En 1896, un crime fit grand bruit dans le canton de Duclair.
A Sainte-Marguerite, on retrouva le corps sans vie d'Alphonse Grain.
Aussitôt, les soupçons se portèrent sur son fils.
Enquête.


29 janvier 1896.


Le bruit se répandait hier l'après-midi à Duclair, qu'un crime avait été commis dans la commune de Sainte-Marguerite, au hameau des Caillettes, distant de huit kilomètres du chef-lieu de canton. On apprenait que la victime était un cultivateur, M. Alphonse Grain, âgé de soixante-cinq ans environ, qui exploitait une petite ferme au bas de la côte de la route de Duclair à Saint-Wandrille.

Cet homme, veuf, père de plusieurs enfants, habitait avec l'un d'eux, un fils ayant le même prénom qui lui et âgé de trente-neuf ans, qui l'aidait à faire valoir la ferme.

Or, ce fils, qui ne s'absentait jamais, a disparu, et comme on savait qu'ils n'étaient point d'accord, le soupçon d'un parricide s'est produit. Il nous faut bien enregistrer ce bruit sous toutes réserves, en attendant que la justice ait éclairci le mystère.
L'état des lieux...

Le hameau des Caillettes ne comprend que quelques fermes et maisonnettes parmi lesquelles le café Babois, le seul de l'endroit. La ferme des Grain se compose de quelques acres de terre et d'une cour-masure, plantée de pommiers et entourée d'une haie. Les bâtiments sont éloignés de la route d'une vingtaine de mètres. Ce sont des constructions en torchis, couvertes en chaume, disposées en alignement et séparées les unes des autres par d'étroits passages. A droite, l'écurie, où se trouvent deux chevaux, puis la grange (une « tasserie » comme on dit dans le pays), ensuite, l'étable aux vaches, le cellier et enfin l'habitation. Ce corps de logis, vieux comme le reste, se compose d'une cuisine et deux chambres. Celle qui donne sur la cour était la chambre à coucher du père Grain.

La découverte du crime

Hier matin, sur les six heures, un voisin, M. Lecrec, maçon, qui demeure à une vingtaine de mètres de là, venait frapper à la porte des Grain. Point de réponse. Pensant qu'ils dormaient encore, bien que ce fût le jour du marché de Duclair et que le père Grain y dût porter des cochons, le maçon, dont la commission n'était point urgente, s'en alla, se proposant de repasser avec le baril qu'il apportait.

Il revint vers dix heures; A sa profonde surprise, la cuisine était encore fermée. Il va à la chambre et s'aperçoit que la porte est entrebâillée. Il jette un coup d'œil par l'ouverture et reste frappé d'horreur en apercevant le père Grain étendu au milieu d'une mare de sang.

On va mander les gendarmes de Duclair



Il court appeler un autre voisin, M. Pécot, conseiller municipal. Les deux hommes constatent que le bonhomme a été assassiné et que le corps est déjà froid. Ils font avertir le maire de Sainte-Marguerite, M. Thierry, qui, sans perdre de temps, dépêche un exprès à Duclair mander les gendarmes. Entre temps, on avait visité tous les bâtiments de la ferme, et couru dans les terres pour chercher le fils Grain, mais vainement.

L'enquête débute


Le maréchal des logis commandant la brigade de Duclair, M. Duprel, arrivait, vers midi, avec deux gendarmes et commençait une enquête. Bientôt le suivaient M. Nicolle, juge de paix du canton, et M. le docteur Allard.

Le père Grain avait été assommé d'un coup qui lui avait fracassé le sommet du crâne. Il était tombé en travers de la chambre, sur le côté. Le visage était tout tuméfié et ensanglanté. Le sang avait jailli sur l'oreiller du lit.

L'arme du crime

L'instrument du crime ne fut pas long à découvrir : il était sur la couche où l'assassin l'avait jeté. Cétait une hache de bûcheron, une de ces haches à grosse tête rond, maniée par une main robuste, elle avait fait massue.

L'autopsie, qui n'a pas encore été faite, précisera à quelle heure le crime avait été commis. On présume dans la soirée de lundi.
Les autorités ont entendu tous les témoignages qui pouvaient faire servir à la découverte du meurtrier. On n'en a tiré que juste de quoi établir des soupçons.

D'ailleurs, la ferme est trop distante de l'habitation la plus voisine, celle du maçon, pour qu'aucun bruit ait été perçu.

Quant au fils disparu, Alphonse Grain, les voisin l'avaient aperçu pour la dernière fois lundi, vers cinq heures, c'est-à-dire vers la fin du jour. Il rentrait à la ferme avec un banneau de feuillages. Son père était présent.

Des dissentiments...


Une discussion s'est-elle élevée entre eux ? Personne ne peur le dire, mais c'est fort vraisemblable, étant connus les dissentiments existant entre le père et le fils et qui n'étaient un mystère pour aucun des habitants du pays.

Ces démêlés avaient leur source dans des questions d'intérêt. Le père Grain avait été ce qu'on appelle un cultivateur aisé. C'était du temps où il exploitait la ferme dite des Taillis, à Yainville. Mal payé, le propriétaire, M. Lenepveu, avait congédié son locataire. Le père Grain était venu alors, à la Saint-Michel de 1894, prendre la petite ferme des Caillettes.

A cette époque-là, outre son fils Alphonse, une de ses filles habitait avec lui. Elle l'a quitté depuis. Ses autres enfants, mariés, étaient dispersé. Il y en a un au Havre, un autre a tenu un petit commerce à Yainville, un troisième est, dit-on, employé au bac de la Mailleraye, etc. 5 décembre 1892: le tribunal prononce la faillite de M. Grain, épicier-limonadier à Yainville. M. Beyer lui succède en 1893 sous l'enseigne d'une épicerie-vins.

Une séparation de biens fut prononcée le 3 juin 1893 pour Alexandre Alfred Grain, de Yainville. Sans doute notre limonadier...

Une maîtresse à Yainville

Il restait au père Grain un petit bien lui venant de sa femme, et, avec de la conduite, il aurait pu rétablir ses affaires. Mais ce paysan avait, quoique fort laid, un "vilain mâle", suivant l'expression locale, un faible pour le cotillon. Il avait une liaison à Yainville et c'était là, à ce qu'on assure, que passait le plus clair de ses ressources. Peu à peu, le petit bien fut dissipé.

Ses enfants ne voyaient pas sans peine les résultats de l'inconduite de leur père. N'était-il as une fois, l'an dernier, resté plusieurs jours absent de la ferme, roucoulant avec sa liaison ? Du coup, l'indignation de sa fille avait débordé, elle était allée à Duclair consulter sur le moyen de faire protéger ses intérêts.

Cité en justice

Le fils Alphonse – le disparu d'aujourd'hui – s'y était décidé aussi; c'était en juillet 1895, et il avait fait citer son père en justice de paix pour lui réclamer 1,000 francs. C'était à cette somme qu'il évaluait les gages à lui dus par son père qui, depuis qu'il le servait comme un véritable domestique, ne lui avait jamais donné un sou, assurait-il. La citation fut lancée, le père n'y répondit point. De son côté, le fils soit qu'il ait eu satisfaction, soit pas insouciance, ne s'en occupa plus, pas même pour payer les frais qu'il avait fait faire, 4 francs tout au plus.

La fille avait quitté la maison paternelle. Alphonse, au contraire, continuait à habiter la ferme, se chamaillant constamment avec le père. En dehors de cela, il était fidèle et assidu au travail. On le représente comme un garçon ne s'absentant jamais, parlant fort peu, l'air plutôt sournois et en dessous.

 La venue d'un huissier

Les contrariétés qu'il avait ne faisaient que s'accentuer de jour en jour. Le comble a dû être pour lui lorsque, ayant travaillé dehors toute la journée de lundi, il a dû apprendre par son père, en rentrant, qu'un huissier de Barentin était venu apporter un « commandement ». Tout donne à croire qu'à cette nouvelle, une scène plus violente que les autres, a dû avoir lieu entre les deux hommes. L'huissier, en apprenant, hier l'après-midi, l'assassinat du père Grain, aurait eu ce cri du cœur :
« Serait-ce ma visite qui aurait été la cause de sa mort ? »
Si ce propos a été réellement tenu, comme on nous l'a dit, il ne faisait, en somme, que traduire le sentiment intime des habitants du pays qui croient, malgré toute l'horreur de ce soupçon, qu'Alphonse Grain est un parricide.

L'hypothèse du suicide


On se demande pourquoi il a disparu. Nulle part il n'a été aperçu dans la soirée de lundi, personne ne l'a vu passer. Les gendarmes ont exploré toute la commune, demandé des renseignements de porte en porte, rien, on ne sait quelle direction il a prise et, parmi les hypothèses qui se font jour, la plus générale est qu'il se serait suicidé.

On nous donne son signalement comme suit : un homme de haute taille, fort, les cheveux châtains et portant la moustache.

Le parquet de Rouen doit se rendre aujourd'hui à Saint-Marguerite-sur-Duclair pour continuer l'enquête. Espérons que les battues poursuivies dans tous les sens donneront un résultat.

30 janvier.

     

Malgré d'incessante recherches, malgré des battues faites par les brigades de gendarmerie dans touts les bois environnant sainte-Marguerite-sur-Duclair, il n'a pas été possible de découvrir le fils Grain qui, depuis que son père a été assassiné dans les circonstances que nous rapportions hier, n'a pas été vu dans le pays.

"Il n'y a qu'un cri..."

Cette disparition est bien faite, on le comprend, pour donner corps aux soupçons qui se sont portés sur lui aussitôt après la découverte du cadavre du fermier du hameau des Caillettes : dans tout le canton il n'y a qu'un cri : « C'est lui qui a assassiné son père ».

D'ailleurs, la conviction des magistrats semble être faite sur ce point et les investigations n'ont pas porté d'un autre côté. C'est par le train de six heures cinquante-cinq que le Parquet a quitté Rouen, pour aller continuer l'enquête commencée la veille par M. Nicole, juge de paix, et par M. le maréchal des logis Duprel, commandant la brigade de Duclair.

A MM H. du Puy, juge d'instruction, Christophe, juge suppléant et Coutrillet, greffier, s'étaient joints M. le docteur Didier, médecin légiste et M. Becque, capitaine de gendarmerie.
De Duclair, les magistrats se sont rendus en voiture à Sainte-Marguerite, où ils sont arrivé vers dix heures et quart.

Pas un curieux...

Cette descente de justice n'a pas provoqué dans le village l'émotion que nous avons constatée si souvent ailleurs dans des circonstances semblables ; à peine voyait-on quelques villageois sortant sur le pas de leur porte au passage des magistrats : autour de la ferme où le crime a été commis, il y avait tout juste trois ou quatre personnes et encore celles-ci étaient-elles mandées par le juge d'instruction pour être interrogées.

Cette ferme, dont nous avons donné hier la description complète, est située à peu près à moitié chemin de Duclair et de Caudebec-en-Caux.

Au moment où nous arrivons, en même temps que le Parquet, la victime est encore étendue dans sa chambre, dans la position où elle a été trouvée par M. Lecrec. Le père Grain est couché sur le carreau, vêtu seulement d'une chemise, d'un pantalon et chaussé de bas ; ses pieds sont tournés du côté du lit, et la tête repose près de la fenêtre. Près de la tête, au milieu d'une large mare de sang, on ramasse un bonnet de coton ensanglanté ; c'est celui que la victime avait mis au moment de se coucher. Sur le lit est la hache dont s'est servi l'assassin ; mais sur cette hache, on ne relève pas la moindre trace de sang ; le lit est complètement défait ; les draps et l'oreiller sont tâchés de sang.

L'autopsie

Pendant que M. du Puy s'installe dans la cuisine pour interroger quelques personnes, M. le docteur Didier fait transporter le cadavre sous un hangar, et après l'avoir fait étendre sur une table, procède à l'autopsie, aidé dans cette opération par son confrère, M. le docteur Allard, de Duclair, qui avait été appelé à faire les premières constatations.

La tête du vieillard est couverte d'une telle couche de sang coagulé que ce n'est qu'après des lavages prolongés à l'eau chaude qu'on peut découvrir les effroyables blessures qui ont déterminé la mort.

Au niveau du temporal droit, le médecin relève la présence de deux plaies en V qui semblent avoir été faites d'un seul coup avec le dos de la hache.

Ce coup a été porté avec une telle violence que non seulement l'os temporal est brisé, mais le crâne est fracturé dans toute sa largeur d'un temporal à l'autre ; la mort a été instantanée.

Poursuivant son examen à un autre point de vue, le médecin peut établir que la mort à dû survenir vers neuf heures du soir. C'est l'heure, en effet, où d'après l'enquête, le crime aurait été commis.

 La veuve X 


Le juge d'instruction, de son côté, interroge tout d'abord le second fils de la victime, Alexandre Grain, demeurant à Jumièges et qu'on a fait prier de se rendre à Sainte-Marguerite-sur-Duclair.

Celui-ci donne des renseignements très précis sur la conduite de son père qui n'était pas exempte de tout reproche...

Depuis deux ans et demi environ, ainsi que nous le disions hier, le père Grain, malgré son âge avancé, entretenait des relations suivies avec une veuve X..., demeurant à Yainville, et cette liaison avait causé un très vif chagrin à la femme légitime du fermier, morte il y a huit mois seulement.

Il éclate en sanglots

En parlant de sa mère, qu'il aimait beaucoup, Alexandre Grain éclate en sanglots ; il parle en bons termes de son frère Alphonse qui, disait-il était estimé de tout le monde. « Il a bien fallu, ajoute-t-il, que mon père l'ait poussé à bout, si c'est lui qui l'a tué. »

Après avoir entendu encore Alexandre Grain sur les questions d'intérêt qui avaient soulevé si souvent des querelles entre le père et les enfants, M. du Puy a entendu une des filles de Grain, son gendre, M. Gallet, demeurant à Caudebec-lès-Elbeuf et différents voisins au courant des habitudes du vieillard.

Aperçu à Yainville

De ces différents témoignages, il semble résulter que Alphonse Grain aurait été vu, le jour du crime, à Yainville, autour de la demeure de la femme X...., et où, dans l'après-midi, était venu le père Grain. A différentes personnes, Alphonse aurait demandé si on avait vu son père et, ne le trouvant pas, c'est alors qu'il serait rentré, vers neuf heures du soir, à la ferme, au moment où le vieillard était sur le point de se coucher.

On s'est demandé si une discussion ne serait pas intervenue alors entre le père et le fils à propos du commandement d'huissier dont nous avons parlé et si celui-ci ne lui avait pas reproché de dépenser son argent avec la femme X... au lieu de payer ses dettes. Partant de cette idée, on a voulu savoir si le père Grain n'avait pas remis à sa maîtresse une certaine somme d'argent ces jours derniers.

A cet effet, M. du Puy a chargé un gendarme de la brigade de Duclair d'aller interroger cette femme et d'obtenir quelques éclaircissements sur ce point ; mais cette démarche n'a pas donné grand résultat, la veuve X... n'ayant fourni au gendarme que des renseignements assez vagues.

Une fusil, une longe...


En visitant la maison, Alexandre Grain a constaté la disparition d'un fusil et d'une longe avec laquelle était attachée une vache dans l'étable. Il n'en a pas fallu davantage pour faire supposer qu'Alphonse avait emporté la longe pour se pendre ou le fusil pour se brûler la cervelle.
Les recherches auxquelles la gendarmerie va continuer de se livrer dans tout le pays feront, il faut l'espérer, savoir avant peu si cette supposition est fondée.

De leur côté, les magistrats, qui sont rentrés à Rouen à six heures du soir,  vont mander au Palais de Justice un certain nombre de personnes pour leur fournir des renseignements complémentaires et arriver à connaître tout la vérité dans cette dramatique affaire.

Epilogue


Une rumeur prétendit que le meurtrier s'embarqua pour les Etats-Unis...

Notes complémentaires

La victime s'appelait exactement Ursin Alphonse Grain. Ce dernier est né le 1er novembre 1828 à Yainville, marié le 22 septembre 1855 a Berville-sur-Seine à Delaunay Hyacinte Louise Edwige,  née le 16 octobre 1830 à Anneville-sur-Seine .

Alphonse Esprit Grain, le meurtrier, est né à Yainvile en 1857.

Alexandre Alfred César Grain, son frère, est né en 1866 à Yainville. Il s'y maria en 1889 à Louise Béatrix Virvault. Dont descendance.

7 Septembre 1890. Patrice Costé, maire d'Yainville, reçoit d'Alphonse Grain 52 bottes de paille "pour couvrir le 16 septembre" (30F) et deux paquets de volette. 17 septembre; 16 bottes de paille et deux paquets de volette. 30 septembre : 17 bottes de paille de blé. Costé avance ce jour-là 50F à Grain. 19 octobre: réglé à M. Grain Alphonse 114 botte de paille 70F et une mine de blé 22F, soit 92F "compris les 50F qu'il devait."

Sources

Le Temps, 31 janvier 1896. Article relevé par Laurent Quevilly.
Le Journal de Rouen, articles numérisés par Josiane Marchand et transcrits par Laurent Quevilly.
Notes généalogiques : Martial Grain.