|
De la
collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert |
||
Par Laurent Quevilly. |
||
|
Tioch ! J'ignorais tout du personnage. Mais bien entendu, les quelques mots de ma correspondante en disaient long : j'avais affaire à un collaborateur exilé. Michèle avait tout de même entre les mains quelques rapports confidentiels, une demi-douzaine de vieilles photos qu'elle me fit parvenir. Alors, j'ai commencé à réunir de premières notes. Longtemps, elles sont restées dans un tiroir. Pas facile de traiter d'un tel sujet, surtout quand une descendante, attachée à la mémoire familiale, attend de vous une biographie.Vue d’Amérique latine, la collaboration n'a pas la même charge mémorielle qu’en France. Il est par ailleurs bien plus aisé, comme je l'ai maintes fois fait, de brosser le portrait d'un héros positif plutôt que d'un accusé d'intelligence avec l'ennemi. J'avais dans la main les deux faces d'une même pièce: l'André Tioch banni de Normandie, l'André Valhubert adulé en Équateur. Pas question pour moi d'instruire un nouveau procès. Sinon en réhabilitation. Car André Tioch a fini par être amnistié. Dans les années 60, une telle mesure visait à restaurer la concorde nationale après les déchirures qu'avait connu le pays. L'objectivité me commande donc de retracer le parcours de Tioch sans concession. Sans exagération non plus. Bref, de m'en tenir aux faits, rien qu'aux faits. Il ne s'agit ni d'innocenter, ni d'accabler. Mais de comprendre. Oui, comprendre comment un personnage plutôt attachant, entreprenant, bouillant patron de presse a pu basculer dans le camp qu'il combattait. Et ce, pour en arriver à cette question : tout homme a-t-il droit au rachat ? Oui manifestement pour la Justice française. Oui surtout pour ses proches qui n'ont connu que le papa-gâteau des tropiques,. Quant aux autres, ils se feront une raison à la fin de ce feuilleton. Du Tréport à Quito via Rouen, partons donc sur la piste de Tioch, alias Valhubert...
Une croissance au Tréport
Combien de
Thillocque on
franchi le porche de l'église de la Croix-au Bailly Un saut de puce A une époque où Philippe d'Orléans, cousin du roi de France, mit la main sur le château de la Motte, on ne sait quel vent poussa les Tillocque, mais ils n'eurent qu'une dizaine de kilomètres à parcourir. Peu avant la Révolution ils s'installent au Tréport. Dès lors leur patronyme va se contracter en Tiock et s'écrire Tioch. ◄Sur
le port, un marin doté d'une longue-vue près
d'une Tréportaise en costume traditionnel. Sur
la colline, l'église Saint-Jacques où se marient
les Tioch. Cette gravure de Clarkson Stanfield illustre le rôle
du Tréport comme port de guet et de passage vers
l'Angleterre. (BM-Dieppe) Puis ce fut la Restauration. Trois rois plus tard, Le Tréport en tire bénéfice. Louis-Philippe, qui est venu souvent, enfant, au château de la Motte acquis par son père, séjourne maintenant régulièrement à Eu. Quand il fait construire le pavillon d'Orléans, sur la plage du Tréport, la mode des bains de mer est lancée. Les Tioch observent à distance les courtisans du roi des Français tremper le bout de leur pied dans une eau pas toujours tiède. Cette ville de pêcheurs un peu âpre devint très vite une station balnéaire courue par la bourgeoisie parisienne. Les résidences secondaires commencent alors à couvrir le front de mer. Après Dieppe, c'est la plage la plus proche de la Capitale. L'arrivée du train en 1872 va encore accélérer le développement touristique et urbain de la ville en démocratisant peu à peu l'accès à la côte d'Albâtre. Un Tréport, deux visions Lorsque André Tioch vient au monde, rue Saint-Nicolas, sa mère n'a que 16 ans et son père 19. La nature avait quelque peu précipité leur mariage scellé un peu plus tôt. Victor Lameille, le jeune maire en fin de mandat, armateur de métier, enregistra la naissance sans broncher. L'abbé Sellier fronça peut-être un peu les sourcils en administrant le baptême à cet "enfant du péché". Mais ce chanoine honoraire en avait tant vu. Cet enfantement précoce ne sera pas en tout cas suivi de répliques sismiques. André restera un fils unique qui va grandir dans un milieu de la classe moyenne bien trempée dans la vie locale. Son père, Raphaël Tioch, est marchand de journaux en 1902. La même année, on inaugure le Tramway. Alors, il va s'y engager aussitôt et en animer bientôt la Mutuelle.
Raphaël Tioch s'est engagé en 1902 dans la compagnie du Tramway. Il sera conducteur puis contrôleur et secrétaire-trésorier de la mutuelle. André est donc né dans le quartier de
Bout-de-Bas, vers la route d'Eu où on les retrouve
en 1906. Le Tréport compte en tout trois pôles
urbains. La Ville-Haute, blottie entre deux
collines, c'est la plus ancienne avec l'église et
la mairie. Enfin la Ville-Basse, au pied des
falaises. Et c'est plutôt là qu'André s'épanouira.
Durant ses jeunes années, Le Tréport changera très
souvent de premier magistrat. Après Lameille,
voici Pamiseux,
Méthelin, Criquelion, Girard,
Ternisien... Le tourniquet donne le tournis. Les
radicaux, fidèles aux valeurs de la Troisième
République, laïcité, progrès social, trouvent
principalement leur appui parmi les ouvriers du
port et une partie des marins-pêcheurs. Face à
eux, modérés et conservateurs ont le soutien des
commerçants et propriétaires intéressés par le
développement balnéaire. Au marché du samedi, les
divergences s'expriment dans les conversations qui
roulent jusque autour de la croix de Grés, parfois
dans un sabir qui sonne comme une langue étrangère
à l'oreille du Parisien. Avoir 10 ans au Tréport À dix ans, le jeune Tioch ne se lasse pas du grand spectacle offert par le port, là où, en débouchant des ruelles de fileyeurs et de cordiers, l'odeur du goudron frais se mêle au parfum iodé des bancs de harengs. Sous ses fenêtres, la ville gronde de vie : le fracas des charrettes sur le pavé répond au sifflement lointain des trains de plaisir qui déversent leur lot de Parisiens endimanchés. À l'école, André s'applique devant une carte de France où l'Alsace-Lorraine reste une plaie béante tandis que l'instituteur parle de Devoir et de Patrie avec une ferveur solennelle. Pour l'heure, André se contente de regarder l'horizon, fasciné par les mâts qui dansent dans le bassin, ignorant que ce monde de dentelles et de filets de pêche vit ses derniers moments de paix.
En ces années 20, alors qu'il est
contrôleur des tramways, Tioch père habite au 84
du quai François Ier, le cœur battant du Tréport
où deux populations se croisent : les autochtones,
les estivants. Raphaël Tioch semble mener une
double vie professionnelle. Cette adresse est en
effet celle du café du Cygne et le couple compte
deux domestiques, Isabelle Beaurain et Georgette
Duhamel. Un pensionnaire, André Poignant,
interprète de profession, y est également logé. On
imagine d'autres chambres vouées à la location
passagère. Au Tréport, la famille n'a qu'un cousin, menuisier
par tradition, Joseph Tioch, père de trois
filles. André n'apparaîtra pas au recensement de
1921. Et pour cause... Musicien dans la Marine Au Tréport, André aura reçu une
éducation musicale. Une harmonie y existe de longue date.
Elle n'est pas la seule... A 18 ans, une idée
germe dans l'esprit du jeune Tioch. Il prend le
train pour Brest et, le 28 octobre 1920, signe à
la mairie un engagement de trois ans dans la
Royale.
Descente du maréchal Joffre lors
de l'escale du Montcalm à Tokyo. André Tioch
n'est pas loin... Pour une mission d'une telle envergure,
il est donc naturel d'embarquer des fanfares
militaires. Voilà qui permet de rehausser l'éclat
des réceptions officielles lors des escales à
Singapour, Saïgon, Tokyo... Mais aussi de tromper
l'ennui durant les longues traversées. Car
figurez-vous que, le dimanche, des marins dansent
entre eux. Tout en éclatant de rire... Le Montcalm retrouve Brest le 10
août 1922. Quatre jours plus tard, le matelot
Tioch est promu quartier-maître musicien et peut
exhiber ses galons rouges dans les gargotes de
Recouvrance. Maintenu à terre, on l'imagine versé
dans la musique des Équipages de la Flotte alors
dirigée par Jean-Jacques Mayan, un homme du Sud et
qui explore le répertoire classique. La formation
donne alors des concerts réguliers en ville.
Kiosque du Champ-de-Bataille, promenade du
Cours-Dajot. Puis c'est un nouvel embarquement à
bord du 10 mars au 27 octobre 1923. Cette fois à
bord des cuirassés en fin de course que sont le Voltaire
et le Diderot. Retour
en fanfare Que fit-il une fois sa quille fêtée ? Il
reprit sa place derrière le comptoir du café du
Cygne. Et continua à faire de la musique, encore
de la musique, toujours de musique. En 1924, André
prend la direction d'une phalange artistique de 25
exécutants. Aux portes du Tréport, depuis cent
ans, une manufacture de serrures, la maison
Fichet, est si bien implantée qu'un quartier de la
commune d'Oust-Marest a pris le nom de
Fichet-Village. La presse locale ne tarit pas
d'éloges pour cette fanfare qui, dit-elle, a pour
chef "le jeune et talentueux André Tioch". On le salue
comme un excellent compositeur après avoir signé
une marche intitulée Bongardi ou encore une Andante Religieuse.
Les
sociétés musicales font alors florès. Une
fanfare quai François Ier, en direction du
café du Cygne. Patron de café En 1925, année où le Tour de France se ravitaille au Tréport, André Tioch est attesté comme patron du café du Cygne lors d'une tombola, Ce que confirme le recensement de 1926. Le père est toujours aux Tramways mais son épouse est qualifiée de commerçante avec deux salariées : Isabelle est toujours fidèle au poste et elle est serveuse,. Une nouvelle bonne s'occupe des chambres : Jeanne Defaques. André est qualifié d'employé. Mais comme nous venons de le voir, c'est lui le patron. A l'Union commerciale, il donne de la voix en imposant son candidat au poste de président. Déjà !... Le polémiste que nous allons découvrir
bientôt reste un artiste. Son père s'est
semble-t-il essayé quelques années auparavant dans
ces fameuses revues populaires en vogue. A Eu, un
Raphaël Tioch campa en effet le duc de Guise. Laurent QUEVILLY. ( A suivre)
|

