De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.

Radical, André Tioch a quitté le Tréport pour lancer son hebdomadaire du haut de Mont-Saint-Aignan. Après des débuts laborieux, le Républicain normand se fait vite une place dans les kiosques de Haute-Normandie. Au point qu'à peine créé, il descend à Rouen. Dans l'arène. En 1935, nous sommes en pleines municipales...

La nouvelle rédaction du Républicain se trouve à proximité de l'église Saint-Etienne-des-Tonneliers. Tout a été détruit sous les bombardements de la Seconde guerre...

Le 7 avril 1935, après sept mois d'existence, le Républicain normand quitte déjà les hauteurs de Mont-Saint-Aignan, laissant place à un pressing. Le déménagement s'opère sans un avis aux lecteurs. La Rédaction descend alors à Rouen au 20 de la rue Saint-Etienne-des-Tonneliers. C'est l'hôtel où logeait la Dépêche de Rouen, journal radical lui aussi, mais de bien plus grande audience et fidèle à la ligne du Pari. Ses services administratifs sont partis maintenant rue Grand-Pont tandis que l'imprimerie et la rédaction demeurent rue des Espagnols.

Dans les kiosques...

Depuis un an, les Radicaux comptent un autre hebdomadaire l'Eveil de Rouen, dirigé par Octave Crutel, 59 rue d'Elbeuf. Comme le Républicain normand d'André Tioch, il sera  condamné pour diffamation envers l'extrême-droite. Mais Crutel, lui, sera déporté à Buchenwald. Au crédit des Radicaux, on pourrait ajouter aussi l'hebdomadaire Rouen-Gazette, fondé rue Guillaume-le-Conquérant par un journaliste de la Dépêche, André Reneaudin, et qui rend compte des manifestations artistiques de la cité, voire de ses petits potins.  Plus à gauche, on trouve le Progrès, des Socialistes et enfin le Prolétaire normand, des Communistes, bientôt rebaptisé l'Avenir normand.
Mais le grand quotidien normand, c'est le Journal de Rouen. Voix d'une droite libérale et modérée, c'est le plus vieux journal de France. Fondé en 1762, il aura connu cinq rois, trois révolutions deux empires et trois républiques. Ce qui témoigne d'une certaine faculté d'adaptation. En 1935,  il est depuis une trentaine d'années entre les mains de la famille Lafond et paraît inébranlable.



Le kiosque de

la rue Jeanne-d'Arc.

Alors que l'hôtel-de-ville est tenu par les Radicaux, nous sommes en pleine campagne électorale. Cible constante d'une extrême-droite florissante menée par Joseph Levet, le maire sortant Georges Métayer, pigiste à l'occasion de la Dépêche, jette l'éponge comme nombre de ses colistiers. De guerre lasse, par réticence au Front populaire, il cède le relais à son premier adjoint, Eugène Richard. Face à ce fervent partisan de l'union de la Gauche se dresse René Morin tête de liste des Conservateurs. C'est le bras droit du Préfet.

Aussitôt installé dans ses nouveaux locaux, le Républicain normand s'en prend bille en tête au Journal de Rouen. Tioch lui reproche  des sympathies pour les "21 Croix-de-feu de la liste de droite". Et dire que dans dix ans, Tioch et Lafond seront tous deux condamnés pour intelligence avec l'ennemi ! En attendant, la tension monte...

Échauffourée au cirque de Rouen...

Un soir de mai, une réunion contradictoire vire à la foire d'empoigne. Et pour cause : elle se tient au cirque. 


Georges Métayer,
Député-maire radical de Rouen
.
Photo : Le Républicain normand.

Les débats sont vifs, et la salle bruissante, débordante de partisans, d’adversaires ou de simples curieux venus se faire une idée. Dans les travées, André Tioch compte les points. Quand, vers 23 h 30, il descend aux lavabos. un cortège hostile le suit. Ce dont se plaindra Tioch dans une lettre ouverte à Morin. « En ressortant pour regagner ma place, sans un mot de ma part et sans le moindre geste, je fus encadré par une cinquantaine de vos supporters. Lesquels, m’encerclant de façon vraiment stratégique, commencèrent à me distribuer force horions et me tirer les cheveux »
Et Tioch d'affirmer qu'un membre éminent des Conservateurs aurait encouragé l’assaut : « À cet instant, M. Chastellain, descendant de l’estrade, encouragea du geste et de la Marseillaise vos amis qui, forts de leur supériorité numérique, me mirent par terre et me piétinèrent. »
Témoin de la scène, Charles Vilain, rédacteur au Journal de Rouen, dément le récit de Tioch: « Je n’ai pas hésité à intervenir lorsqu’il était entouré de nos amis, qui l’invectivaient, mais ne le frappaient pas. Je leur ai conseillé de le laisser sortir tranquillement et j’ai conduit moi-même M. Tioch en face du bar, en lui demandant : “Vous a-t-on frappé ?” M. Tioch m’a répondu : “Non”, et il a ajouté : “Ma femme est restée dans la salle”. » Vilain confie alors Tioch à deux personnes pendant qu’il va chercher Germaine. À son retour, Tioch prend calmement une consommation au bar avec un entrepositaire bien connu à Rouen. « Ce fut tout ce qui se passa », jure Villain. Personne n’a renversé ni frappé Tioch, Chastellain n’a encouragé aucun geste agressif.

Pendant ce temps, Maurice Poissant, ténor du parti radical, a pris la parole et subit lui aussi le tumulte. A-t-il même été frappé ? Là encore Vilain rétablit les faits : « À aucun moment, je n’ai vu attaquer M. Poissant. Quand il rejoignit son auto, quelq'un demanda s’il pouvait conduire sa voiture. Il répondit : “Oui, rien ne m’empêche de la conduire”. »
La réunion se termine ainsi, entre huées et exagérations. Et chacun quitta le cirque avec sa version. Et ses convictions renforcées. Le 17 mai, Eugène Richard, premier adjoint de Métayer, fut élu maire de Rouen. Le Parti radical défendu par Tioch triomphe. Quelques jours plus tard, toute la province aussi : c'est le lancement du paquebot Normandie qui va s'emparer du ruban bleu dès sa première traversée.

Front populaire : à gauche toute !

Le 14 Juillet 1935 est à marquer d'une pierre blanche. Le Parti radical signe un pacte d'union avec socialistes et communistes. Il va nous mener vers le Front populaire. L'extrême-droite reste dominée par les Croix de Feu mais l'union de la gauche lui fait perdre du terrain.

Brandissant des journaux, militants rouennais du Front populaire...

Le Républicain normand s'est professionnalisé. Aux pseudonymes douteux des premiers numéros ont succédé des signatures plus solides. La pagination s'étoffe régulièrement, la parution se rapproche du milieu de la semaine. Tioch est bien installé dans la capitale normande puisqu'il fait partie, en août 1935, de la commission consultative du Théâtre des Arts.
Le nouveau maire de Rouen, Eugène Richard, meurt le 25 septembre après quelques mois à peine après sa prise de fonction. Le Batteux assure l'intérim et Georges Métayer reprend du service le 4 novembre 1935. Ce sera le premier magistrat de la ville jusqu'à la défaite de juin 40...

Condamné pour diffamation

En janvier 1936, André Tioch est traduit devant le tribunal correctionnel de Rouen. Il est poursuivi pour diffamation par Jean Paul Piétrini, imprimeur rouennais, ancien lieutenant. Natif de Corse, il arbore la Légion d’honneur, la Croix de guerre. Mais il est surtout Croix de Feu. Ce qui aveugle quelque peu Tioch car le dossier militaire de cet ancien engagé est blindé. Le Républicain doit répondre d’un article publié sous un titre aussi ironique que provocateur : « Le Père la Tremble ».

Cet article, il revient sur un épisode de la bataille du Labyrinthe, près de Neuville-Saint-Vaast, le 7 juin 1915. On y raconte que le lieutenant Piétrini, surnommé par ses hommes « le Père La Tremble », se trouvait en retrait, affecté au ravitaillement en munitions. Soudain, une attaque particulièrement violente décima les officiers de sa compagnie. Selon Tioch, un agent de liaison aurait alors été envoyé pour le rappeler en première ligne afin qu’il prenne le commandement. Il serait d’abord revenu « bredouille », Piétrini ayant jugé « de suprême nécessité » de rester à son poste à l’arrière. Ce n’est qu’après un ordre formel du colonel que l’officier aurait rejoint la tranchée, accueilli, affirme le journal, par des quolibets. Le récit poursuit en décrivant un chef se contentant d’exhorter ses hommes « du geste et de la voix », contraint finalement de s’exposer sous la pression de ses soldats, puis blessé — avant d’ajouter perfidement qu’« on ne l’aurait jamais revu au front ».

Sous des allures d’anecdote, le tribunal voit au contraire l’imputation de faits de lâcheté de nature à porter gravement atteinte à l’honneur d’un ancien combattant. L’instruction rappelle en effet qu’au même endroit et au même moment — le 7 juin 1915, au Labyrinthe — Piétrini fut grièvement blessé et cité à l’ordre du régiment pour sa belle conduite, ce qui contredit la version publiée.


Tioch est défendu avec fougue par une grande figure du barreau, André Marie, deux fois membre du Gouvernement, député radical du canton de Pavilly, futur président du conseil. Et puis quelque peu "confrère" de son client puisque cet avocat fort cultivé collabore à la rubrique théâtrale de la Dépêche de Rouen. Mais la bonne foi invoquée par la défense ne suffit pas : Tioch est condamné. Mais la cour d'appel reviendra sur ce jugement. Tioch donne une conférence sur la liberté de la presse et jubile : 300 journaux ont parlé du sien. Quant à Piétrini, débouté, son fils sera Résistant.

André Marie,
le défenseur de Tioch
(Guy Pessiot / Arch. Paris-Normandie)

En 1936, en qualité de publiciste, André Tioch abrite rue des Tonneliers un mensuel, le Limonadier de Normandie, imprimé lui aussi chez Desvages. Le gérant en est Gaston Dubois. Il intéresse non seulement les cafetiers mais aussi les hôteliers et les loueurs de garnis, profession à laquelle les Tioch ne sont pas étrangers.

Présent dans toutes les réunions de le Fédération départementale du Parti radical, patron de presse reconnu, Tioch nourrit l'espoir de devenir député. La vie politique est en ébullition. Le Front populaire arrive au pouvoir.

Laurent QUEVILLY.
(A suivre)


Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer

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