De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.
Coiffeur au Tréport, journaliste à Rouen André Tioch a choisi le bon cheval pour tracer sa route. Membre influent du Parti radical, il voit sa formation politique accéder au pouvoir avec le Front populaire. Dans la capitale régionale, son journal s'en fera le porte-voix. Ce qui vaudra au Républicain normand une meilleure place dans les kiosques. Mais aussi quelques procès...

" Pain ! Paix ! Liberté !..." En mai 1936, soutenus par un syndicat CGT tout juste réunifié, Socialistes, Radicaux et Communistes remportent les législatives sous la bannière du Front populaire. Léon Blum forme un gouvernement en juin. Ce sera sans le PCF. Le camarade Thorez choisit le soutien sans participation pour ménager les radicaux et garder les mains libres. 
Juin 36 ! Partout éclatent des grèves pour faire plier le patronat, arracher de grandes conquêtes sociales qui vont parvenir jusqu'à nous. A Rouen, on compte plus de 30.000 grévistes qui occupent les usines, battent joyeusement le pavé. Dans la chaleur des événements, un violent orage éclate comme jamais le 25 juin. Mais la pluie ne douchera en rien les ardeurs.

Groupe de radicaux dans le défilé du 14 Juillet 1936, rue Thiers, à Rouen...

Le 20 septembre 1936 se tient à la salle des fêtes de Dieppe le congrès de la Fédération du Parti radical. La circonscription a été gagnée triomphalement par le jeune Galimand. Pour saluer cette victoire, le président national du parti, le député Edouard Daladier, a fait le déplacement. Devant le ministre de la Guerre et numéro deux de l'exécutif, Tioch prend la parole sur le thème de la propagande. Mendès-France et André Marie, deux futurs chefs du gouvernement, sont parmi ses auditeurs. Public de choix pour l'ancien coiffeur du Tréport.

Injures publiques

Mais que s'est-il vraiment passé dans cette fabrique de Darnétal ? Novembre 1936. André Tioch est poursuivi pour injures publiques. Rue de Longpaon, Pierre Leheurteux tient avec son père un atelier de confection. Tous deux sont membres de l'Action française, mouvement royaliste dont le dirigeant, Charles Mauras, vient d'être incarcéré pour délit de presse, justement. Pire : incitation au meurtre...


Depuis 1926, à Rouen, 
un monument de la Victoire
Représente Charles Maurras.
Sa statue sera décapitée.

Les Camelots du Roi ! Tout ce que déteste Tioch. L'affaire arrive en justice après qu'il ait écrit cet article :

" On connait l'aventure arrivée à Leheurteux fils, jeune industriel d'Action Française, habitant Darnétal, qui s'était livré à des violences sur ses ouvrières. Pris par la foule ouvrière indignée, sorti de sa voiture, il dût venir à l'usine et, sous la pression des masses, M. Leheurteux père qui est aussi Action Française, mais sensiblement plus équilibré que son fils signa l'accord présenté par les employées.
Incident de grève sans gravité, comme  il y en a eu tant pendant ces derniers jours. Personne à Darnétal n'avait d'ailleurs attaché une importance excessive à l'événement. " 

D'ailleurs estime André Tioch, n'est-ce pas le patron lui même qui a provoqué cet incident ? Leheurteux aurait tenté d’entrer dans son usine par une voie dérobée pour récupérer des ballots de marchandises. Son manège découvert, c'est là que ses ouvrières lui barrèrent la route. Quant au père, il signa l'accord salarial en jurant ses grands dieux qu'une fois les commandes honorées, il mettrait la clef sous la porte.

 Quelques jours après les faits, le climat étant à l'apaisement, le parquet de Rouen ouvrit pourtant une enquête qui allait aboutir au procès. Tioch s’en étonna : ce conflit est alors derrière nous, la police n’est pas intervenue, aucune plainte n’a été déposée et le patron ne portait « aucune trace de coups ». Alors, l’instruction ne pouvait, selon lui, qu’aboutir à l’inculpation d’ouvriers, ce qui risquait de troubler le calme revenu à Darnétal. Calmer les esprits, c'est d'ailleurs le souci constant du Gouvernement !


André Marie
Photo du Républicain Normand

Mais Pierre Lheureux s'estimant outragé a porté plainte. Alors en novembre 1936, si la Dépêche de Rouen, qui a également relaté les faits, est acquittée, Tioch est quant à lui condamné pour injures publiques. N'a-t-il pas laissé entendre que le fils était plus bête que le père ? Les deux feuilles étaient encore défendues par André Marie. Qui fit appel et avec son talent habituel parvient encore à laver Tioch de sa condamnation. Quant aux Leheurteux, ils mirent leur menace à exécution. L'usine ferma ses portes.

Drôles de clients chez les TIoch

Mais n'oublions par Radio-Normandie. En janvier 1937, les procès vont toujours bon train entre Le Grand, le patron de la station et une poignée de journaux, dont le Républicain Normand, bien entendu. 
N'oublions pas non plus le café du Cygne, au Tréport. Raphaël, le père d'André Tioch, vous y sert un porto Rocha et la spécialité de la maison, un sandwich au pain chaud. Il soigne sa réclame en distribuant des paroles de chansons sur de petits dépliants. 
Cette année 1937, une histoire invraisemblable aura l'hôtel Tioch pour point de départ. A Issy-les-Moulineaux, une inconnue avait dérobé le sac et et papiers de Rosalie Tanguy, une charcutière bretonne. En avril, la voleuse débarque à la gare du Tréport au bras d'un homme qui la serre de près. Et où passent-ils leur première nuit ? Au Café du Cygne. Là, sur le registre, la voyageuse d'éclare s'appeler Simone Charbonnier. Après quoi, le couple s'en va loger à Mers-les-Bains. Où la femme décédera subitement. En mairie, son compagnon la déclara cette fois sous le nom de Rosalie Tanguy, oui, la charcutière à qui l'on avait volé les papiers. 

Suite à de menus larcins commis par l'usurpateur, la vraie Rosalie Tanguy apprend bientôt qu'elle est officiellement morte et enterrée à Mers-les-Bains. L'enquête révèlera que la défunte s'appelait en réalité Gabrielle Hardy, veuve Raymond. C'est ce qu'indique une plaque mystérieuse posée sur la tombe.

Un ténor des Radicaux

Dès février 37, Tioch s'inquiète : "Le Reich est-il en état de faire la guerre". Ce mois-là, à Maromme, Daladier, président des Radicaux, revient fêter André Marie, l'avocat de Tioch. Les vendeurs du Républicain normand sont dispersés par la police. Le journal proteste, mais son journaliste couvre le meeting avec enthousiasme.


Edouard Daladier.

Tioch le rencontrera
à plusieurs reprises.

Le 20 mars 1937, les Radicaux tiennent leur assemblée générale au Tréport. Tout naturellement, André Tioch, l'enfant du pays brosse à la tribune le bilan de la Fédération. Quand elle tiendra de nouvelles assises, Tioch met encore en garde le Parti contre contre son manque de propagande Bref, à chaque assemblée le directeur du Républicain est un orateur écouté. 

Mais la guerre civile en Espagne fissure le Front populaire. Blum rechigne à voler au secours du gouvernement légal. Tensions au sein de la coalition. La crise économique, la pression des milieux financiers rendent difficile la poursuite de sa politique sociale. Contraint à la démission, Blum cède, en juin 1937, la présidence du gouvernement à Chautemps, un radical modéré. 
Ce mois-là, André et Georgette Tioch sont servis comme des princes. Au Normandy Hôtel, de Vernon, ils sont invités au banquet des limonadiers et restaurateurs de la région. Rousse, président du syndical local, salue ainsi la présence du directeur du journal Le limondier normand. l'organe offciel de la fédération : "M. Tioch est d'une famille de limonadiers et connaît fort bien les questions qui nous préoccupent. Il est aussi l'éditeur d'un magazine de propagande : Les vacances en Normandie."

Les 31 juillet et 1er août, c'est la grande fête du Républicain normand marquée par un ralllye. Dernière manifestation du journal dans des locaux de la rue des Tonneliers.

Nouveau déménagement

En août 1937, la rédaction déménage une seconde fois pour s'établir 94 bis, rue Verte. C'est un long artère de la capitale normande qui mène de la gare de Rouen à la campagne, la forêt...

 

Les Tioch s'installent à proximité de ces maisons du haut de la rue Verte...

Avant l'arrivée des Tioch, plusieurs familles se sont succédé au 94. La famille Robin de Morhery semble, sinon propriétaire des lieux, du moins liée à cette rue où elle a vécu. Né à Nancy, combattant de 14-18 mobilisé à Rouen, Adolphe Robin de Morhéry est chirurgien-dentiste de profession. Mais il est surtout vice-président de l'Association de la presse démocratique française et membre de l'Alliance démocratique, un mouvement de droite proche des Radicaux. C'est un descendant direct de Louis‑Adolphe Robin‑Morhéry, médecin, chansonnier, connu pour son engagement républicain jusqu'à la Révolution de Juillet. Si bien qu'il avait jeté aux orties la particule roturière de ses ancêtres. 

Quand viendra la guerre, Adolphe Morin de Morhéry  partagera bien des choses avec André Tioch. Et pas qu'un prénom avec Hitler. 


Laurent QUEVILLY.

(A suivre)


Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer.

NB. Dans plusieurs journaux de 1926, Mme Robin de Morhéry, née Odette Bourguel, est attestée 94 rue Verte. Or des années plus tôt, la famille est localisée au 85 de la dite rue, s'agit-il d'une erreur, d'un changement de numéro ? Reste que Tioch et Robin de Morhéry ont été liés sans aucun doute.

Vacances normandes n'est pas un journal répertorié par la BnF.

Si l'on se fie à la numérotation actuelle, les Tioch résidaient légèrement en contrebas des habitations figurant sur la carte postale. Seuls les anciens du quartier peuvent apporter des compléments d'information.

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