|
De la
collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert |
||||||
Par Laurent Quevilly. |
||||||
Tout en
haut de la Normandie, André Tioch a grandi au
Tréport. Avant de s'engager trois ans dans la
Marine comme musicien. Revenu de Brest, il
dirige une fanfare ouvrière et reprend sa place
derrière le comptoir familial, café du Cygne. On
entend même sa voix à l'union commerciale. Le
jeune Tioch est déjà une figure bien connue du
quai François Ier. Il songe maintenant à se
marier, réussir sa vie. Et là, il n'a pas fini
de nous étonner... |
||||||
|
Un maire estimé
Ceint de son écharpe tricolore, le maire est
Pierre Colson, un homme qui force le respect. Il a
sauvé tant de vies : un enfant d'un incendie, un
homme de la noyade. Propriétaire du Grand l'hôtel
de Picardie, place de la gare, il a ravitaillé
sans compter les trains militaires de passage au
Tréport durent la Grande
guerre. C'est donc une sorte de saint
laïc qui unit les deux mariés du jour.
Leurs
témoins ? D'abord Edmond Radoux, maître verrier.
Né à Guerville d'un père qui exerçait déjà ce
métier, il fut formé à l'école de la
Grande-Vallée, celle de la Bresle. Associé rue de
Cayenne à Eu avec Joseph-Adolphe Jubert, cet
industriel est le fournisseur des pharmaciens et
des parfumeurs. C'est un membre influent de la
Chambre de Commerce du Tréport. Un curé bien cauchois M.
et Mme Tioch étant civilement unis devant le buste
de Marianne, ils s'en allèrent en cortège échanger
leur anneau à l'église Saint-Jacques. Là les
attendait l'abbé Houx, un pur Cauchois, lui. Né à
Yvetot, châtain aux yeux bleus, il avait célébré
sa première messe solennelle à
Notre-Dame-d'Autretot, une paroisse rendue célèbre
par la chanson patoisante de l'un de ses
confrères. Lui aussi inspire la vénération. Une
faible constitution l'avait dispensé du service
militaire. Mais quand sonna le tocsin d'août 14,
il fut mobilisé et fit la guerre de bout en bout
comme infirmier. Georgette
Duval,
épouse Tioch, quitta ses parents et sa jeune sœur
Denise, rue de Penthièvre, pour se placer sous
l'aile du café du Cygne. Tournant le dos aux
falaises qui dominent la Basse-Ville, la maison
Tioch est une vieille institution plantée sur les
quais, face à la mer, blottie entre d'autres
commerces. Le père Tioch cumule toujours deux
activités. L'année du mariage de son fils, il
obtint en Correctionnelle 16 F de dommages et
intérêts pour des outrages subits en tant que
contrôleur des tramways. Comme quoi le métier
n'était déjà pas facile...
Quai
François Ier, le café du Cygne à gauche avec des
panneaux de location pour ses chambres. Devant le
tramway est sa réclame pour St Raphaël. Les deux
volets de la vie professionnelle de Raphaël Tioch,
le père d'André... Orchestre André Jazz ! Depuis
fin 1926, un orchestre s'est déjà taillé une belle
réputation. Et devinez son nom : "André Jazz" !
Son adresse ? celle du café Tioch ! L'ancien
musicien de Marine, celui qui dirigeait une fanfare
de village a repris du service. A la fin des
années 20, nombre de monuments aux morts ont été
déjà inaugurés et l'on pleure toujours nos Poilus.
Si les fanfares demeurent les trompettes
officielles du recueillement, le jazz surgit comme
un contrepoint vital. Ces orchestres importent
d'Outre-Atlantique une modernité syncopée qui
répond à un besoin viscéral de mouvement. Ce sont
les années folles. Un travail de deuil en forme de
tourbillon.
Tioch,
on sait en tout cas où le trouver sur le plan
professionnel. A cette époque, le métier de
coiffeur passe d'un stade artisanal à de nouvelles
techniques, qui nécessitent une formation
renforcée. Si elle reste inférieure à l'homme sur
plan civique, la femme s'émancipe au moins sur
celui du physique. La Grande guerre a accéléré un
processus déjà bien entamé : les coiffes
traditionnelles se font désormais rares. C'est
l'ère de la permanente, de la coloration chimique.
De la même manière, le parler local, un Cauchois
teinté de Picard, va laisser place au français...
A
Paris, André Tioch fut le premier élève,
enregistré sous le matricule N° 1 de l'école
technique des arts de la coiffure et des soins de
beauté qui vient de s'ouvrir. Liée à l'Oréal,
c'est la seule en France qui soit agréée par le
Ministère de l'Instruction publique. Elle est
située 37, rue Jean-Jacques-Rousseau, dans le Ier
arrondissement et a été officiellement fondée le 6
décembre 1926. Dirigée par Pierre Rogeon, la
formation dans ces écoles dure généralement moins
d'un an, souvent six mois. Le séjour de Tioch dans
la capitale n'aura donc pas été très long.
L'apprentissage des gestes techniques est ponctué
par une conférence mensuelle dans l'amphithéâtre
de l'école. Chez l'ancien perruquier Sorti major de sa promotion, où va exercer André Tioch au Tréport ? 1, rue du Commerce où il succède à Ernest Bernard. Et ce salon dont les fenêtres donnent sur la mer a toute une histoire. Il a été créé dans les années 1860 par Napoléon Guénard, un homme dont le prénom trahissait les opinions de ses parents. Il portait encore le titre de perruquier et trois générations de Guénard se succéderont ici jusqu'à la fin du XIXe siècle. On y employait plusieurs garçons, apprentis et ouvriers dont un certain Charlemagne que l'on imagine forcément à la barbe fleurie. Mais, rue du Commerce, voici le temps des coiffeurs : Philippon, Bernard et maintenant Tioch.
La rue du Commerce où le salon
de Tioch a été fondé sous Napoléon III. Le lauréat de
l'Oréal
La maison Eugène compte
alors parmi les grandes firmes parisiennes qui
fabriquent et diffusent produits capillaires,
appareils de permanente, accessoires techniques.
Pour ce faire, elle anime un réseau de
représentants couvrant l’ensemble du territoire.
Laurent
QUEVILLY. (A suivre) |

