De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.

Trublion radical, le directeur du Républicain normand a ardemment défendu les idéaux du Front populaire. Mais l'union de la gauche est maintenant derrière nous :  les joyeux tandems sont revenus des plages normandes, l’accordéon des usines occupées s'est tu, la gouaille communicative de Gabin  restera figée sur la pellicule. Adieu les jours heureux, à l'horizon, Hitler agite le spectre de la guerre. Fidèle à ses engagements, Tioch continue de fustiger l’extrême droite et croit encore en l’avenir. Mais lequel ?

En janvier 1938, la rupture est consommée entre les partis de gauche. Le Franc dévalue, les prix grimpent, c'est la crise. Le 3 février 1938, le Républicain normand revient à deux pages, avoue ses difficultés et lance une souscription. Et de pointer du doigt ceux qui gouvernent depuis mai 36. autrement dit le Front populaire. Les amis d'hier...
Le Républicain normand n'est plus fabriqué chez Desvages, rue des Carmes. Pour quelques numéros, il sortira désormais de l'imprimerie coopérative, 23 quai de Paris, avec la marque syndicale de la CGT. A regret, comme tout patron de presse en pareil cas, Tioch se  résout à augmenter son prix de vente, la liste des souscripteurs anonymes est trop clairsemée. Mais le 11 mars, on parvient à revenir à quatre pages.

1938 : le spectre du conflit

Sur fond d’instabilité politique, l’année 1938 s’annonce difficile. Le 11 mars, l’éditorial du Républicain exprime des doutes sur l’efficacité du système parlementaire. Sans toutefois l'enterrer. Il faut sauver la République, pas instaurer un régime autoritaire.
Dépassé par les tensions internes et internationales, le Radical Chautemps démissionne de la tête du gouvernement. Dans l'escalier de Matignon, il croise le Socialiste Blum venu assurer l'intérim. Un mois. Car voici qu'en avril, le Chef de l'État, Albert Lebrun, nomme pour la troisième fois Edouard Daladier président du Conseil. Le leader Radical revient aux affaires en s'alliant comme jadis à la droite modérée. Cet attelage va nous mener jusqu'à la guerre.

Dans le même temps, plus rien n'arrête Hitler. l'Autriche est annexée. L'Anschluss inspire à Duvalde un éditorial bien indulgent à la une du Républicain. Mais ses critiques du régime hitlérien fusent encore. Nettes et sans bavures.
Outre ses prises de positions tranchées, le journal a les activités de tout organe de presse. Il organise par exemple un concours de politesse qui désigne les commerçants les plus accueillants de Rouen.

Virage dangereux

Été 1938. Adolf Hitler revendique puis annexe cette fois la région frontalière de la Tchécoslovaquie peuplée d’Allemands, les Sudètes. Nouveau point de friction. Vers le 10 septembre, la guerre semble imminente, Hitler multiplie les provocations au congrès de Nuremberg. A la recherche d'une issue pacifique, Daladier engage des négociations sans passer par le Parlement. 

Tioch s'en félicitera en titrant « Merci, monsieur Daladier… » A ses yeux, le président du conseil a d'ores et déjà « sauvé la vie » des Français. 
Mais l’article exprime encore une fois une critique acerbe du parlementarisme, thèse si chère à l'extrême-droite. Selon Tioch, les partis et leurs élus ont donné « le triste exemple de leur incapacité », se taisant ces quinze derniers jours "comme carpe devant l'écrasante responsabilité de prendre une décision guerrière. L'orage passé, ils sont comme les moutons de Panurge, c'est à qui bêlera le plus fort !" 

Pour Tioch, les députés sont peut-être des individus intelligents. Mais une fois réunis au Parlement, ils deviennent incapables de prendre des décisions utiles. Qu’ils restent donc en vacances pour le bien de nos finances. Selon lui, alors que le ministre Marchandeau réclame de l'argent, le pays a surtout besoin que le Parlement se taise pour laisser Daladier travailler et stabiliser l'économie. Cette prise de position d'un journal radical est signalée par plusieurs journaux.


Expulsé, Tioch démissionne !

Ce brûlot passe mal. Le dimanche 25 septembre se tient à Rouen l’assemblée générale de la fédération radicale. A peine ouverte, la réunion vire à l'orage. Le Député Crutel prend la parole et donne lecture à l’assemblée de l’article du Républicain normand. Le commentant avec véhémence, il dénonce une attaque intolérable contre les institutions parlementaires et demande que l’on se prononce sur la présence de l'auteur dans cette salle. A main levée, la moitié des militants vote l’expulsion. L'autre s'abstient.
Dans cette atmosphère électrique, Tioch, qui représentait pourtant deux comités radicaux, claque la porte. Sa décision est prise : il quitte le Parti radical !

Octave Crutel.
Opposant à André Tioch.

A midi, Galimand, député qui a voté l'exclusion, vient s'asseoir à la table de Tioch, au Café Victor.

« Mon vieux Tioch, il n’est pas question que tu démissionnes du parti. C’est le journaliste qui a été visé et non pas le militant. Il faut avouer que ton article est con  Tu félicites. Daladier d’avoir agi sans les parlementaires, tu comprends bien que nous ne pouvions accepter cela, et quoique je  ne cause pas à Crutel depuis un an, je ne  pouvais pas faire autrement que de défendre sa demande ».

Mobilisé à Rouen

Mais foin de polémique. Deux jours plus tard, le 27 septembre 1938, comme beaucoup, le caporal Tioch est mobilisé de toute urgence au Train des Équipages N° 3, à Rouen. C'est un service responsable de la logistique, du transport de matériel, des munitions et des vivres. Et voilà que dans la nuit du 29 au 30 septembre, sont signés les accords de Munich. Contre de vagues promesses de paix, la guerre paraît évitée. Mais la légende veut que, revenant de Munich, acclamé par ses partisans, Daladier ait murmuré : "Les cons, s'ils savaient..."
Démobilisé rapidement, Tioch regagne sa rédaction le 1er octobre. Il reprend aussitôt la plume pour justifier le bien fondé de sa position avant même la signature des accords. Réplique immédiate du député de Dieppe...

Galimand enfonce le clou

Dans son journal L’Écho républicain, Galimand tourne Tioch en dérision. Il lui reproche encore son antiparlementarisme et rappelle qu’il avait pourtant tenté de devenir député en 1936, insinuant qu’il dénonçait chez les autres les défauts qu’il aurait voulu partager. Pour Galimand, les militants radicaux ne pouvaient que juger incohérente la présence parmi eux d’un adversaire déclaré du « parlementarisme amorphe ».

Tioch, pour sa part, reproduit cette attaque en règle dans son propre journal sous le titre ironique « Les politesses de M. le député Galimand », se gardant d’entrer dans l’invective mais laissant transparaître le fossé désormais ouvert entre lui et le parti radical.

Ainsi, au lendemain des accords de Munich, André Tioch se retrouve dans une position paradoxale : patriote mobilisé quelques jours plus tôt, journaliste saluant l’action de Daladier pour avoir évité la guerre, il est en même temps mis à l'index par ses propres camarades pour ses critiques du parlementarisme. Cet épisode marque un tournant dans la vie d'André Tioch. Il scelle sa rupture avec l’appareil du parti. C'est aussi un exemple révélateur de l’extrême tension qui divise les Français à la veille de la guerre.

"Heil Hitler !"

Après cet incident, le Républicain normand donne dans la provocation. "Heil Hitler !" titre par sept fois de suite une tribune de Paul  Mérat publiée du 21 octobre au 23 décembre. Du second degré de mauvais goût pour saluer "l'immense espoir" des accords de Munich.  

Mussolini, Hitler
Daladier et Chamberlain.

Mais le journal a-t-il vraiment rompu avec les Radicaux ? Pas vraiment. Le 3 mars 39, le Républicain relate une conférence donnée au Tréport par Galimand dans une salle du Kursaal archi-comble. L’article s'empresse d'abord de souligner un paradoxe : le 25 septembre précédent, le député de Dieppe avait voté l'exclusion de Tioch, coupable à ses yeux d'avoir félicité Daladier avant même les accords de Munich. Or, au Tréport, Galimand défend désormais toute la politique du même Daladier. Toute ! La reconnaissance du régime franquiste, l'abandon de conquêtes sociales au profit de la production nationale. l'effort d'armement face à l'Allemagne, Dans son envolée, l'élu radical condamne tour à tour la grève syndicale du 30 novembre qualifiée de haute trahison, les propos défaitistes des Pierre Brossolette, des Geneviève Tabouis, farouches partisans des Républicains espagnols et pour qui reconnaître Franco c'est encourager Hitler. Les faits vont leur donner raison...

De nouveau mobilisé !

Le 24 août 1939, le caporal Tioch est de nouveau mobilisé au dépôt du train N° 2. Pour du sérieux cette fois. Le 1er septembre, Hitler envahit la Pologne, le 3, la France déclare la guerre à l'Allemagne. Tioch n'ira pas en première ligne. Mais restera sous les drapeaux, sans doute à Rouen. Si bien qu'à partir du 12 janvier suivant, pour assurer la continuité du titre, la gérante du journal est désormais Germaine Tioch. Nouveau changement de sous-traitant. De l'imprimerie coopérative on passe à Rouen-Publicité, 16, rue Armand-Carrel. Le nom est bien choisi. Né à Rouen, Carrel fut un journaliste républicain opposé au dernier roi des Français. Rouen-Publicité a ses bureaux 2, rue de la République.


Germaine Tioch

(Coll. Valhubert)

Le Républicain Normand défend la ligne Daladier : nous sommes dans une guerre défensive, l'allié, c'est l'Angleterre. "Réprimons la propagande hitlérienne en France" titre encore le journal en janvier 40. Comme dans tous les journaux, quelques placards blancs apparaissent avec la mention "Article censuré". L'Armée veille à tout propos défaitiste, voire pro-germanique. L'Armée ou plutôt Anastasie puisque c'est sous ce prénom désuet qu'est désignée la censure depuis le XIXe siècle. On la représente sous les traits d'une vieille femme en coiffe, armée de ciseaux, une chouette sur l'épaule.

Surveillé de près, le journal des Tioch ne perd pas pour autant sa verve. Il s'en prend à Je suis partout, l'hebdomadaire d'extrême-droite où Brasillach exprime déjà son antisémitisme et ses sympathies hitlériennes. Non sans talent du reste puisqu'il échappe aux ciseaux d'Anastasie.

On s'illusionne encore. Le 1er mars 40, l'imprimerie du Républicain normand recherche un apprenti, appelle à souscrire à l'effort de guerre. 
Le 19 mars, toujours sous les drapeaux, le caporal Tioch est classé au service auxiliaire par la commission de réforme de Rouen. Motifs : "hépatite ancienne, foie débordant de trois travers de doigts et douloureux, légère colite droite."  Ce changement de statut l'exempt de tout service armé. 

Pour pallier a ses absences, on fait appel à des figures du radicalisme dont les éditoriaux sont publiés après de larges coupes. Gaston Bergery, député de Seine-et-Oise, Emile Brachard, élu de l'Aube et journaliste. C'est le père de la carte de presse. Ces collaborations montrent à quel degré Tioch a porté son journal, lui qui l'avait lancé six ans plus tôt dans une petite rue de Mont-Saint-Aignan.

"Nos soldats luttent héroïquement contre l'armée allemande", titre encore le 8 juin le tout dernier Journal de Rouen. Mais c'est la défaite. Ceux qui prônent la poursuite du combat et les tenants de l'Armistice s'affrontent vainement. Chez les Radicaux, une majorité de parlementaires comme Brachard, vote les pleins pouvoir à Pétain. Le Républicain normand ne paraîtra plus jamais. C'est l'Occupation...

Laurent QUEVILLY.

(A suivre)


Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer

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