ils ne sont plus que deux Quevilly. L'autre, c'est Victor, ouvrier agricole, plus jeune de quatre ans et vivant au Haut-Mouchel. En septembre 1913 mourut l'abbé Mauger, âgé de 63 ans. Il était là depuis 1894 et avait réalisé d'importants travaux à l'église. Tous les curés du canton étaient là et de Joigny prononça un remarquable discours.

La Grande guerre...

Le 1er octobre 1914, alors que la guerre est déclarée, il est libéré du service militaire et ne sera pas rappelé. Le 30 novembre 1918, la guerre, finie, et on le considère comme libéré définitivement de toute obligation militaire.

Durant la guerre de 14, mon père accompagnait Henri aux champs. Le gamin avait 8 ans et on le ramena de force à l'école. Pourtant, on était habitué à l'absence des enfants. Celle de mon père avait dû se prolonger. Il avait 12 ans quand, cette fois, il travailla un an et demi à la filature Delaporte.

A partir de 1918, la société des filatures Saint-Sever, de Rouen, devient maître des lieux. C'est une filiale des établissements Frémaux dont le siège social est au 27 de la rue du Vieux-Faubourg, à Lille. Elle est déclarée au registre du commerce de Rouen sous le n° B 1009. M. et Mme Frémaux possèdent la propriété de la Beuvrière, dans la côte du Paulu, équipée d'une piscine.

En 1919, Pierre Jean Polydore Van Den Bosch vint relancer la filature du Paulu. Belge, il avait dirigé la filature Pouillier-Linghaye en 1895 à Lille, puis fondé, en 1902, celle de Wambrechies et Lomme lez Lille. Son fils était mort en 1917 en compagnie du comte Henri de la Vaulx. Pierre Eugène Jean Van Den Bosch était en effet lieutenant pilote du dirigeable Pilatre-de-Rozier qui s'écrasa à Voellerdigen avec tout son équipage. Mon grand-père servait de barbier à Van Den Bosch qui possédait un château à Saint-Martin-de-Boscherville.


Au Paulu, malgré les efforts des pompiers, un incendie détruit un grand bâtiment du tissage Leurent, anciennement Cabrol. Dégâts : 800,000 F et surtout 170 ouvriers au chômage. Le maire de Varengeville, René Dieusy, organise un comité de secours. On espère que les filateurs voisins absorberont pour quelques mois la main-d'œuvre privée d'emploi.

En 1921 fut inauguré le monument aux morts sculpté par Maurice Ringot, établi au Trait. Henri et ses deux fils, Raphaël et Marcel Quevilly, sont ouvriers de filature chez Frémeaux et Vandenbosch. A côté de là, Clovis Chéron est cantonnier au service vicinal tandis que son père est journalier. En septembre, un incendie se déclare dans la remise de la maison d'habitation des époux Hautot et de Mme veuve Etancelin. Le feu gagne la toiture en chaume. Appelés à la rescousse, les ouvriers de l'usine Van Den Bosch arrivent avec la pompe de la filature. Malgré leurs efforts, 110 quintaux de foin appartenant à M. Tocqueville et les meulbes des Hautot partent en fumée.

En 1925, âgé de 59 ans, Henri reçut une montre Lip en plaqué or pour 25 ans de bons et loyaux service aux filatures Frémeaux. 

Restons en 1925 pour voir comment mon grand-père pouvait se réjouir lors de manifestations collectives. Les 6 et 7 juin eurent lieu les fêtes communales, place de la mairie, sous la présidence du maire, Max de Joigny. Henri et Raphaël, j'ose le supposer, y assistaient. Du moins vécurent-ils de semblables réjouissances. Tout commença le samedi à 19h par des salves d'artillerie et la sonnerie des cloches. Ce qui fut réitéré le lendemain matin dès 6h. Le Rappel de Duclair donna un concert de 15h à 19h. Cette fanfare a un an. Elle a succédé à la clique des sapeurs pompiers. Le Rappel est en concurrence avec la fanfare de Duclair, fondée quant à elle en 1893. A 15 h 15, il y eut une course cycliste. 13 km. Je sais que mon père a gagné de telles épreuves. Les enfants de moins de 13 ans, eux, disputèrent une course à pied à 15h20. A 16h eut lieu un concours dont j'ignore le sens: le dîner de l'ogre. 16h: nouvelle course cyclise de 6km. 17h: jeux de ciseaux pour les filles de moins de 13 ans. 17h30 : jeu des chercheurs d'or. Max de Joigny procéda à la distribution des prix à 18h. Après quoi eut lieu un bal à grand orchestre. A 20h, Saint-Paër s'illumina avec l'embrasement de la mairie. 
Hautot, le tenancier du café de la place, présidait le comité des fêtes créé depuis un an. C'est auprès de lui qu'il avait fallu s'inscrire. Un membre du comité avait fait du porte à porte pour solliciter des dons. 
Le 9 juin, il y eut le pèlerinage à Saint Onuphre. On allait lui réciter des prières au hameau du Mesnil-Varin où sa statue habitait la chapelle de la Sainte-Trinité. J'ai du mal à y voir mes Quevilly. 
Le 14 juillet, ce fut la fête nationale. Ce jour-là, dès 8h du matin, les indigents reçurent une part de viande. L'après-midi, il y eut des concours de tirs gratuits pour les adultes, de pots cassés pour les enfants et une course à l'oeuf. Puis des courses d'ânes, des courses en sac et chacun était prié d'amener sa pouque. Et encore la remise des prix, le bal, les illuminations. 

Pour fêter la moisson, il existait aussi une procession.

1926 : Henri et son fils Raphaël sont recensés comme ouvriers d'usine chez Frémeaux. Solange, Agnès, Bernadette et Argentine sont toujours à la maison. Les voisins sont Auguste Chéron et son fils Clovis, aide-agricole.

Le 16 février 1928 mourut Max de Joigny, chevalier de la couronne de Belgique, président de la société des régates de Duclair. Le dimanche suivant, au chateau du Launay, son épouse le suivit dans la tombe. Mon arrière-grand-père, Auguste Chéron, avait été bûcheron chez eux.
Dès lors, ce fut Paul Maurice, le maire. Pour dix ans. Max de Joigny était le fils de Louis Auguste Beaudouin de Joigny, propriétaire du château des Vieux qui, le 27 août 1848 avait élu conseiller général du canton de Duclair.

18 juillet 1928, Le temps. Les six enfants de M. Genet, facteur des postes à Duclair, demeurant à Saint-Paër (Seine-Inférieure), jouaient dimanche, à 19 heures, dans un bâtiment servant de grange. Soudain, Mme Genet s'aperçut que la grange était en flammes; elle y courut, affolée, et, à l'aide d'une pioche, défonça le mur en torchis.
Elle délivra ainsi ses six enfants, âgés de 6 à 2 ans, gravement brûlés, ils ont été conduits d'urgence à l'hospice général de Rouen, où cinq d'entre eux ont succombé; le «sixième est dans un état désespéré. 19 juillet : Le petit René Genet, âgé de deux ans, la sixième victime de l'incendie que nous avons relaté hier, a succombé...

Hier matin, au milieu d'une très grande affluence, ont eu lieu les obsèques des six petits enfants Genêt qui trouvèrent une si horrible mort dans l'incendie d'une grange à Saint-Paer. Les six cercueils avaient été déposés à l'entrée du choeur de la petite église de Saint-Paer et disparaissaient sous les fleurs et les couronnes.
Au cours de la cérémonie religieuse, M. le chanoine Haquet, curé-doyen du canton de Duclair, représentant Mgr Du Bois de la Villerabelle, archevêque de Rouen, prononça une touchante allocution.

Au cimetière, M. Maurice, maille, de Saint-Paer ; Denise, conseiller général, et André Marie, député de la Seine-Inférieure, apportèrent, au nom des populations de la commune, du canton et du département, des paroles de condoléances émues.

Le 14 octobre 1928, Charles de Heyn, agent d'assurance, maire de Duclair, bat Henri Denise aux cantonales.

1929, 28 janvier. M. Henri Manoury, de Saint-Paër, rentrant chez lui après une absence de quelques jours, a trouvé sa femme, âgée de 54 ans, tombée près du poêle et entièrement carbonisée. On suppose qu'une étincelle a mis le feu à ses vêtements.

 

En 1930, Gaston Grenier, le cafetier-épicier-forgeron, rendit son tablier. Il ouvrait son atelier dès 6h du matin pour arrêter ses activités à 19h. Entre temps, ils vous ferrait une trentaine de sabots. Il fabriquait lui même les fers de même que les roues de charrette et divers outils. Viret lui succède mais c'est l'heure de la machine agricole. Un concessionnaire lui fera concurrence. Viret passera rapidement la main à Monsieur Marc.

Février 1933: malade, l'abbé Prunier est contraint de quitter la paroisse. On lui doit beaucoup: la salle paroissiale, près du presbytère, les bancs dans la nef et la chapelle sud de l'église. L'abbé Caniel lui succède.

Le 7 octobre 1934, Armand, comte de Maures de Malartic, châtelain et maire d'Yville est élu conseiller général.

 

Les Quevilly occupèrent successivement deux maisons. La première appartenait à un certain Dané, paysan d'Hérouville. La seconde à Mme Etienne, l'épicière morte à 102 ans et qui avait adopté Madeleine Trouvé. En famille, les dimanches étaient, dit-on, bien arrosés.

Début 1935, les syndicats patronaux du textile mènenent une nouvelle offensive contre les salaires déjà bas depuis cinq ans de leurs quelque 15.000 ouvriers. "Les plus misérables prolétaires de France", lance l'Humanité. "Le pays est magnifique des forêts vertes, de grasses prairies, des pommiers, des vaches, ça et là, des châteaux tourelles. Tout est luxe, abondance, richesse. Et cependant, au milieu de cette nature qui crève de santé, les hommes crèvent de faim." C'est que la soixantaine d'usines est détenue par une demi-douzaine de rapaces qui se marient entre eux, observent Communistes comme Socialistes ou Radicaux... Badin est montré du doigt, lui qui loge ses ouvriers, les fait s'approvisionner à sa coopérative pour empocher loyers et dépenses. On l'accuser aussi de pousser ses employés dans les bras des Croix de Feu.
Alors, à Barentin, à Pavilly, des réunions drainent leur monde, des municipalités, des commerçants soutiennent le mouvement, un comité populaire contre la misère sera créé. C'est dans ce contexte que, le 24 mars 1935, l'achevêque de Rouen, Mgr Ville-Rabelle, vient baptiser le troisième cloche de l'église de Saint-Paër. Portiques de verdure, armoiries, drapeau pontifical sont agencés à l'entrée de l'église. Ici, pas de manif, mais une procession dans les rues du village. C'est l'heure de gloire de l'abbé Caniel. Le 14 mai suivant, on apprrendra la mort de son prédécesseur. Quatre jours plus tard, Marcel Bersoult est élu maire de Saint-Paër.

Le 18 juin 1936, Henri fut témoin d'une catastrophe, près de son usine alors dirigée par Monsieur Trépagny. Une explosion a secoué au petit matin le moulin du Paulu. Le feu menace les habitations voisines. Les pompes des sapeurs de Varengeville, renforcés par ceux de Duclair, sont en action. on fait la chaîne pour amener des sceaux de la rivière. En une heure, des tonnes d'orge sont grillées.

1936 toujours

Un boulanger ivre jette son auto sur un pylône et va se coucher

Un mort, deux blessés gisaient dans la voiture

Au Paulu, commune de Saint-Pierre-de-VarengevilIe, le boulanger J H, de Saint-Paer, effectuait une tournée de livraison, accompagné de son jeune employé, A D, 17 ans ; de Mme D, demeurant également à Saint-Paer et des trois enfants de celle-ci.
H qui était en état d'ivresse, circulait à vive allure. Tout à coup, il jeta sa voiture contre un pylône. L'auto fit plusieurs tours sur elle-même, projetant ses occupants sur la route. A D fut tué sur le coup. Mme D et un de ses enfants furent grièvement blessés.
Sans se préoccuper du sort des victimes, J H regagna à pied son domicile distant de trois kilomètres et se coucha. C'est là que les gendarmes vinrent l'arrêter, deux heures plus tard, malgré une vive résistance.

Au centre de la photo est Monsieur Fiot, bouilleur de cru, qui connut un fin tragique à Jumièges. la femme qui tient un agneau s'appelle Blanche.

En septembre 36, le bras de fer reste tendu entre syndicats ouvriers et patronaux. Les premiers accusent les seconds de provoquer eux-mêmes des grèves pour faire capoter les contrats collectifs. 
En novembre 36, à Saint-Paër, un incendie ravage la ferme de Daniel Carpentier.

En 1937, le 14 février, on bénit le vitrail Notre-Dame de Lourdes à l'occasion des vêpres. Un calvaire est mis en chantier. Les Quevilly apprirent que leur fils Raphaël se mariait. Apprirent, car ils ne furent pas invités à Saint-Mandé, dans la banlieue de Paris. C'est par hasard, sur le marché de Duclair, que Joséphine Chéron vit un jour venir à elle une jolie blonde, André Mainberte. Sa belle-fille....


En attendant, la colère monte au bord de l'Austreberthe. L'union des syndicats des deux vallées organise une tournée de protestation pour le respect des 40 heures et des lois sociales. Elle réunit au passage 700 ouvriers à Pavilly, 200 à Duclair. A Barentin a lieu une grande manifestation. 

Le 23 avril 1939, 1.500 ouvriers de la vallée de l'Austreberthe manifestèrent encore à Barentin à l'appel de l'union départementale de la fédération du textile.

Henri a pris sa retraite à 74 ans. C'était en 1940. Tous les trois mois, chez le percepteur de Duclair, Henri ira chercher ses 3,50 F. Mais pour l'heure, c'est la guerre. En juin, deux Anglais sont abattus au calvaire par les Allemands qui entrent dans Saint-Paër.

Chez les Quevilly vivait Angèle, affublée d'une jambe de bois.

Augustine se plaignait souvent du côté. Peut-être mourut-elle d'un cancer. L'abbé Caniel l'enterra en octobre 1943. Elle n'a pas connu la Paix. A la mort de sa mère, Angèle ayant également disparu, Amélie Quevilly vint vivre un temps avec mon grand-père.

Après six ans de veuvage, Henri Quevilly disparut le mardi 25 janvier 1949 en sa petite demeure du hameau de Maison-Blanche. A 81 ans, il n'avait plus de dents. La tradition familiale veut que les chevaux du corbillard improvisé eurent mille peine à le conduire au cimetière de Saint-Paër. La neige et le verglas régnaient alors en cette saison. Il fallut couper à travers champs. La fosse creusée pour recevoir son cercueil s'avéra trop petite. Si bien qu'aux coup de talons durent succéder les coups de pioche pour que la terre gelée digère enfin son catafalque.

IX. Raphaël Quevilly (1906-1994)

Mon père est né le samedi 6 octobre 1906 au hameau de Maison-Blanche et vécut toute sa jeunesse à Saint-Paër. 

Ses parrains de première communion: furent le comte et la comtesse Max de Joigny.  

Durant la guerre de 14, l'inspecteur de l'Education nationale doit le ramener à l'école car il travaille aux champs. De mai 1918 à décembre 1919, il est employé à la filature Van den Boch au Paulu en compagnie de son père, les hommes valides étant alors au front. Né en octobre 1906, il y est donc entré dans l'usine à l'âge de 11 ans. Mon père assurait avoir eu sa première carte de la CGT à 12 ans.
De janvier 1920 à mars 1921, on le retrouve comme apprenti parmi l'équipe de rivetage des chantiers du Trait tout en étant recensé à Saint-Paër où il vit chez ses parents avec son frère et ses sœurs à l'exclusion d'Henriette, l'aînée.
Il travaille ensuite un an à l'entreprise Jules Cornillot, de Barentin, puis c'est le retour au chantier du Trait, à l'atelier de traçage, de mars 22 à août 25. Au recensement de 1926, on le dit ouvrier chez Frémaux avec toute la famille Quevilly.
A cette date, âgé de 19 ans, il tente l'aventure aux chantiers navals Augustin-Normand du Havre. Puis à la Compagnie générale Transatlantique. Le 9 septembre 1926, il embarque pour New York comme soutier à bord du paquebot La Savoie. Après avoir été heurté en pleine mer par un cargo, le navire arrive à destination le 20 et le service d'immigration le qualifie de Coalman, charbonnier...
De juin 27 à octobre 28, troisième affectation aux chantiers du Trait, cette fois parmi l'équipe de charpente-fer.
D'octobre 28 à janvier 29, le voilà à la compagnie des produits électrolytiques d'Yainville, la filiale de la centrale. Il n'en est pas loin. Mais le service militaire l'appelle le 21 janvier. Il en est libéré du Génie le 15 octobre 29 et travaille quelques mois au nord de Paris, dans la société Applevage, jusqu'au 26 février 1930, date à laquelle il est officiellement salarié à la SHEE.


Sources 

Journal de Rouen. Saint-Paër, Pierre Molkhou. Archives Raphaël Quevilly