De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert 


Par Laurent Quevilly.

Au mois d'août 2024, je reçus un étonnant courriel. Après avoir découvert mes papiers sur la presse locale, une jeune Équatorienne voulait en savoir plus sur son arrière-grand-père. Il avait fondé, disait-elle, Le Républicain normand. Son nom ? André Tioch. Elle ajoutait que, condamné à mort, il s'était réfugié en Amérique latine sous le nom de Valhubert. Elle n'en savait guère plus...

Tioch ! J'ignorais tout du personnage. Mais bien entendu, les quelques mots de ma correspondante en disaient long : j'avais affaire à un collaborateur exilé.

Michèle avait tout de même entre les mains quelques rapports confidentiels, une demi-douzaine de vieilles photos qu'elle me fit parvenir. Alors, j'ai commencé à réunir de premières notes. Longtemps, elles sont restées dans un tiroir. Pas facile de traiter d'un tel sujet, surtout quand une descendante, attachée à la mémoire familiale, attend de vous une biographie.Vue d’Amérique latine, la collaboration n'a pas la même charge mémorielle qu’en France. Il est par ailleurs bien plus aisé, comme je l'ai maintes fois fait, de brosser le portrait d'un héros positif plutôt que d'un accusé d'intelligence avec l'ennemi. J'avais dans la main les deux faces d'une même pièce: l'André Tioch banni de Normandie, l'André Valhubert adulé en Équateur. Pas question pour moi d'instruire un nouveau procès. Sinon en réhabilitation. Car André Tioch a fini par être amnistié. Dans les années 60, une telle mesure visait à restaurer la concorde nationale après les déchirures qu'avait connu le pays. L'objectivité me commande donc de retracer le parcours de Tioch sans concession. Sans exagération non plus. Bref, de m'en tenir aux faits, rien qu'aux faits. Il ne s'agit ni d'innocenter, ni d'accabler. Mais de comprendre. Oui, comprendre comment un personnage plutôt attachant, entreprenant, bouillant patron de presse a pu basculer dans le camp qu'il combattait. Et ce, pour en arriver à cette question : tout homme a-t-il droit au rachat ? Oui manifestement pour la Justice française. Oui surtout pour ses proches qui n'ont connu que le papa-gâteau des tropiques,. Quant aux autres, ils se feront une raison à la fin de ce feuilleton. 

Du Tréport à Quito via Rouen, partons donc sur la piste de Tioch, alias Valhubert...


Une croissance au Tréport

Né le 19 juin 1902 au Tréport, André Raphaël Tioch est issu d'une lignée de charpentiers picards autrefois nommés Tillocque. Ils vivaient alors au village de La Croix-au-Bailly, tout près de la Normandie. Une région où les yeux scrutent depuis toujours la mer. A l'horizon, combien de fois se sont dessinées des voiles anglaises rarement armées de bonnes intentions. Armées tout tout court.
Génération après génération, la famille produisit donc des artisans versés dans le travail du bois, tout en s'alliant avec des marins, des maîtres de bateaux, des disparus en mer, disparus des mémoires aussi.
( Voir ici  leur arbre généalogique ) Tous résidaient à l'ombre du château de la Motte dont derniers les seigneurs, comtes de Lannoy, furent aussi gouverneurs d'Eu et du Tréport. A vol d'oiseau, c'était tout près.


Combien de Thillocque on
franchi le porche de
l'église de la Croix-au Bailly

Un saut de puce

A une époque où Philippe d'Orléans, cousin du roi de France, mit la main sur le château de la Motte, on ne sait quel vent poussa les Tillocque, mais ils n'eurent qu'une dizaine de kilomètres à parcourir. Peu avant la Révolution ils s'installent au Tréport. Dès lors leur patronyme va se contracter en Tiock et s'écrire Tioch.

Sous le Premier Empire, les éternelles rivalités avec l'Angleterre ont alors plongé la ville dans un sommeil économique. Mais une veille militaire. Le premier né des Tioch au Tréport va faire honneur à la famille. En peu de temps, sous Napoléon, il se hisse du rang de novice à celui de d'officier de Marine. Avant de renoncer définitivement à la mer pour retourner à l'artisanat.

Sur le port, un marin doté d'une longue-vue près d'une Tréportaise en costume traditionnel. Sur la colline, l'église Saint-Jacques où se marient les Tioch. Cette gravure de Clarkson Stanfield illustre le rôle du Tréport comme port de guet et de passage vers l'Angleterre. (BM-Dieppe)

Puis ce fut la Restauration. Trois rois plus tard, Le Tréport en tire bénéfice. Louis-Philippe, qui est venu souvent, enfant, au château de la Motte acquis par son père, séjourne maintenant régulièrement à Eu. Quand il fait construire le pavillon d'Orléans, sur la plage du Tréport, la mode des bains de mer est lancée. Les Tioch observent à distance les courtisans du roi des Français tremper le bout de leur pied dans une eau pas toujours tiède. Cette ville de pêcheurs un peu âpre devint très vite une station balnéaire courue par la bourgeoisie parisienne. Les résidences secondaires commencent alors à couvrir le front de mer. Après Dieppe, c'est la plage la plus proche de la Capitale. L'arrivée du train en 1872 va encore accélérer le développement touristique et urbain de la ville en démocratisant peu à peu l'accès à la côte d'Albâtre.

Un Tréport, deux visions

Lorsque André Tioch vient au monde, rue Saint-Nicolas, sa mère n'a que 16 ans et son père 19. La nature avait quelque peu précipité leur mariage scellé un peu plus tôt. Victor Lameille, le jeune maire en fin de mandat, armateur de métier, enregistra la naissance sans broncher. L'abbé Sellier fronça peut-être un peu les sourcils en administrant le baptême à cet "enfant du péché". Mais ce chanoine honoraire en avait tant vu. Cet enfantement précoce ne sera pas en tout cas suivi de répliques sismiques. André restera un fils unique qui va grandir dans un milieu de la classe moyenne bien trempée dans la vie locale. Son père, Raphaël Tioch, est marchand de journaux en 1902. La même année, on inaugure le Tramway. Alors, il va s'y engager aussitôt et en animer bientôt la Mutuelle.

Raphaël Tioch s'est engagé en 1902 dans la compagnie du Tramway. Il sera conducteur puis contrôleur et secrétaire-trésorier de la mutuelle.

André est donc né dans le quartier de Bout-de-Bas, vers la route d'Eu où on les retrouve en 1906. Le Tréport compte en tout trois pôles urbains. La Ville-Haute, blottie entre deux collines, c'est la plus ancienne avec l'église et la mairie. Enfin la Ville-Basse, au pied des falaises. Et c'est plutôt là qu'André s'épanouira. Durant ses jeunes années, Le Tréport changera très souvent de premier magistrat. Après Lameille, voici Pamiseux, Méthelin, Criquelion, Girard, Ternisien... Le tourniquet donne le tournis. Les radicaux, fidèles aux valeurs de la Troisième République, laïcité, progrès social, trouvent principalement leur appui parmi les ouvriers du port et une partie des marins-pêcheurs. Face à eux, modérés et conservateurs ont le soutien des commerçants et propriétaires intéressés par le développement balnéaire. Au marché du samedi, les divergences s'expriment dans les conversations qui roulent jusque autour de la croix de Grés, parfois dans un sabir qui sonne comme une langue étrangère à l'oreille du Parisien.

Avoir 10 ans au Tréport

À dix ans, le jeune Tioch ne se lasse pas du grand spectacle offert par le port, là où, en débouchant des ruelles de fileyeurs et de cordiers, l'odeur du goudron frais se mêle au parfum iodé des bancs de harengs. Sous ses fenêtres, la ville gronde de vie : le fracas des charrettes sur le pavé répond au sifflement lointain des trains de plaisir qui déversent leur lot de Parisiens endimanchés. À l'école, André s'applique devant une carte de France où l'Alsace-Lorraine reste une plaie béante tandis que l'instituteur parle de Devoir et de Patrie avec une ferveur solennelle. Pour l'heure, André se contente de regarder l'horizon, fasciné par les mâts qui dansent dans le bassin, ignorant que ce monde de dentelles et de filets de pêche vit ses derniers moments de paix.


Car la voilà la Première guerre mondiale. André Tioch appartient à la classe 22, il est donc bien trop jeune pour être mobilisé. Quant à son père, malgré maints appels et rappels sous les drapeaux, il doit à ses varices, une hernie et de fréquentes maladies de rester loin des tranchées.

Durant la Grande guerre, proche du front de Somme, dotée d'une gare, la ville portuaire devient un centre hospitalier géant pour Britanniques. Il peut en accueillir 10.000. Juché sur les falaises, l'hôtel Trianon est la pièce maîtresse de ce dispositif sanitaire. Un funiculaire nous amène les convalescents vers la terrasse des cafés.


14 Juillet 1916. Des soldats britanniques sont à la terrasse du café du Cygne. Nous allons voir combien il va compter dans la vie des Tioch. Cette année-là, André à 14 ans. Son père est souvent happé par l'Armée. On enterre le grand-père Tioch, maçon employé à la tâche.

En ces années 20, alors qu'il est contrôleur des tramways, Tioch père habite au 84 du quai François Ier, le cœur battant du Tréport où deux populations se croisent : les autochtones, les estivants. Raphaël Tioch semble mener une double vie professionnelle. Cette adresse est en effet celle du café du Cygne et le couple compte deux domestiques, Isabelle Beaurain et Georgette Duhamel. Un pensionnaire, André Poignant, interprète de profession, y est également logé. On imagine d'autres chambres vouées à la location passagère. Au Tréport, la famille n'a qu'un cousin, menuisier par tradition, Joseph Tioch, père de trois filles. André n'apparaîtra pas au recensement de 1921. Et pour cause...

Musicien dans la Marine

Au Tréport, André aura reçu une éducation musicale. Une harmonie y existe de longue date. Elle n'est pas la seule... A 18 ans, une idée germe dans l'esprit du jeune Tioch. Il prend le train pour Brest et, le 28 octobre 1920, signe à la mairie un engagement de trois ans dans la Royale.

Le voilà apprenti-matelot au 2e dépôt des Équipages de la Flotte. Le 15 janvier 1921, il embarque à bord du croiseur-cuirassé Montcalm commandé par le vice-amiral Thomine. Le matelot de 2e classe Tioch y est attesté dans la spécialité de musicien le 28 mai suivant. Le Montcalm est un navire de 140 m de long, armé de lourds canons, avec près de 600 hommes à bord. Dont un particulièrement prestigieux : le maréchal Joffre ! Entouré de toute une escadre, le navire-amiral conduit en effet le héros de la Grande Guerre en mission diplomatique dans tout le Proche-Orient : Indochine française, Siam, Japon, Corée, Chine... Il s'agit de renforcer les liens d'amitié et d'affirmer la présence de la France, remercier les pays qui l'ont soutenue pendant la guerre, contrebalancer l’influence des Américains, des Anglais et des Nippons dans la région.

Descente du maréchal Joffre lors de l'escale du Montcalm à Tokyo. André Tioch n'est pas loin...

Pour une mission d'une telle envergure, il est donc naturel d'embarquer des fanfares militaires. Voilà qui permet de rehausser l'éclat des réceptions officielles lors des escales à Singapour, Saïgon, Tokyo... Mais aussi de tromper l'ennui durant les longues traversées. Car figurez-vous que, le dimanche, des marins dansent entre eux. Tout en éclatant de rire...

Le Montcalm retrouve Brest le 10 août 1922. Quatre jours plus tard, le matelot Tioch est promu quartier-maître musicien et peut exhiber ses galons rouges dans les gargotes de Recouvrance. Maintenu à terre, on l'imagine versé dans la musique des Équipages de la Flotte alors dirigée par Jean-Jacques Mayan, un homme du Sud et qui explore le répertoire classique. La formation donne alors des concerts réguliers en ville. Kiosque du Champ-de-Bataille, promenade du Cours-Dajot. Puis c'est un nouvel embarquement à bord du 10 mars au 27 octobre 1923. Cette fois à bord des cuirassés en fin de course que sont le Voltaire et le Diderot.
Son certificat de bonne conduite en poche, le QM Tioch fut renvoyé dans ses foyers le 28 octobre 1923. C'était vraiment la "quille". Car il fut versé comme caporal dans la réserve de l'Armée de terre, au 39 Régiment d'Infanterie, caserne Pélissier, à Rouen. Toujours comme musicien...

Retour en fanfare

Que fit-il une fois sa quille fêtée ? Il reprit sa place derrière le comptoir du café du Cygne. Et continua à faire de la musique, encore de la musique, toujours de musique. En 1924, André prend la direction d'une phalange artistique de 25 exécutants. Aux portes du Tréport, depuis cent ans, une manufacture de serrures, la maison Fichet, est si bien implantée qu'un quartier de la commune d'Oust-Marest a pris le nom de Fichet-Village. La presse locale ne tarit pas d'éloges pour cette fanfare qui, dit-elle, a pour chef "le jeune et talentueux André Tioch". On le salue comme un excellent compositeur après avoir signé une marche intitulée Bongardi ou encore une Andante Religieuse.
En août, il donna un concert au Tréport, place de la Poissonnerie, devant un millier de spectateurs. Au mois d'octobre, L'hebdomadaire local annonce qu'André Tioch va prendre la direction du "Paris-Dancing qui se monte au Tréport". Communiqué laconique. Sans suite.
Quand vint le mois de décembre, on fêta sainte Cécile, patronne des musiciens, à l'église d'Oust où le père d'André vint applaudir son fils. Cette direction d'orchestre est de courte durée. Dès l'année suivante, André Tioch cède la baguette à M. Dingreville, le chef-comptable des établissements Fichet.
Lors d'un concert donné en 1925, André Tioch dirige cette fois la fanfare et la chorale de la verrerie de Saint-Maxent. Le voilà loin de ses bases, manifestement pour une prestation ponctuelle et de commande. Son nom n'apparaît plus ensuite en tant que chef d'orphéon.

Les sociétés musicales font alors florès. Une fanfare quai François Ier, en direction du café du Cygne.

Patron de café

En 1925, année où le Tour de France se ravitaille au Tréport, André Tioch est attesté comme patron du café du Cygne lors d'une tombola, Ce que confirme le recensement de 1926. Le père est toujours aux Tramways mais son épouse est qualifiée de commerçante avec deux salariées : Isabelle est toujours fidèle au poste et elle est serveuse,. Une nouvelle bonne s'occupe des chambres : Jeanne Defaques. André est qualifié d'employé. Mais comme nous venons de le voir, c'est lui le patron. A l'Union commerciale, il donne de la voix en imposant son candidat au poste de président. Déjà !...

Le polémiste que nous allons découvrir bientôt reste un artiste. Son père s'est semble-t-il essayé quelques années auparavant dans ces fameuses revues populaires en vogue. A Eu, un Raphaël Tioch campa en effet le duc de Guise.
En mars 1926 eut lieu au Tréport la traditionnelle fête du Trousseau destinée à doter les jeunes femmes à marier du nécessaire. Un concert fut donné à cette occasion par plusieurs artistes locaux dont, précise le compte-rendu, "M. Tioch et Mlle Georgette". Et elle ne manque sûrement pas de charme, Mlle Georgette. Ce duo va se souder pour la vie.

Laurent QUEVILLY.

( A suivre)


Un remerciement spécial à Quentin Gravier, généalogiste bénévole du Fil d'Ariane, qui n'a pas ménagé ses efforts pour nous faire parvenir le dossier militaire d'André Tioch.


Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer

Sources iconographies : André Tioch (coll. familiale, toutes autres images, cartes postales anciennes.


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