De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.
Tenancier dans une station balnéaire, musicien chevronné, coiffeur primé, pionnier de la radio... Plus il prend de l'altitude, plus il élève la voix, André Tioch. A la veille du Front populaire, gagné par les idées radicales, il ne manque plus au polémiste qu'une tribune. En août 1934 sort à Rouen le tout premier numéro du Républicain normand. Sa ligne éditoriale ? Dénoncer tous les scandales !

Quand s'annonce 1934, la France doute. Crise économique et tensions politiques façonnent le quotidien. La Grande Dépression frappe désormais pleinement le pays. La production industrielle ralentit, les faillites se multiplient, les exportations reculent et le chômage progresse. Dans les campagnes, la chute des prix agricoles fragilise les exploitations. L’atmosphère est à l’inquiétude et au repli.

Et voilà qu’en janvier éclate au grand jour un scandale financier : c'est l’Affaire Stavisky. Cet escroc utilisait une institution publique pour vendre de faux titres à des investisseurs. Des complicités sont soupçonnées chez les Radicaux. Alors, les gouvernements vont tomber et les extrémistes monter au créneau. Le 6 février 1934, en criant aux voleurs, les ligues factieuses marchent sur le Parlement. Des coups de feu, des morts, des blessés. A Rouen Croix de feu et Jeunesses patriotes manifestent. La Troisième République vacille. Pour tenter de la sauver, Gaston Doumergue revient présider un gouvernement d'union nationale. Il rassemble Radicaux et Droite modérée dans un bloc républicain. Et c'est alors que nait...




C'est le 26 août 1934 que voit l
e Républicain normand. Le pays est alors en ébullition. D'abord le mercure vient de frôler les 40° à Rouen. Mais les esprits sont toujours aussi échauffés. L'hebdomadaire paraîtra d'abord le dimanche, à la sortie de la messe, heure propice pour "bouffer du curé". Tioch est alors bien imprégné des idées radicales. Il est donc plutôt du genre anti-clérical, anti-communiste, mais aussi anti-fasciste. En renforçant leur présence sur le terrain médiatique, les Radicaux cherchent à peser sur leurs alliés de droite qui disposent d'une presse bien plus active.

Pourquoi Mont-Saint-Aignan ?

Lancer un journal, c'est d'abord trouver des financements, des conseils, des appuis. Où Tioch les a-t-il trouvés, Dans son carnet d'adresses à Radio-Normandie, dans ses réseaux du Parti radical ? Reste que la rédaction s'installe au 12, de la rue de l'Avenir, à Mont-Saint-Aignan, sur les hauteurs de la capitale normande. C'est une rue pentue qui serpente dans un quartier résidentiel peu passant, dénué de commerces. Le Républicain n'aura donc pas de vitrine bien en vue. Mais elle est à un jet de pierre de Rouen.
Bourgeois de droite modérée, habitant non loin de Tioch, 14, rue Hénault, William Clamageran est maire de cette localité de 5.000 habitants. Protestant, d'une famille d'armateurs originaire de l'Agenais, il préside le Tribunal de Commerce de la capitale normande, Légion d'honneur à la boutonnière. Durant l'Occupation, Pétain le nommera président du conseil départemental de la Seine-Inférieure. Ce qui lui vaudra quelques tracas à la Libération...

Le télégraphiste de l'Armistice !

Si Clamageran n'a sans doute rien à voir avec l'implantation d'un périodique dans son agglomération, un autre homme n'y est pas étranger, c'est René Millot, Un personnage ! Bien qu'il ait été réformé pour faiblesse et palpitations, ce Rouennais fut, durant la Grand guerre, kle télégraphiste qui, dans la nuit du 10 au 11 nocembre 1918, à Senlis, capta de la tour Eiffel le message historique du Maréchal Foch ordonnant le cessez-le feu aux armées engagées sur le front.
Après l'Armistice, militant CGT, Millot gravira les échelons de l'Administration postale. P
résident du Radio-club de Rouen, radical-socialiste, il est ainsi l'ami d'André Tioch. René Millot figure aussi parmi les dirigeants de l'Université populaire et sera bientôt nommé officier de l'Instruction publique. Veuf, il vient de se remarier à Mont-Saint-Aignan. Chargé de la critique littéraire, René Millot est le seul collaborateur du journal naissant à signer sous son vrai nom. Il connaîtra un destin diamétralement opposé à celui de son confrère.


Un autre nom nous est connu. Par simple déduction.
Le journal aura son feuilleton, "Miserere Nobis", dont les premières scènes se déroulent dans l'Allemagne nazie. C'est l'œuvre d'un énigmatique Xelah Colb. Nul n'est besoin d'être grand clerc pour deviner le patronyme inversé d'Alex Bloch, un négociant israélite installé 43, rue des Augustins. Propriétaire de deux grands magasins, ses activité vont de l'ameublement aux bijoux en passant par le tissus sous toutes ses formes.
Alex Bloch usera vite de sa vériable identité pour délivrer en expert ses analyses économiques. L'année où il collabore avec Tioch,

Sinon, tout laisse à penser qu'André Tioch alimenta bien seul le reste de son périodique en usant de divers pseudonymes. Du moins dans les tout premiers numéros. Sa femme Germaine s'est sans doute chargée du secrétariat pour gérer les petites-annonces et les abonnements. Le Républicain n'a pas les moyens de disposer de ses typos et rotatives.

L'imprimeur du Négus


C'est à Rouen, chez Alexis Desvages, 58, rue des Carmes, que sera imprimé le journal. Et l'impression est le poste de dépense le plus important.
Fils de gendarme né hors mariage à Saint-Denis en 1884, Alexis Desvages a un parcours étonnant. Avec son épouse, il arrive en Éthiopie en 1910. Le train s'arrêtant à Djibouti, il a cheminera à dos de chameaux par la piste la plus meurtrière qui soit tout le matériel nécessaire acheté à Paris pour diriger la première imprimerie que l'on vit à Addis-Abeba. Pour cela, il lui fallut former ses apprentis. Puis il fonda sa propre entreprise et lança Le Courrier d’Éthiopie dont il assurait la rédaction. 
Durant la guerre de 14, le maître-imprimeur est mobilisé. Puis blessé en 1916. Apprenant cela, sa femme quitte l'Abyssinie, mais son navire est torpillé est c'est par miracle qu'elle atteint Marseille. Pour repartir avec son mari en Ethyopie. Car Desvages à pour mission d'y contrer la propagande allemande. Puis il reprend la direction de son journal tout en éditant des ouvrages pédagogiques et religieux.
En 1924, Desvages cède le relais à Léon de Robillard et rentre définitivement en France où on le retrouve aussitôt à Rouen. Le 1er janvier 1925, il rachète l'imprimerie Girieud. Une maison dépurée. Et il y imprimera tout, Desvages ! Notamment plusieurs journaux comme
Rouen-Gazette dont il est aussi le directeur ou encore le Prolétaire normand, du Parti communiste qui deviendra l'Avenir normand en 1937. Quand Tioch lui confie l'impression de son périodique, Desvages vient de divorcer de sa première femme après 30 ans de mariage et d'épouser Suzanne Payen.

A gauche, mais pas trop...

Incarnant la classe moyenne dans un contexte de crise, opposé aux extrêmes, défenseur des petits patrons comme des travailleurs dans le sens strict du terme, la profession de foi annonce  clairement la couleur. Nous la reproduirons ici in-extenso :

Pourquoi avons-nous fait ce journal ? Parce que nous avons pensé que dans les heures difficiles que nous traversons, il était nécessaire de regrouper dans ce département les forces éparses ayant de multiples points communs.

En effet, il y a nous croyons, beaucoup de français pour qui le mot ralliement n'est pas DICTATURE !!! qu'elle soit de droite ou de gauche et nous n'en voulons pas non plus.
Telle sera donc la ligne de conduite de ce journal, c'est-à-dire une ligne de bon sens et d'espoir de mieux-être à la masse des travailleurs. Mais, travailleurs, dans le sens logique du mot, c'est-à-dire: ouvriers, employés, commerçants, industriels, car nous ne saurions oublier, que commerçants et industriels ne sont pas nécessairement des chevaliers de haut capitalisme, mais souvent des producteurs aux prises avec les innombrables difficultés de l'heure présente.
Fort de cette entrée en matière, nos colonnes seront donc ouvertes à tous ceux que ce programme intéresse et nous comptons sur la collaboration du FRANÇAIS MOYEN que nous sommes et dont la devise peut être: PAIX, TRAVAIL, TRANQUILLITÉ.

L. R. N.

Une rédaction fantoche...

Mais qui est donc Marcel-Louis ! A la Une, le premier éditorial met en garde l'inertie de la classe politique face à la montée du fascisme. 

Marcel-Louis ! Cette signature reviendra souvent, en alternance avec celle de Duvalde. Là, faut-il y voir un rapport avec Germaine Duval ? Pas encore de photos dans le N° 1, simplement un premier dessin signé Dule. Ce sera le seul. Aucun dessinateur de presse n'est signalé sous ce nom. Un dessin non signé et très rudimentaire apparaît dès le second numéro. On est tenté de penser que Tioch en est l'auteur. 

D'ailleurs, les différentes chroniques sont toutes affublées de patronymes inconnus dans la nomenclature de la presse normande. Prosper se charge de la chronique agricole, les compte-rendus sportifs sont le fait d'un mystérieux W.A.C. André Tioch se cache avec peine derrière  ce Redan, anagramme d'André, qui nous dit avoir accepté la rubrique TSF sans trop de connaissances sur le sujet. Jean Vatteville nous trousse un billet sur les vendeurs de décorations honorifiques. On verra fleurir aussi des noms comme L. Marc, Vlan, Posidonius... Après tout, c'est encore pratique courante dans la presse.



Le premier dessin à la une est signé Dule. Ce sera le seul. Il représente manifestement Léon Meyer, le maire de Rouen, lisant le
Républicain normand tandis que deux lapins lui tendent le Journal de Rouen, plutôt conservateur, et le Voir clair, mensuel hostile aux Radicaux. "Bien faire et laisser dire" leur répond Meyer.
"A travers le département..." L'actualité va de la commune au monde. Une importance particulière est cependant accordée à deux arrondissements : Rouen et Dieppe, Dieppe d'où le premier correspondant est un dénommé Albert Rançon, lui aussi inconnu au bataillon..

La signature de Griff apparaît dès le N°2. Un dessinateur de ce nom a édité de nombreuses cartes postales humoristique. Mais son style et sa signature diffèrent.

Aucun "Ours" à l'intérieur de journal ! Seul le nom d'André Tioch apparaît comme gérant au bas de la 4e de couverture.

Bref, avec sa rédaction fantoche, le Républicain normand connaît des débuts empiriques mais il va très vite se professionnaliser. Viennent bientôt s'ajouter une rubrique féminine et les prévisions astrologiques de Mme Maryvonne qui a son cabinet de consultation en ville.

Le Républicain accordera une place beaucoup plus importante à la TSF que ce que nous en avait dit le Sieur Radan. D'ailleurs, Tioch s'acharnera régulièrement contre le patron de Radio-Normandie, Fernand Le Grand, nom qu'il écrit obstinément en un seul mot, sans particule, à la Normande. A tort, du reste, car Le Grand est bien enregistré sous cette forme à l'état civil.

Le journal a aussi sa tribune libre, ouverte à tous, et puis celle réservée aux anciens combattants des Croix de Bois, par opposition aux Croix de feu, ces nationalistes ménés par le Colonel de La Roque. Quai du Havre, c'est Henri Prévost qui prend les adhésions. Lui, il ne s'en cache pas.  C'est comme  Millot un conseiller municipal.

Et le canard prend son envol...

Dès le second numéro, le Républicain Normand s'en prend ouvertement au Journal de Duclair, "cette feuille qui ignore depuis toujours le respect élémentaire de la vérité". Le ton est déjà bien installé et la griffe du dessinateur Griff résume bien les coups qu'il va porter. Les passer en revue nécessiterait plusieurs trains de marchandises. Nous nous en tiendrons à quelques procès...

La première photographie apparaît dès le 5e numéro pour la Légion d'honneur de Charles Guérin, maire d'Heurteauville. Des photos, il y en aura peu. Mais ce mode d'illustration, Tioch saura habilement l'utiliser. Bientôt, à la une de plusieurs numéros, apparaîtront des scènes de rues. L'un des visages est entouré d'un cercle et cet inconnu, s'il se reconnaît, gagne alors un pare-dessus s'il s'agit d'un homme, un chapeau de mode si c'est une dame. Tioch sait aussi quel est le sport national des Normands. Il invitera les cafetiers à s'associer à la "Coupe de dominos du Républicain normand".  Bref, le nouveau périodique à des idées pour se faire une place dans le paysage médiatique. A peine lancé des hauts de Saint-Aignan, il va descendre à Rouen...

Laurent QUEVILLY.
(A suivre)


Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer.

Sources iconographiques : Le Républicain Normand, l'Avenir  Normand, Gallica, René Millot, Généanet, André Tioch, coll. familiale.

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