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De
la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert Par Laurent Quevilly. |
En 1943, André Tioch se fait le grand redresseur de torts en matière de ravitaillement. Mais derrière
les airs de « justicier du peuple » se cache le parfait propagandiste. En focalisant
l'attention sur le ventre plein de certains Normands et le cynisme des
profiteurs de guerre, il offre aux lecteurs affamés des
coupables idéals... et évite soigneusement de pointer du doigt les
vrais responsables de la pénurie : les Allemands |
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Arrestations de Juifs, bombardements, attentats réquisitions rythment désormais la vie des Rouennais. La pénurie s'installe. En février 1943 se tient une réunion du groupement de la presse périodique de la Seine-Inférieure, Tioch est encore élu aux plus hautes responsabilités en compagnie de Leroux, directeur du Messager de Darnétal. Le 26 mars, le Démocrate de Vernon se fait un plaisir de relayer l'un des articles du Petit Normand. Derrière le titre ironique « De l’art de se sucrer », notre bouillant rédacteur dénonce une injustice flagrante : un barème officiel de distribution de sucre qui, sous couvert d'équité, favorise outrageusement les grands propriétaires terriens. Si la règle du jeu protège et nourrit convenablement les petites exploitations familiales, il devient absurde dès qu'elle s'applique aux géants de la betterave. L'état d'esprit d'André Tioch est celui d'un observateur piquant et indigné. En décortiquant les coulisses de la récolte, il montre comment ces gros planteurs se retrouvent légalement à la tête d'un véritable trésor de guerre : des montagnes de sucre excédentaires, bien au-delà de ce que leur personnel et leur propre famille pourraient jamais consommer. Ce que veut nous dire Tioch avec une pointe de sarcasme, c'est que le système officiel fabrique lui-même les conditions du marché noir. En fermant les yeux sur ces surplus massifs laissés à la libre disposition des plus riches, l'État alimente indirectement la spéculation, permettant à une poignée de privilégiés de revendre à prix d'or, à Paris comme en province, une denrée devenue un luxe pour le reste des Français. Bref, c'est le cri d'alarme d'un journaliste qui refuse que la pénurie des uns fasse la fortune des autres. Sur les routes de Basse-Normandie André Tioch poursuit sa campagne, fourchette et couteau en main, pour une véritable tournée d’inspection en Basse-Normandie. En poussant les portes des auberges du Cotentin et du pays d’Auge, le journaliste du Petit Normand prend le pouls d'un pays à deux vitesses, signant un reportage qui met instantanément l'eau à la bouche et le cynisme en lumière. Si bien que le sulfureux journal Gringoire le reprend sans ses colonnes.
Dans ses critiques gastronomiques, Tioch ne fait bien sûr aucune allusion au restaurant de la Couronne, ici à gauche, réquisitionné par les Allemands qui invitent à leur table la fine fleur de la collaboration. Déjà debout du temps de Jeanne d'Arc, il se targue d'être la plus vieille auberge de France. Tioch oscille entre la fascination gourmande et amertume face à ce « pays de cocagne » qui ignore la crise. Il s'attable devant des déjeuners pantagruéliques et des dîners généreux où le bœuf, les frites et le fromage se succèdent pour une poignée de francs et de rares tickets de pain. Dans les fermes, c’est l’opulence insolente : le beurre, le lait et les œufs débordent des tables et l'on s'offre même le luxe suprême du mouton pré-salé. Mais le but de Tioch n'est pas de parcourir sa Normandie pour en vanter le terroir. Il se fait critique gastronomique dans le sens littéral du terme et révèle le fossé qui s'est creusé entre cette campagne repue et les villes qui souffrent de pénurie. Un fossé si large que lorsque le journaliste tente de dépeindre à ses hôtes la détresse et les menus de famine des citadins sous-alimentés, il se heurte à un mur d'incrédulité. Repus, installés dans leur abondance, les paysans normands l'écoutent à peine, hochent la tête entre deux bouchées et lâchent, narquois : « Vous devez bien exagérer un peu ! » Un cochon dans le gazogène ! André Tioch finira l'année 43 en racontant cette anecdote reprise par L'hebdomadaire Compagnons : Conflit avec la Police
Policier en casque Adrian dans l'emblématique rue du Gros Horloge (Anonyme). Les gendarmes ! La police ! C'est précisément un article critique contre cette dernière institution qui vaut à Tioch quelques ennuis. Sous-préfet du Havre nommé voici peu Intendant auprès du Préfet régional, Maxime Picharnaud ordonne son arrestation. Mais Tioch a le bras long et ses amis allemands le font libérer. Quant à Picharnaud, il sera relevé de ses fonctions en mai 1944. Natif de Nîmes, officier de la Légion d'Honneur, Picharnaud est un héros de la Grande guerre aux multiples décorations. Il a pour supérieur le sinistre René Bousquet, alors secrétaire général à la Police qu'il rencontre en février 1943 lors d'une tournée d'inspection. Son remplacement intervient dans un contexte de durcissement de la politique de collaboration et de tensions entre les autorités préfectorales, la police française et les services allemands. Qu'il attaque la Gendarmerie ou la Police, André Tioch sait qu'il ne risque rien. C'est le lot des ultra-collaborationnistes que de s'en prendre aux représentants de Vichy jugés trop tièdes, trop complaisants envers les profiteurs. Il n'est en rien un électron libre courageux, il est un homme protégé par l'Occupant. Quand un "bon Français" dénonce le reporter du Petit normand qui photograéphiait un train de pommes de terres pourries en gare de Rouen, le journal s'en moque. La Propagandastaffel se réjouit du reste des articles contre les forces de l'ordre vichystes. À la Libération, ce rôle de procureur à la solde de l'ennemi pèsera dans sa condamnation à mort. D'honorables collaborateurs Pour le reste, Le Petit Normand se donne les apparence d'un bi-hebdomadaire populaire. Il organise des courses cyclises comme le Tour de Rouen, parraine des compétitions de patin à roulettes ou
encore des expositions horticoles. Roger Delamare D'autres papiers encore sont de Roger Vimon, plus versé dans l'imprimerie que l'écriture. Lui aussi continuera à apporter son expertise après guerre. N'oublons pas le photographe dont le nom va vous surprendre: Jacques Anquetil ! Oui, comme le quintuple vainqueur du Tour de France. Dès novembre 44 une exposition de ses photos sera organisée dans le hall du journal Normandie. Ces destinées contrastent avec celle d'André Tioch, manifestement le journaliste rouennais le plus détesté des Résistants. La vie du journal s'écoule ainsi 58 et 60 rue du Mail entre deux bombardements. Avec les appels au travail volontaire "pour abattre le bolchevisme", des anecdotes sur le marché noir, des ragots, des potins prétendument patriotiques, les raids de la RAF sont le troisième grand sujet d'inspiration d'André Tioch. Laurent QUEVILLY.
(A suivre)
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