De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert 


Par Laurent Quevilly.

Tout en haut de la Normandie, André Tioch a grandi au Tréport. Avant de s'engager trois ans dans la Marine comme musicien. Revenu de Brest, il dirige une fanfare ouvrière et reprend sa place derrière le comptoir familial, café du Cygne. On entend même sa voix à l'union commerciale. Le jeune Tioch est déjà une figure bien connue du quai François Ier. Il songe maintenant à se marier, réussir sa vie. Et là, il n'a pas fini de nous étonner...


Profession ? Coiffeur ! Le jeudi 18 mars 1927, à dix heures et demie du matin, c'est le mariage d'un "figaro"'. A l'hôtel-de-ville, vieille tour carrée qui servit jadis de prison, André Tioch prend pour épouse Georgette Duval. C'est une comptable de deux ans sa cadette, née au Tréport d'un employé des chemins de fer. La future déclara résider 9, rue du Duc-de-Penthièvre, non loin du quartier des Cordiers.  Quant au marié, il donna pour adresse 42, quai François-Ier. C'est la nouvelle numérotation du café du Cygne toujours tenu par ses parents. Tous deux de la Basse-Ville, Georgette et André n'ont pas fait des kilomètres pour se rencontrer.

Un maire estimé

Ceint de son écharpe tricolore, le maire est Pierre Colson, un homme qui force le respect. Il a sauvé tant de vies : un enfant d'un incendie, un homme de la noyade. Propriétaire du Grand l'hôtel de Picardie, place de la gare, il a ravitaillé sans compter les trains militaires de passage au Tréport durent la Grande guerre. C'est donc une sorte de saint laïc qui unit les deux mariés du jour.


Deux témoins originaux

Leurs témoins ? D'abord Edmond Radoux, maître verrier. Né à Guerville d'un père qui exerçait déjà ce métier, il fut formé à l'école de la Grande-Vallée, celle de la Bresle. Associé rue de Cayenne à Eu avec Joseph-Adolphe Jubert, cet industriel est le fournisseur des pharmaciens et des parfumeurs. C'est un membre influent de la Chambre de Commerce du Tréport.
Le second témoin est Belge, Romain Carton, herbager, autrement dit marchand de bestiaux au prieuré de Sainte-Croix, ancienne dépendance de l'abbaye du Tréport. Un mois plus tôt, alors qu'il sortait de sa ferme, sa voiture avait été violemment percutée par le tramway de la compagnie du père Tioch. Voilà qui rapproche. A la Libération, quand la France manquera de tout, ce même Carton et ses fils, surnommés "le gang des affameurs" seront impliqués dans un vaste trafic de contrebande avec la Belgique.
Pour l'heure, nos deux témoins, sans liens familiaux avec les époux, sinon professionnels, signent avec eux sur le registre.

Un curé bien cauchois

M. et Mme Tioch étant civilement unis devant le buste de Marianne, ils s'en allèrent en cortège échanger leur anneau à l'église Saint-Jacques. Là les attendait l'abbé Houx, un pur Cauchois, lui. Né à Yvetot, châtain aux yeux bleus, il avait célébré sa première messe solennelle à Notre-Dame-d'Autretot, une paroisse rendue célèbre par la chanson patoisante de l'un de ses confrères. Lui aussi inspire la vénération. Une faible constitution l'avait dispensé du service militaire. Mais quand sonna le tocsin d'août 14, il fut mobilisé et fit la guerre de bout en bout comme infirmier.

Georgette Duval, épouse Tioch, quitta ses parents et sa jeune sœur Denise, rue de Penthièvre, pour se placer sous l'aile du café du Cygne. Tournant le dos aux falaises qui dominent la Basse-Ville, la maison Tioch est une vieille institution plantée sur les quais, face à la mer, blottie entre d'autres commerces. Le père Tioch cumule toujours deux activités. L'année du mariage de son fils, il obtint en Correctionnelle 16 F de dommages et intérêts pour des outrages subits en tant que contrôleur des tramways. Comme quoi le métier n'était déjà pas facile...

Quai François Ier, le café du Cygne à gauche avec des panneaux de location pour ses chambres. Devant le tramway est sa réclame pour St Raphaël. Les deux volets de la vie professionnelle de Raphaël Tioch, le père d'André...

Orchestre André Jazz !

Depuis fin 1926, un orchestre s'est déjà taillé une belle réputation. Et devinez son nom : "André Jazz" ! Son adresse ? celle du café Tioch ! L'ancien musicien de Marine, celui qui dirigeait une fanfare de village a repris du service. A la fin des années 20, nombre de monuments aux morts ont été déjà inaugurés et l'on pleure toujours nos Poilus. Si les fanfares demeurent les trompettes officielles du recueillement, le jazz surgit comme un contrepoint vital. Ces orchestres importent d'Outre-Atlantique une modernité syncopée qui répond à un besoin viscéral de mouvement. Ce sont les années folles. Un travail de deuil en forme de tourbillon.


Au Tréport, l'André Jazz se produit au Kursall, un établissement qui, rue de Paris, associe un cinéma et un dancing. Il anime aussi les hôtels de la région, les fêtes les plus variées. On le verra au casino ce fameux soir où le président Poincaré vient ici prendre un bain de foule. André Jazz ! 42 quai François Ier ! Faut-il encore voir Tioch derrière cet orchestre qui cartonne. Surtout en 1927. Mais qui survivra sous ce nom à la Seconde guerre.


Premier ciseau à Paris

Tioch, on sait en tout cas où le trouver sur le plan professionnel. A cette époque, le métier de coiffeur passe d'un stade artisanal à de nouvelles techniques, qui nécessitent une formation renforcée. Si elle reste inférieure à l'homme sur plan civique, la femme s'émancipe au moins sur celui du physique. La Grande guerre a accéléré un processus déjà bien entamé : les coiffes traditionnelles se font désormais rares. C'est l'ère de la permanente, de la coloration chimique. De la même manière, le parler local, un Cauchois teinté de Picard, va laisser place au français...

Plus que l'homme, la femme par ses atours affirmait l'appartenance à un terroir.
Le Tréport comptait plusieurs variétés de coiffes.
Ces deux seuls exemples donnent une idée de l'apparence des aïeules d'André.                   

A Paris, André Tioch fut le premier élève, enregistré sous le matricule N° 1 de l'école technique des arts de la coiffure et des soins de beauté qui vient de s'ouvrir. Liée à l'Oréal, c'est la seule en France qui soit agréée par le Ministère de l'Instruction publique. Elle est située 37, rue Jean-Jacques-Rousseau, dans le Ier arrondissement et a été officiellement fondée le 6 décembre 1926. Dirigée par Pierre Rogeon, la formation dans ces écoles dure généralement moins d'un an, souvent six mois. Le séjour de Tioch dans la capitale n'aura donc pas été très long. L'apprentissage des gestes techniques est ponctué par une conférence mensuelle dans l'amphithéâtre de l'école.

Chez l'ancien perruquier

Sorti major de sa promotion, où va exercer André Tioch au Tréport ? 1, rue du Commerce où il succède à Ernest Bernard. Et ce salon dont les fenêtres donnent sur la mer a toute une histoire. Il a été créé dans les années 1860 par Napoléon Guénard, un homme dont le prénom trahissait les opinions de ses parents. Il portait encore le titre de perruquier et trois générations de Guénard se succéderont ici jusqu'à la fin du XIXe siècle. On y employait plusieurs garçons, apprentis et ouvriers dont un certain Charlemagne que l'on imagine forcément à la barbe fleurie. Mais, rue du Commerce, voici le temps des coiffeurs : Philippon, Bernard et maintenant Tioch.


La rue du Commerce où le salon de Tioch a été fondé sous Napoléon III.


Le lauréat de l'Oréal

Le 2 février 1930, André Tioch revient à Paris participer l'assemblée générale des anciens élèves de son école de coiffure. Il en est le vice-président. Un bal est prévu en soirée dans les luxueux salons de l'Avenue Hoche. Mais un concours de coiffure met d'abord aux prises une vingtaine de concurrents. Et, derrière deux Parisiens, le coiffeur du Tréport s'adjuge le 3e prix. Ce qui donne lieu à un long compte-rendu dans la presse spécialisée.

En juin 1931, Tioch est toujours "figaro". Il participe cette fois au concours national de vitrines organisé par la société Eugène et obtient un 5e prix.
Ces compétitions sont un puissant  levier  pour encourager les coiffeurs de province à adopter les méthodes modernes et mettre en scène les produits de la marque.
 
                                          


Coiffure réalisée par André Tioch

La maison Eugène compte alors parmi les grandes firmes parisiennes qui fabriquent et diffusent produits capillaires, appareils de permanente, accessoires techniques. Pour ce faire, elle anime un réseau de représentants couvrant l’ensemble du territoire.

L’entreprise est alors dirigée par Eugène Sutter. Sous son impulsion, la maison développe une habile  politique de communication. Être primé, même à la cinquième place, signifie pour un artisan de station balnéaire comme Le Tréport une reconnaissance au-delà du cadre local et une intégration symbolique dans un réseau professionnel d’envergure nationale.


Dans ce contexte, la petite annonce publiée l’année suivante par Tioch pour recruter un représentant multi-cartes pose question. Au moment où la crise économique commence à peser, s'agit-il pour lui de renforcer son statut d'artisan en devant acteur des circuits de distribution de produits de coiffure. Ou bien de draîner de la publicité vers une activité annexe  ? Car André Tioch a une autre corde à son arc...

Laurent QUEVILLY.

(A suivre)


Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer

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