De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.

André Tioch  n'en finit pas d'arroser la presse française de ses notes d'Allemagne et de ses appels au travail volontaire. Mais l'année finira mal. Non seulement les Rouennais boudent les trains à destination des usines du Reich,  mais la RAF pilonne encore la ville où la presse perd l'un des siens. Peut-être le plus talentueux, sûrement le moins corrompu : Paul Girardeau, natif de La Mailleraye-sur-Seine...


Le 23 octobre 1942, L'Informateur de Seine-et-Marne fait sa une sur le travail en Allemagne. Il complète ses informations par un encadré où figure un vibrant appel du journaliste normand.
« La relève est un devoir national  »
écrit André Tioch

Après avoir fait un voyage d’étude en Allemagne sur l’invitation du Front du Travail Allemand, M. André Tioch, directeur du Journal « Le Petit Normand » a publié tant à la Radio que dans la presse et dans de nombreuses conférences les impressions de son voyage. Dans son journal « Le Petit Normand », il conclut de la façon suivante :

« Je viens, dans une série d’articles, rendre compte du voyage que j’ai accompli en Allemagne à la demande du Front du Travail. J’espère que le reportage (qui fut plutôt une enquête) aura donné quelques renseignements utiles aux lecteurs du Petit Normand.

« En terminant ce reportage, je voudrais souligner tout de même que malgré le confort des usines allemandes, les ouvriers y travaillent actuellement 50 à 54 heures par semaine. La raison en est simple, c’est que l’Allemagne est engagée dans une lutte gigantesque et que le courage des soldats ne suffit plus dans la guerre moderne mais qu’il faut également une production intense. Il faut donc regarder les choses en face et penser qu’il est impossible à un pays vainqueur de faire travailler ses ouvriers (allemands ou étrangers) 54 et 60 heures par semaine pendant que les ouvriers des pays vaincus qui l’occupent ne travaillaient que 20 ou 25 heures. C’est une des raisons du départ des travailleurs français en Allemagne.

« Et on oublie trop facilement que grâce à Pierre Laval et au Maréchal Pétain, ce départ qui pourrait être sans contre-partie, assure la relève. Chaque spécialiste qui part contribue à libérer les prisonniers. C’est donc un devoir national pour tous ceux qui peuvent partir ou qui peuvent constituer des équipages pour l’Allemagne d’accomplir ce geste profitable en soi puisque tous ceux qui y vont travailler gagnent très largement leur vie.

« Je n’insisterai pas sur le problème politique maintes fois répété dans toute la presse, je veux seulement rappeler la thèse allemande qui est celle-ci :

«  Pendant que nos hommes se battent sur tous les fronts, nous demandons à ceux qui veulent faire partie de l’Europe nouvelle de nous aider par leur travail et nous pensons que ce n’est pas trop leur demander car nous pouvons, dans la balance, mettre le poids des vies humaines allemandes à côté du poids du travail fourni par la main-d’œuvre française. Les travailleurs français qui vont en Allemagne contribuent à la relève de nos prisonniers et à donner à la France un poids dans la paix de demain. C’est en termes clairs ce que le Maréchal et Pierre Laval ont déjà expliqué maintes fois.

« Au cours du voyage que je viens de faire, j’ai compris la profondeur de cette thèse. Et je dis, en terminant : tous ceux qui n’obéiront pas au Maréchal et à Pierre Laval, dans les circonstances présentes, non seulement auront été des indisciplinés mais ils auront trahi la France. »

André TIOCH.


Trahir, trahir, trahir... le mot revient sous l'a plume d'André Tioch. Mais qui trahit vraiment qui ? On sera fixé dans deux ans.
Le lendemain même de cette parution, c'est cette fois a la une du Journal de Sancerre qu'André Tioch signe un autre souvenir d'Allemagne.  

FIGARO

C'est dans une usine importante de produits chimiques où 1700 ouvriers français sont installés dans un camp qui ressemble à un petit village que nous trouvons Monsieur Vincent Bonnet, habitant 2, rue Henri-Brisson à Paris (18e).

Nous venions de visiter cette importante usine d'Allemagne où travaillent nos compatriotes et notre cicérone nous invita à visiter le camp des français fort bien aménagé.

Dans ce camp où l'on s'occupe de la vie intérieure des ouvriers français, chaque îlot de bâtiments est réuni en un groupe et le Chef de groupe payé par l'usine mais ne travaillant pas à l'usine assure la direction de cet îlot. C'est lui qui est chargé de s'occuper des bons de vêtements, des bons de chaussures, des tickets d'alimentation, etc... pour tous les ouvriers qui logent dans son îlot.

Le camp possède également une infirmerie, des douches, des lavabos, comme dans toutes les usines d'Allemagne et c'est là que nous avons surpris Monsieur Vincent qui est maintenant installé dans ce camp français.

Monsieur Vincent est parti il y a quelques 18 mois en Allemagne comme manœuvre. Puis, il a commencé à faire de la coiffure et a rasé ses camarades. Ensuite, la direction a installé un salon de coiffure et Monsieur Vincent ne travaille plus maintenant à l'usine mais dans son salon de coiffure et pour son compte personnel. L'usine a mis à sa disposition le salon et c'est lui qui encaisse la recette.

Monsieur Vincent Bonnet est d'ailleurs totalement satisfait de sa nouvelle situation puisque, lors de sa dernière permission, il a ramené son fils en Allemagne. C'est encore une des formes de la relève que le départ des artisans pour l'Allemagne.

André TIOCH.

Le 31 octobre, l'hebdomadaire L'Union française sous la plume de Philippe Dreux salue "mon talentueux confrère qu'est André Tioch". Il partage avec lui le même souhait. Les travailleurs français en Allemagne ne disposent que d'un journal imprimé à Berlin et intitulé Le Pont". L'avis partagé par les deux hommes est que tous les ouvriers; quelle que soit leur origine, reçoivent le titre de leur choix pour prendre des nouvelles du pays...
Philippe Dreux n'est pas le meilleur soutien d'André Tioch. Militant d'extrême-droite engagé dès 1933 dans le Parti Franciste, fondateur du national-syndicalisme inspiré par le fascisme, il sera exécuté à la Libération.

Journaliste collaborationniste, André Tioch l'est donc assurément. Il reste cependant journaliste. A ce titre, le 14 novembre 1942, accompagné de son épouse, il se rend à Vatteville-la-Rue aux funérailles d'un éminent confrère doublé d'un dramaturge : Paul Girardeau.

La mort d'un talentueux confrère...

Une figure ! Venu du notariat, sa plume a fleuri dans les grands journaux de la capitale normande, son humour a fait crouler de rire le Théâtre français, place du Vieux-Marché et il a été chanté par Suzy Delair.

Paul Girardeau est né à Guerbaville d'une famille de notaires établie là depuis 1910. Il vient de mourir dans la commune voisine à 36 ans. Se sachant condamné, il s'était fait herbager et ne fut pas trempé comme certains dans la collaboration. Dès le début de la guerre, Girardeau s'est, en effet, retiré dans la ferme familiale de Vatteville. Preuve de sa distance avec l'Occupant : dès 1946, au cours d'une cérémonie officielle, un médaillon commémoratif signé Trividic sera fixé sur sa tombe à Vatteville où la salle des fêtes porte aujourd'hui son nom de même qu'un quai de La Mailleraye.

Ce jour ensoleillé du 14 novembre 42, le monde de la presse et de la culture a surmonté les difficultés de transport pour rendre hommage à celui qui fut chef d'édition de la Dépêche de Rouen, chef de rédaction de Rouen-Gazette, chroniqueur au Journal de Rouen. Pour autant il n'avait pas la grosse tête. C'est la "petite locale" qu'il affectionnait le plus, les "faits-div". Pas les éditos.
Autour de sa tombe, les Tioch croisent Albert Desvages et Pierre Lafond, dirigeants d'un Journal de Rouen porte-voix de l'Occupant, Daniel de Bergevin pour l’Amicale des Journalistes dans laquelle Girardeau a pris une part active. Sont là encore des signatures prestigieuses comme André Renaudin, alors en retrait du journalisme, Charles Vilain, Charles Bouqueret, Robert Delamare, Robert Pasquier, Marcel Leclerc, le dessinateur Pierre. Le Trividic.
On note aussi la présence de Clément Leroy, directeur du cinéma Normandy et de bien d'autres salles. Tous auront bientôt rendez-vous avec l'histoire à des degrés divers, les uns accablés, les autres totalement blanchis par l'Epuration. C'est ainsi que Renaudin sera rédacteur-en-chef adjoint de Paris-Normandie

La disparition de Paul Girardeau en cette fin 42 réunit donc une dernière fois des hommes issus d'une même corporation républicaine d'avant-guerre et prenant depuis des chemins différents. Nous sommes juste avant les années les plus sombres de l'Occupation. Elles achèveront de fixer les responsabilités de chacun. Parmi tous ces gens qui font corps, Tioch sera le plus lourdement condamné. 

Mais silence, revenons à Paul Girardeau; Devant sa sépulture, l'émotion est palpable lorsque Pierre Dorly prend la parole au nom de la grande famille du spectacle. « Tout jeune, tu as connu la popularité ; tu la méritais par ton talent, ta cordialité, ta bonté avec chacun ». Évoquant ses activités théâtrales, Dorly souligne l'immense vide laissé dans la troupe : « Tous tes interprètes, toutes tes vedettes sont là, près de toi ; tous les personnages que tu as créés forment une garde d'honneur au baiser du dernier rideau sur ta vie active, prodigieuse. » 
Avant que l'harmonium ne résonne, il conclut magnifiquement : « Tu pars comme Cyrano, à l'époque où les feuilles tombent... Le théâtre est en deuil, les artistes, le public ne t'oublieront jamais. »

... et la naissance d'un garçon !



Peu après cette cérémonie, toujours dans les environs de Vatteville, le 18 novembre 1942 est un jour important pour les Tioch. Ce jour-là, dans la famille Noël, naît à Caudebec-en-Caux un garçon dans la famille prénommé Jacques Michel. Important pourquoi ? Elle n'a pas d'incidence immédiate. Mais nous y reviendrons le moment venu.


Laurent QUEVILLY.

 

Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer.




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