De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.
Après le voyage en Allemagne, ses compte-rendus dans plusieurs journaux, sa promotion dans la presse collaborationniste, voilà qu'André Tioch se découvre une nouvelle vocation : conférencier. A l'instar de son protecteur, le Dr Rasch, chef de la Propagandastaffel, le patron du Petit Normand devient la voix de la Relève nationale. Et ça marche...

En cet automne 1942, la machine de propagande tourne à plein régime. Il s'agit de promouvoir la Relève. Envoyer des travailleurs français en Allemagne contre la libération de prisonniers de guerre. Une priorité pour Vichy. 

Plume zélée de l'Ordre nouveau, Tioch entame une série de conférences après une causerie sur la sulfureuse Radio-Paris. Elle débute au cœur même de son fief : Rouen. Et le directeur du Petit Normand réalise là un véritable tour de force. Quand il monte sur l'estrade du Cinédit, c'est devant un parterre minutieusement choisi.


Le Cinédit, salle réquisitionnée
par les Allemands, 
Ce "Soldatenkino" sera la cible de
la Résistance en 1943.

Les plus hautes autorités régionales se pressent pour boire comme du petit lait les « Impressions d’Allemagne » de l'orateur. Au premier rang s'affichent André Parmentier, préfet régional, Maurice Poissant, maire de Rouen, et Marcel Le Bourgeois, président de la Chambre de Commerce. À leurs côtés, l'appareil d'État et de l'Occupation répond à l'appel au grand complet : Vabre, secrétaire général de la Seine-Inférieure, Spch, directeur de cabinet du préfet, Henri Lebret, chef des affaires économiques à la Préfecture. Enfin, pour compléter ce charmant tableau, les délégués de partis pro-nazis Bouvier, du Rassemblant National Populaire. de Marcel Déat, mouvement qui rassemble nombre d'anciens socialistes, Charles Lafon, de la Ligue française, Robin, du groupe Collaboration, Duramé, secrétaire général des "Amis du Maréchal". Sans oublier les représentants du  P.P.F. de Doriot, l'ancien Communiste choyé de Staline. Beaucoup finiront comme cibles au stand de tir du Madrillet.


L'ami Fritz ouvre le feu

La séance n'aura rien d’une causerie amicale. C'est une cérémonie d'allégeance idéologique. En guise d'introduction, le lieutenant Rasch, chef de la Propaganda Staffel, prend la parole pour souligner l’importance de la Relève, tant pour l’économie que pour la libération des prisonniers français. "L’Allemagne ne demande à la France qu’une contribution modérée en travail pour bâtir l’Europe nouvelle", affirme l'officier avant de céder la parole à l'orateur rouennais devant le public massé ce vendredi soir au Cinédit de Rouen.

Sur scène, André Tioch s’impose habilement, entreprenant de raconter ce qu’il a lui-même observé lors de son récent voyage outre-Rhin. Invité par le Front du Travail allemand aux côtés de neuf autres journalistes français, le directeur du Petit Normand a mené une véritable expédition. Il a parcouru Berlin, Potsdam, la campagne allemande, et visité plusieurs centres industriels de première importance.

Mais Tioch l'assure d'emblée : il s'est comporté là-bas moins en invité qu'en enquêteur. Après le départ de ses confrères, il est même resté à Berlin avec l'envoyé spécial d'Inter-France. Objectif ? Poursuivre des investigations plus personnelles encore. Il voulait voir et interroger, à l'image des grandes commissions internationales. L'Allemagne, précise-t-il, tient à montrer ce qu'elle fait pour que ses alliés comme ses ennemis le sachent. Émaillant son propos d'anecdotes percutantes et fort d'une verve qui trahit son adhésion au système, il prétend éviter d’assommer son public de statistiques et distille les chiffres avec parcimonie. "Du vécu coco !" a toujours été le leitmotiv du bon chef de rédaction.

"Les Français d'abord !"


Pour Tioch, l’enjeu est crucial : il ne s'agit pas d'analyser froidement la structure économique du Reich, mais d'expliquer concrètement aux Normands comment vivent ceux qui sont déjà partis et de convaincre ceux qui hésitent encore. Il décrit ainsi de vastes usines de métallurgie, de produits chimiques, de tissus, de chaussures ou de postes de radio où le travail lui est apparu organisé de façon saine et agréable. "Certes, les produits allemands sont d'une qualité inférieure aux produits français, mais ils sont fabriqués en quantité beaucoup plus importante."

Alors, le portrait qu'il brosse du travailleur français outre-Rhin relève de l’idylle sociale :

« L’ouvrier français est très estimé, parce que c’est un travailleur de qualité ; un homme courageux et qui connaît son métier ; un travailleur qui œuvre avec amour et qui n'hésite pas à faire des heures supplémentaires ; un technicien estimé de ses contremaîtres, des techniciens et des chefs d'industrie ; un homme partout accueilli avec amabilité ».

Pour convaincre les sceptiques, le conférencier multiplie les détails matériels sur les conditions de vie en Allemagne, affirmant y avoir rencontré la meilleure réception. C'est un choc visuel et concret. Il a vu des usines gigantesques, abritant jusqu'à 450 000 ouvriers. Une telle foule exige des infrastructures hors normes. Tioch égrène les services sociaux : ici, une infirmerie avec salle de radio et cabinet dentaire ; là, une cantine de 2 000 places. Plus loin, une salle de théâtre moderne de 1 500 places, équipée d'orgues.

Il vante les bons salaires permettant d'engranger des économies et l'assistance constante du Front du Travail. Le confort dans les cités modèles est immense. Le loyer y est certes cher, comptant pour le quart du salaire, mais les prestations sont exceptionnelles. Seule ombre au tableau qu'il concède à demi-mot : dans certains endroits, la misère est masquée pour les ouvriers nord-africains. Mais pour le reste, la bienveillance règne. L'ouvrier français est reçu avec une très grande amabilité dans les magasins. Mieux encore, il bénéficie d'attentions particulières : il y a là-bas bien moins à vendre qu'en France, mais le Français passe d'abord.


"Du travail mais aussi des loisirs"

Le tableau se veut aussi récréatif. Il y a les jardins de repos pour les ouvriers, les œuvres sociales, la bienveillance des Amicales de Travailleurs français. Plus fort encore, il convoque l'organisation de loisirs du Reich, la Kraft durch Freude (K.D.F.). Cette gigantesque machine ne regarde pas à la dépense et sacrifie jusqu'à 800 000 francs par mois pour les loisirs. Elle planifie pour les déportés du travail « des concerts, des soirées, des excursions », mettant à leur disposition terrains de sport et moniteurs au même titre qu'aux prolétaires allemands. Lors de son séjour, il s'est d'ailleurs entretenu avec de nombreux travailleurs normands et assure les avoir trouvés pleinement satisfaits de leur situation. L'ouvrier consciencieux est tout simplement heureux de son sort et fait honneur à la France.

Pendant ce temps, l'Allemagne est engagée dans une lutte gigantesque. Elle travaille 24 heures sur 24. Elle bénéficie d’une puissante économie et d'un moral d'un peuple gonflé à bloc. Outre-Rhin, le parti national-socialiste prend entièrement à sa charge l'éducation de ses membres mobilisés. La N.S.V. envoie des infirmières dans les foyers privés de leur chef. Quant aux femmes de mobilisés, elles touchent 80 % des salaires perçus en 1937 par leurs maris.




Prisonniers dieppois quittant leur stalag (Ph. L.A.P.I / Journal de Rouen, 2 octobre 1942)


Pourtant, ce discours lénifiant se heurte à une réalité tenace : la méfiance de la population. Tioch l'admet : « les ouvriers croient peu à la relève, malgré la présence des ouvriers volontaires ». Pour briser cette résistance, il exhorte les familles des prisonniers à s'informer, à mieux renseigner leurs proches. Beaucoup de prisonniers qu'il a rencontrés ne croient pas à la Relève. Pourquoi ? Parce que leurs familles ne leur écrivent pas assez que leur retour est attendu grâce à cette mesure. Le message est clair : pour que nos prisonniers rentrent, il appartient à ceux qui le peuvent d'envoyer en Allemagne le plus de travailleurs possible.

Il rappelle que deux millions d’ouvriers étrangers travaillent déjà là-bas. Parmi eux, seulement 200 000 Français œuvrent aux côtés des autres nationalités, bénéficiant d'une situation particulièrement favorable grâce à leur intelligence et leur habileté professionnelle. C'est un privilège réservé aux seuls travailleurs d'élite.

Tioch précise que les négociations menées par Pierre Laval ont désormais substitué des organismes officiels aux maisons de courtage spécialisées. Il ajoute d'ailleurs, sans fard, que le Reich exige désormais « des ouvriers plus qualifiés et moins de manœuvres, de vrais ouvriers et moins de repris de justice ou d’hommes au passé trouble ». Quant à la durée du travail, elle varie de cinquante à soixante heures par semaine.


"Ils auront trahi la France !"

La conférence touche à sa fin, André Tioch résume sa pensée dans un raccourci saisissant, mêlant chantage économique et culpabilisation patriotique :

« Peut-on concevoir qu'un pays victorieux, où le travail est de cinquante à soixante heures par semaine, admette qu'un pays vaincu ne travaille que vingt heures ? Là est l'origine de la relève de nos prisonniers, négociée et réalisée par M. Pierre Laval, grâce à qui, contrairement à ce qui se passe dans les autres pays, la venue de travailleurs permet la libération de prisonniers. »

Pour le directeur du Petit Normand, le choix est binaire et ne souffre aucune nuance. « La relève doit se faire de bon gré, avec les avantages qu'elle comporte, plutôt que de mauvais gré, sans aucun avantage de libération de prisonniers ». Concluant que l'Allemagne a entrepris un effort réel pour venir en aide aux ouvriers français sur le plan strictement économique, il lance un appel pressant à y envoyer le plus grand nombre possible de travailleurs.

Tioch termine enfin sa performance en condamnant sans appel quiconque s'opposerait à la politique de Vichy et du Reich :

« Tous ceux qui ne suivront pas, dans les conjonctures actuelles, Pierre Laval et le Maréchal Pétain, ne seront pas des patriotes, car ils auront trahi la France ! »

Eh oui, pour Tioch, envoyer des ouvriers en Allemagne est à la fois un devoir patriotique et un acte de solidarité envers les détenus. Ces Gaullistes, ces résistants qui s'y opposent, eux, ne sont pas patriotes. "Ce sont des traîtres !"

1.500 auditeurs à Elbeuf !


Cette première conférence au Cinédit pose le cadre idéologique et rhétorique que Tioch déploiera les jours suivants à Elbeuf, confirmant son rôle de rouage zélé de la collaboration ouvrière en Normandie.
Le 15 octobre le public est considérable : 1 500 auditeurs !  C'est que, là encore, l'événement a tout de la cérémonie officielle. 
Pour cautionner son discours, Tioch s'exprime sous le regard approbateur de Lebret, délégué régional à l'information pour la région de Rouen. Encore un homme venu de la gauche, journaliste lui aussi, ancien typo. Maire d'Elbeuf, il fut des députés qui votèrent les pleins pouvoirs à Pétain. Son amitié avec Laval lui vaut d'encadrer l'information dans sa région. A la Libération, il sera condamné à 20 ans d'indignité nationale et amnistié en 1951. Il est décédé 20 ans plus tard à Evreux. Encore un qui fut moins blâmé que Tioch...

René Lebret.
Il a dirigé la Tribune d'Elbeuf et de Quevilly
jusqu'en juin 40.
Avant de collaborer...

Devant l'auditoire elbeuvien, le directeur du Petit Normand livre un compte rendu idyllique de son séjour. Il décrit avec emphase la vie dans les usines allemandes et s'attache à dépeindre le quotidien des travailleurs français sous un jour particulièrement flatteur, affirmant avec assurance que ces derniers « jouissent de très nombreux avantages ».

Le point d'orgue de cette soirée, largement relayé dès le lendemain par les agences de presse et salué le 18 octobre par ses confrères du Progrès de la Somme, prend la forme d'un coup de théâtre patriotique soigneusement mis en scène :

À l’issue de la présentation, écrit le Progrès, un jeune auditeur de 20 ans, Édouard Hache, demeurant au 9 de la rue La Fayette à Elbeuf, interpelle le conférencier pour obtenir des précisions. Feignant la révélation, le jeune ouvrier déclare alors « avoir compris le rôle que les Jeunes étaient appelés à jouer dans la relève », culpabilisé par le sort de « ceux qui souffrent dans les stalags ».

Joignant le geste à la parole, le jeune homme signe sur-le-champ son engagement. Pour encourager ce geste spontané, André Tioch offre aussitôt au jeune volontaire une prime de 1 000 francs au nom du Petit Normand.

Qui des deux sera le plus convaincant ? Rasch ou Tioch ? Ils forment en tout cas un joli numéro de duettistes. André Tioch est bel et bien devenu la voix sans accent de la propagande allemande incarnée par son ami francophile. Mais avant de pooursuivre sa croisade, un événement capital dans la vie de Tioch va survenir.

Laurent QUEVILLY.

( A suivre)

 

Sources: Journal de Rouen, 5 octobre 1942, Rouen-Gazette, 9 octobre 1942, L'Abeille cauchoise 10 octobre, Progrès de la Somme 18 octobre.


Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer.




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