De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.

Que va lui réserver 1942 ?  Son heure de gloire ! Un reportage en Allemagne va le faire connaître dans toute la France. Et le hisser dans la presse régionale. Avant cela, l'année s'ouvre sur une conférence du lieutenant Rasch, son protecteur. A Rouen, le responsable de la Propagandastaffel déroule l'idéologie de la collaboration. Sans un mot sur l'envers du décor...



« Il est nécessaire, après des siècles de luttes et de conflits, d’assurer une véritable réconciliation entre les deux nations voisines. Le chemin peut être long encore, mais la distance ne doit pas nous décourager. » 10 rue aux Ours, la salle était comble ce soir-là, dans cette Rouen occupée où les drapeaux à croix gammée flottaient aux côtés de bannières tricolore, où l'on croisait les tout premiers habitants à porter l'étoile jaune. L'aryanisation de la Société est en marche, les premiers résistants collées au poteau. Nous sommes en juillet 1942 et le Dr Ernst Rasch, chef de la Propagandastaffel de Haute-Normandie est l'invité d'honneur du Groupe « Collaboration ». L'initiative en revient à son président, Robien de Morhéry, un personnage que nous avons déjà croisé rue Verte, là où le Petit-Normand a sa rédaction.
Robin de Morhéry
A l'écoute de ce journaliste de métier, francophile et protestant, l'auditoire est fourni : intellectuels égarés, figures économiques soucieuses de leurs intérêts, fonctionnaires zélés dont le préfet-délégué Pujès qui vit là ses dernières heures à Rouen. « La France, attaque d'emblée le Dr Rasch, aurait pu éviter la défaite et ses suites si, dans les milieux officiels, elle avait vécu dans un esprit politique vraiment réaliste. » La France, elle restait à ses yeux sur sa victoire de 14-18, s'appuyait sur son empire, se croyait invincible derrière sa ligne Maginot. Et puis c'est elle qui a déclaré la guerre. On connaît la suite. Du moins la chanson...

Ces grands francophiles d'Outre-Rhin

Pour capter son auditoire, le chef de la propagande se met à hauteur d'homme. 
« Je suis de cette génération qui a entrepris ses études après-guerre. J'ai connu l'amertume, les difficultés d'une vie qui n'était pas très swing ». On rit de cette expression mise à la mode par le chanteur zazou Johnny Hess. Fort de son effet, Rasch poursuit : « Vous comprendrez pourquoi nous avons accueilli le national-socialiste comme une libération.»

Qui étaient-ils ces étudiants allemands de 1920 ?
« Nous nous sentions plus près d'André Gide que de Maurice Barrès. Passionnément allemand, Stefan George éveillait en nous de profondes résonances. Stefan George fut le traducteur de Baudelaire, de Verlaine, de Mallarmé, de Rimbaud. Dès cette époque, la jeune Allemagne, loin de haïr la France, cherchait dans sa culture française des éléments de compréhension. C'est un poète allemand, Rainer Maria Rilke, qui fit connaître à ses compatriotes le génie de Rodin...»

Selon l'opinion du Dr Rasch, « une entente durable ne peut être réalisée qu'à la condition que les chefs d'une nation, sûrs d'être suivis par les masses, prennent la ferme décision d'une relation de bon voisinage...»

« La guerre n'est pas encore terminée, rappelle
le conférencier, et dans la croisade qu'elle mène contre la ploutocratie anglo-saxonne et ensuite le bolchevisme, l'Allemagne a engagé toutes ses forces.» Mais déjà l'après-guerre se dessine. La France y trouvera sa place. Une condition : « que le peuple français adhère à cette mission grande et noble d'une collaboration européenne. »

La rédemption par la souffrance

Évoquant Georges Claude, Alphonse de Chateaubriant, Abel Bonnard et d'autres éminents collaborateurs français, Rasch insiste au bon Luthérien :
« les nations ne peuvent prétendre à la grandeur et à la durée historique que par l'acceptation de sacrifices consentis pour l'avenir commun de l'Europe.» Il y avait jusque là en France de petits bourgeois en pantoufles dont l'horizon était borné à la barrière de leur jardin. Mais d'autres énergies avaient donné à ce pays une place importante dans le concert des Nations.  « Et ce sont ces énergies vivaces qu'il faut amener, de la politique catastrophique de l'ancien régime, à un travail positif pour l'ordre européen. » 

L'orateur l'assure : le Reich s'intéresse de près la Révolution nationale entreprise par Vichy, 
« la littérature allemande en suit le développement. Il serait à souhaiter que la France s'intéressât autant à la personnalité de la culture allemande. »

 Les caractères français et allemands sont complexes, il est bien difficile d'interpréter l'essence d'un peuple.  « Il faut pour cela le travail des savants, des philologues, des historiens, Rasch adresse alors à Tioch un regard complice, et aussi le labeur quotidien des publicistes et des journalistes de bonne foi. » Le rédacteur du Petit Normand en prend bonne note, mais est-bien nécessaire, son ami vient de dérouler toute la doctrine à laquelle ils adhèrent tous deux.

Le travail le plus modeste de chacun, conclut le conférencier, qu'il soit Français ou Allemand, trouve son utilité pour une Europe à venir. « Les magnifiques édifices de Rouen sont l'œuvre de générations qui les ont construits sans penser à des récompenses matérielles. Que ce don constructif et commun se renforce dans une forme moderne de l'idéalisme politique... La douleur fortifie les âmes et les inspire à trouver la voie qui mènera à un avenir plus heureux nos deux nations. »
Poissant, le maire de Rouen, aux côtés du nouveau préfet, Parmentier. Le premier finira la guerre en déportation.  A son retour, il sera accusé se collaboration par des camarades. Ils assisteront à une conférence d'André Tioch. (DR)

"On ne savait pas" sera le leitmotiv des collaborateurs. Ce soir-là en tout cas, personne, effectivement, ne sait encore que ce beau sermon ascétique, ce discours de façade nous conduit, non pas vers le bonheur, mais déjà vers l'horreur. Car il y a l'envers du décor. Ce mois de juillet 42 est celui de la rafle du Vel d'Hiv, celui où les fumées d’Auschwitz-Birkenau s'intensifient.  Pourtant, dans cette salle de la rue aux Ours, on fait semblant d’y croire à cette Europe de demain. Et on applaudit Rasch à tout rompre.



"On ne savait pas..." Les premiers camps d'extermination seront libérés par l'Armée rouge dès juillet 1944, les camps de concentration
par les Alliés occidentaux au printemps 45. (DR)

La collaboration. Non seulement André Lioch va pouvoir l'apprécier de visu. Mais aussi la promouvoir. Avec quelques journalistes français, il part en Allemagne...




Laurent QUEVILLY.
(A suivre)

 
Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer.




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