De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert 


Par Laurent Quevilly.

André Tioch est marié. Marié et bien installé. Coiffeur stylé pour dames, c'est un notable du Tréport. Mais le musicien garde une oreille pour les technologies nouvelles. C'est tout naturellement qu'il se tourne vers la radio, un outil révolutionnaire de diffusion culturelle. La TSF en est à ses tout premiers crachotements. En Normandie, on le doit à une figure de la liqueur Bénédictine. Toute une histoire...

"Allô ! Allô ! Ici Radio-Normandie !..." Créé en 1923, le club T.S.F. De Fécamp deviendra très vite une station très écoutée dans notre ancien duché. Et même au-delà, là où nos ducs étaient rois : l'Angleterre ! On le doit à Fernand Le Grand, petit-fils du fondateur de la fameuse liqueur Bénédictine. Voilà qui mérite un retour vers le passé...

Les secrets d'un élixir

La famille Le Grand avait entrepris de rassembler quelques trésors de l'abbaye de Fécamp dispersés par la tempête révolutionnaire. C’est ainsi qu'en 1863, Alexandre Le Grand, négociant en spiritueux et collectionneur distingué, prétend avoir fait une découverte inattendue dans un vieux grimoire de la bibliothèque familiale. Aucun doute : il tient la formule magique d'un élixir de santé mis au point en 1510 pas Dom Bernardo Vincelli et goûté par le roi François Ier lui-même. Pas moins de 27 plantes et épices constituaient son secret.
Alors, légende ? Réalité ? Ce qu'il y a de certain, c'est que Le Grand va faire fortune en commercialisant sa liqueur médiévale sous le nom de Bénédictine. Au point de faire édifier un véritable palais romantique destiné à abriter à la fois sa distillerie et ses collections particulières.

Alexandre Le Grand, son vieux grimoire en main. Près de lui ce fameux flacon vert, paré des emblèmes bénédictins, et qui est déjà un plaisir des yeux avant celui des papilles..(DR).


D'abord de simples signaux

Les premiers essais de télégraphie sans fil eurent lieu dès la fin du XIXᵉ siècle. Essentiellement du morse. Une évolution accélérée par l'invention d'Édouard Branly, le cohéreur, un instrument indispensable pour détecter les ondes. Mais il fallut attendre 1906 pour que la première transmission de voix humaine et de musique ait lieu au États-Unis. La France lui emboîtera le pas.

Heureux héritier de la distillerie Bénédictine, Fernand Le Grand se prit très tôt de passion pour cette invention. Le coup de foudre  survint lors de ses études à Paris quand il rencontra Branly, ce père fondateur de la radio.

Fernand Le Grand, ce sera bientôt
l'ennemi juré d'André Tioch.

Au début des années 20, menés par Radiola, les premiers essais d'émissions radiophoniques ont lieu depuis la Tour Eiffel mais aussi la rue de Grenelle. Elles restent de courte portée. En Normandie, un auditeur de TSF se contente encore de capter des signaux sommaires. Avant d'entendre des voix. C'est alors que Fernand Le Grand, comptant parmi ces premiers radio-amateurs, décida, en 1926, d'installer des émetteurs expérimentaux au Palais Bénédictine, posant ainsi les bases de ce qui deviendra Radio-Fécamp, puis, quelques années plus tard, Radio-Normandie.

Ses premières émissions étaient irrégulières et de faible puissance, mais elles marquaient le début de la radiodiffusion locale. Radio-Normandie peut être considérée comme l’une des premières radios libres en France. Elle se heurta rapidement à la méfiance des autorités, notamment de l’administration des PTT, car l’État détenait le monopole des télécommunications et voyait d’un mauvais œil toute radio privée échappant à son contrôle, tant sur le plan réglementaire que politique.

Le fameux Citroën de reportage sur lequel sont représentés les satellites de Radio-Normandie dont celui présidé par André Tioch...

D’abord locale, la station gagna vite une portée régionale, puis internationale. Ses émissions étaient captées en Cornouailles britanniques et au Pays de Galles, surtout le soir quand les conditions de propagation étaient favorables. Son succès outre-Manche fut tel que des animateurs anglais s’exprimaient depuis Fécamp, et que des programmes musicaux en anglais figuraient sur la grille, provoquant parfois l’agacement de certains auditeurs normands. Les studios se situaient près du port, rue Georges-Cuvier, l'émetteur était sur la falaise qui dominant Fécamp.

Tioch, homme de radio !


Déjà, les amateurs de TSF et de radiophonie de Haute-Normandie se retrouvaient au sein de radio-clubs. C'est ainsi qu'André Tioch fut amené à présider celui du Tréport-Eu-Mers. Comment s'intéressa-t-il à cette invention encore en fusion ? Il nous est revenu de trois ans de Marine où des ondes invisibles reliaient déjà les bâtiments en mer. Musicien, il n'est pas le dernier à comprendre le support prodigieux que peut apporter la radio à son activité artistique. La TSF, on en parle au café du Cygne, dans la presse locale, au salon coiffure où il peut s'équiper d'un poste à galène, d'une antenne, d'un casque... 

Mais la création du Radio-club du Tréport, André Tioch la doit aux encouragement d'une figure qui a hanté toute sa jeunesse : Raoul Mathieu, le directeur du Kursaal. Quand naît le cinéma, il crée une salle, quand l'automobile de développe, il ouvre un garage, voici le premier film parlant, le ciné du Tréport est aussitôt équipé, la dance gagne du terrain, il lui offre un dancing. Col bleu, cravate noire, cheveux aux vent, Mathieu est la figure tutélaire des adolescents.

                         
En juillet 1929, les Radio-clubs décident de se fédérer afin de développer leurs activité dans une période où la TSF sort à peine de sa préhistoire.

Le 18 novembre 1931, après Fécamp, Rouen et le Havre, Radio-Normandie ouvre au Tréport le quatrième auditorium de son réseau. Le club que préside André Tioch n'est plus une simple section mais un véritable relais local capable de produire du contenu.

Le samedi 21 novembre, à l'Hôtel de la Poste de Fécamp, c'est l'assemblée générale de la Fédération des Radio-clubs et de l'Association des Auditeurs de Radio-Normandie. Cette union regroupe 15 sociétés et songe à créer un cinquième auditorium en Basse-Normandie et pourquoi pas à Paris qui compte de nombreux Normands. Au moment des élections, suite au départ de M. Muller, du Havre, André Tioch se fait élire à la vice-présidence de la Fédération.






                           
Photo : Radio-Normandie.

Un an plus tard, en octobre 1932, le voilà secrétaire de l'Association des auditeurs de Radio-Normandie. Son siège est fixé au 1, rue du Commerce, là où André Tioch a son salon de coiffure. 

En 1933, Tioch est cette fois agent général de Radio-Normandie. Avec Le Grand, il forme un tandem omniprésent. On les retrouve à Paris quand les amateurs de TSF fondent un Conseil supérieur des fédérations de radio-clubs. Il s'agit de mieux défendre leur existence et leurs droits. Puis nos deux compères se rendent à Berck encourager les initiatives locales. En décembre, Tioch est chargé d'organiser la partie musicale du banquet qui clôture à Rouen le IVe congrès national des Radio-clubs. Ce dont on le félicite chaleureusement. On a affaire à un spécialiste.

                   En 1933, les autobus remplaceront définitivement le tramway devant le café du Cygne

Dans le même temps, au Tréport, le café Tioch reste un établissement couru du quai François Ier. Quand en juin 1933, le Touring-club de France organise son rallye cycliste des Trois Villes, le café du Cygne est le point de ralliement. Mais pour le père d'André, ses activités dans les transports communs vont prendre un nouveau virage. La concurrence automobile, l'entretien des voies, les coûts et contre-coups économiques... Le dernier tram passera bientôt devant le café. La compagnie se reconvertira dans le transport par autobus.

De la friture sur la ligne

En janvier 1934, André Tioch est directeur commercial de Radio-Normandie. Il a donc pour mission de vendre du temps d’antenne et de drainer de la publicité. Cela implique de négocier avec des annonceurs. Français mais aussi britanniques car la BBC est privée de publicité. Alors à Caen, en ce mois de janvier 1934,  André Tioch siège encore entre Le Grand et le président du tribunal civil de la ville. Face à 1.500 auditeurs, le voilà à la tribune des notables lors de cette conférence visant à défendre la station auprès des PTT et renforcer la présence de la radio en Basse-Normandie. Mais le courant ne passe plus entre les deux hommes. L'un est est à droite, l'autre à gauche. Mais surtout la radio normande des années 1930 est un brouhaha inaudible entre logique commerciale et esprit associatif. On n'est d'accord sur rien : la vocation de la radio, la grille des programmes, les modes de financement, le rôle de chacun, la place de la Religion...

Tioch aura sa version : "M. Fernand Le Grand qui, ayant en fait un monopole de radiodiffusion en Normandie, draine l'argent des sans-filistes de cette région vers une association fantôme et s'attribue 120.000 francs d'appointements annuels comme administrateur délégué de Radio-Normandie, société commerciale..."


Tante Francine et Oncle Roland, les deux speakers vedettes de Radio-Normandie. André Tioch fera état de perquisitions à leurs domicile pour "abus de confiance au préjudice de l'association des auditeurs". Ce que rien ne semble confirmer. Francine Lemaître et Roland Violette poursuivront normalement leur carrière...
André Tioch accusera aussi Fernand Le Grand d'abus de confiance et de sympathies pour l'extrême-droite. Le Justice sera saisie...

Remplacé dans ses fonctions par M. Auzillon, Tioch garde de l'estime pour certains membres de la famille Le Grand : Pierre, le directeur général de la Bénédictine, Eugène, le conseiller général, ancien de 14-18. Mais Fernand et son cousin Marcel n'ont plus grâce à ses yeux : " Qui donc êtes-vous ? Deux hommes ayant eu la veine de naître Le Grand et de prendre place dans une société où vous ne faites pas grand chose..."

On le voit, André Tioch a tout du polémiste. Ayant claqué la porte des instances de Radio-Normandie, imprégné d'idées radicales, il va faire de son talent à brocarder ses adversaires un nouveau projet professionnel. Encore plus ambitieux, celui-là...

Laurent QUEVILLY.

(A suivre)


Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer

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