De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.
Le carnet de notes est plein, les pellicules baignent dans les bacs...  Rentré d'Allemagne, André Tioch va se faire un nom dans la profession. Mieux : prendre du galon en rencontrant Jean Luchaire, père d'une actrice de cinéma, futur héros de film... 
Mais aussitôt le ciel de Rouen contrarie ses rêves de grandeur. Des grondements de tonnerre se font entendre. La RAF bombarde encore...

Un beau matin, j'entends confusément mon radio-réveil grésiller : "C'est un patron de presse, pacifiste, bien ancré à gauche et qui met son journal au service de la propagande pro-nazie, j'ai cherché à comprendre pourquoi ?..." Entendant cela, je me demande si je suis bien réveillé. La voix poursuit : " Lié à l’ambassadeur allemand Otto Abetz, il fut condamné à mort à la Libération." Là, je commence à halluciner : c'est exactement le sujet sur lequel je suis en train d'écrire. Qui parle ? Xavier Giannoli, le réalisateur des "Rayons et les ombres". Un film. Mais un histoire vraie, celle de Jean Luchaire. Et le comble, c'est qu'il a croisé André Tioch. Et si Luchaire avait son Otto Abetz, Tioch, lui, à son Dr Rasch...

Le 4 septembre 1942
, à la nouvelle cantine du Journal de Rouen, l'ambiance est à la fois solennelle et confraternelle. Autour d'un menu qui se prétend l'ordinaire du travailleur, directeurs de journaux, cadres techniques entourent Jean Luchaire, le « ministre » de la presse de la Collaboration. Venu de Paris, il a choisi la Normandie et le plus vieux titre français pour entamer sa tournée nationale. Elle vise à structurer la corporation des journalistes voulue par Pétain.
Luchaire ici
au centre (DR)

Entre deux toasts à la santé du Maréchal, les discussions roulent sur l'idéal de la Révolution Nationale. Quand soudain un couteau tinte contre un verre jusqu'au silence absolu. Debout, tourné vers Luchaire, Lafond prend la parole : « Je ne vous présente pas seulement des directeurs, mais le bureau d'un groupement où tous les éléments de collaboration sont déjà représentés. Nous avons traduit l'idéal de la Révolution Nationale en actes : les traitements ont été réajustés et le statut de l'employé repose désormais sur la qualification et l'ancienneté, conformément à l'esprit de la Charte. »
La réponse de Luchaire sera sobre. Elle fixe un cap :  « Notre métier doit devancer le législateur. La défaite doit être le point de départ d'une résurrection de notre Patrie. Il est temps d'aider sans réserve ceux qui, autrefois incompris, mènent aujourd'hui l'œuvre de salut. »

André Tioch savoure sa promotion. Il est nommé ce jour-là trésorier du Groupement régional de la presse de Normandie. Pierre Lafond, du Journal de Rouen, en assure la présidence. Quant au secrétaire, c'est Perrier, chef du service composition du quotidien rouennais. Dans l'administration vichyste, Tioch obtient là son bâton de maréchal.

L'après-midi, l'enthousiasme du banquet cède la place à une studieuse séance de travail. C'est le laboratoire d'un Ordre nouveau. Sans syndicats. Sans lutte des classes. La presse normande devient la première de France à calquer son organisation sur la Charte du Travail. Adopté dans l'enthousiasme, un serment solennel est envoyé à Vichy : « Nous adressons au maréchal Pétain l'expression de notre dévouement le plus absolu à sa personne et à l'œuvre corporative de la Révolution Nationale. »

"Sous cette pluie de fer, de feu, d'acier, de sang"

Mais le lendemain, près de l'hôpital, un bruit assourdissant vient couvrir cet élan unanime : un nouveau bombardement. Le premier a eu lieu le 17 août. Bilan : 50 morts. Le second est encore plus meurtrier et touche le quartier de l'hôpital, épargne miraculeusement les écoliers de la rue Eau -de-Robec, . Tioch s'en indigne : 
« 250 victimes. Voilà le sinistre bilan de la deuxième visite des héros de l'aviation britannique. Pas un objectif militaire touché, rien que des civils, tués ou ruinés. Des veuves, des orphelins, des prisonniers qui rentreront et trouveront un foyer vide.


Ph. Photo Deries /bibliothèque de Rouen/ Pessiot
Pourtant je viens de parcourir l'Allemagne. J'ai vu des usines de guerre s'étendant sur des kilomètres carrés. Elles n'ont jamais subi la moindre alerte !!! C'est peut-être un peu loin. Et il y a de la D.C.A.

De l'avis de tous les anciens combattants de l'aviation, il est impossible à des avions de voler juste à 3 ou 4.000 mètres de haut. 
Les pilotes britanniques ont tapé sur Rouen de plus de 3.000 mètres de haut. Ça explique les dégâts causés. Un ouvrier expliquait hier à sa façon : " Pour viser juste, il faudrait qu'ils descendent, et ils ont un peu la trouille, je les ai vus à Dunkerque"

Radio-Londres s'est félicité du bombardement de Rouen. Les points stratégiques ont été sérieusement touchés, a-t-elle dit. Drôle de stratégie. Le public rouennais commence à la trouver un peu saumâtre.

Le Douarneniste Yves Morvan
Alias Jean Marin
Grande voix de Radio-Londres
en 1942.

" Fusiller autant d'Anglais..."


Peut-être y aurait-il un moyen de forcer les Anglais d'épargner nos femmes et nos gosses: A chaque bombardement, on pourait fusiller autant d'Anglais ou d'Anglaises résidant en France que de Français tués.
Ça calmerait ces messieurs. Mais on oublie vite les décombres et les morts quand on n'est pas touché soi-même. Le gouvernement laissera-t-il continuer le massacre des populations civiles ?
Les Anglais incitent les Français à ne pas partir travailler en Allemagne. Pourtant je ne les ai pas vus en Allemagne, où en quinze jours je n'ai pas subi une alerte dans les immenses cités industrielles que j'ai traversées.
Sans doute les Anglais préfèrent-ils  que les Français restent ici pour les "canarder" mieux. 250 malheureuses victimes, CHIFFRE TERRIBLE qui doit remplacer tous les discours.
»

André Tioch signe rageusement son papier. Ses illusions nourries par son voyage en Allemagne vacillent sous un tapis de bombes. Une centaine de points d'impacts sont dénombrés à Rouen. Alors il va écrire avec fougue pour inciter à la relève des prisonniers. Ecrire mais aussi parler. Après le responsable de la Propagandastafel, szon protecteur, le voilà conférencier...

Laurent QUEVILLY.

(  A suivre )


 Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer.

Le premier bombardement de  Rouen en 42 a eu lieu le 17 août. 50 morts.

J'étais journaliste en poste à Douarnenez lorsque Jean Marin y fut inhumé en juin 1995.

"Sous cette pluie de fer, de feu, d'acier, de sang", on aura bien sûr reconnu Barbara de Prévert.

Luchaire a eu de 1940 à 1941 pour secraire aux Temps Nouveaux une certaine Simone Kaminker, future Simone Signoret !


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