De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.

Le 9 juin 1940, les premiers chars allemands entrent dans Rouen. Démobilisé, que va faire André Tioch, lui, le patron de presse radical, l'anti-fasciste, le pourfendeur d'Hitler. Dans la capitale normande en feu, les ponts se sont effondrés. Et avec eux un des piliers fondamentaux de la démocratie : la liberté de la presse. Désormais, soit elle se plie, soit elle disparaît. André Tioch ne va pas hésiter longtemps. Début septembre, il a déjà choisi...


 La Seine avait charrié des glaçons en janvier 40. Qui pensait alors que cet hiver allait durer quatre ans. A Rouen, déjà mutilée par les bombardement allemands, on aura beau faire donner les chars, détruire les ponts, incendier le pétrole pour freiner désespérément l'arrivée de l'ennemi, le 9 juin,
tandis que les flammes lèchent les gargouilles de la cathédrale, les bottes allemandes résonnent ce matin-là dans les escaliers de l'hôtel-de-ville. Mais le maire radical, Georges Métayer, a quitté la ville. Qu'importe, les Nazis lui donneront pour successeur un de ses adjoints souple d'échine : Maurice Poissant.

9 juin : les premiers chars nazis
pénètrent dans Rouen. La photo est
publiée dans un Journal allemand. La
presse va changer de mains

Comme dans une grande partie du nord du pays. L’exode a vidé la ville d’une partie de ses habitants. Tout est désorganisé. Le 22 juin, l’Armistice est signé, la France coupée en deux. Rouen se retrouve en zone occupée, directement soumise au contrôle allemand. Dans les semaines qui suivent, le nouveau régime installé à Vichy par Pétain met fin au système républicain : les libertés politiques sont suspendues, la démocratie parlementaire disparaît.

Florissante, la presse est fauchée

Un des autres piliers de la démocratie qui disparaît, c'est la presse. A la capitulation, la métropole comptait quelque 350 quotidiens dont une quarantaine à Paris.
L'offre éditoriale couvre tout l'éventail politique, plusieurs titres dépassent le million d'exemplaires. Sans parler des milliers de périodiques ou revues spécialisées.
Avec la défaite, 80 à 90
% des titres disparaissent. En cause : la censure allemande, une pénurie de papier, les journalistes qui renoncent...

A Rouen, c'est le cas 
du quotidien la Dépêche, de l'Eveil du Dr Crutel, du Républicain normand d'André Tioch, tous trois d'orientation radicale.
Ceux qui continueront de paraître se plieront aux diktats de l'Occupant, voire seront franchement collaborationnistes.

Octave Crutel, bête noire de Tioch.
Il vote les pleins pouvoirs à Pétain
et entre dans la Résistance, lui.
Déporté à Buchenwald,
il reprendra du service à la Libération.


Créé pourtant par un Radical, l'hebdomadaire Rouen-Gazette, rue des Carmes, reparaît le 6 septembre. Tout en jurant de faire encore "moins que jamais", de politique, "On sait trop hélas ! où elle nous a menés..." Directeur de la publication, Alexis Desvages, ne tiendra pas parole. Il relayera tout au contraire la propagande nazie.

Un seul quotidien désormais...


S'agissant des deux seuls quotidiens rouennais, la Dépêche, nous l'avons déjà dit, se taira à jamais. Ce qui n'épargnera pas quelques ennuis en 44 à son directeur, Gaston Caste.
Le Journal de Rouen, lui, a traversé tous les régimes depuis bientôt deux siècles. Il se pliera bien encore une fois aux exigences des nouveaux maître du pays. Après son dernier numéro du 8 juin 40, il a publié quelques bulletins empiriques dans son imprimerie de Caen. Rien à Rouen. Mais le 25 juin, les Allemands l'autorisent à reparaître pour annoncer l'Armistice. Il est sous-titré "Bulletin quotidien d'information" avec pour adresse 19, place de l'Hôtel-de-Ville. C'est le siège de son imprimerie. 

Les Occupants s'appuient sur un poignée de salariés que la mobilisation ou l'exode ne concernait pas.

Puis le Journal de Rouen reprend son ancienne formule le 15 juin avec le retour de la famille Lafond et d'une grande partie de son personnel. Il est cette fois sous-titré " Le Grand journal normand fondé en 1762 " et retrouve son siège art-déco au 6, rue de l'hôpital.

Anastasie en uniforme

Quand, en juin 40, Anastasie quitte l'uniforme de l'Armée française pour celui d'une Gretchen, la censure aura à son service toute une armée de zélés subalternes. Au sommet de la pyramide : Goebbels. A Paris, la Prapaganda Abteilung est créée dès le 18 juillet 1940 à l'hôtel Majestic. Ses antennes régionales, les Propaganda-Staffel, sont composées d'une trentaine de Sonderfürhers chargés chacun d'un secteur particulier sous les ordres d'un Staffelfürher.

Leur nomination s'est échelonnée à l'automne 1940. Nos Sonderfürhers sont généralement des professionnels de la presse hors d'âge pour le service armé. Beaucoup adhèrent mollement au régime nazi, peu commettront d'exactions.

La Propaganda-Staffel  
dispose d'un bureau au
1er étage du Journal de Rouen.

La Propaganda-Staffel succéda au Commissariat général à l’Information de l'armée française de façon fort habile : finis les placards blancs révélant les articles censurés ; désormais, le filtrage s’opère discrètement avant parution.

Dr Rash...

Avant de nous arriver à Rouen, Ernst Rasch, médecin de formation puis journaliste à Hanovre, est d'abord affecté à Bourges dans un service de propagande encore balbutiant. Très vite, notre Sonderführerse plie à des procédures administratives de la plus haute importance. Pour commander le moindre paquet de trombones, il doit en faire remonter la demande jusqu'à l’intendant militaire régional. A-t-il besoin de papier toilette ? Certainement, mais ce sera sur ses propres deniers. Ou alors grâce à la compassion des services préfectoraux. 
Quant à ses déplacements, pas question de circuler seul au volant de sa voiture. Avec un chauffeur chargé de l'entretien du véhicule, Rasch sera toujours flanqué d'un garde-du-corps armé. Et gare à tout excès de vitesse.

Allemands dans les
rues de Rouen...


Bref, venu du civil, Rasch apprécie modérément l'accueil
de la Feldkommandantur berrichonne. Le capitaine von Wallwitz, jusque là chargé de la censure de la presse, rechigne à abandonner ses prérogatives au service de propagande. Rasch quant à lui ne supporte plus de faire tapisserie dans la salle d’attente de Wallwitz et de voir les visiteurs français reçus ostensiblement avant lui. Il finit par s'en plaindre à sa hiérarchie. Mais celle-ci a aussi quelques remarques à lui objecter. La plupart des membres de la Propaganda-Staffel n'étant pas militaires de carrière, combien de temps faudra-t-il encore leur rappeler qu'ils sont désormais dans la Wehrmacht. Aussi le Staffelführer Knöbel, chef régional de la propagande, reprocha-t-il à Rasch de prendre ses instructions avec un humour déplacé et de se croire dans un club de loisirs. Knöbel le menace même de sanctions s’il persiste à envoyer ses rapports en courrier ordinaire plutôt qu’en documents confidentiels. Rasch finit par être muté à Rouen...

... et Mister Tioch

C'est en août 1940, soit au troisième mois d'Ocuupation, que le Dr Rasch serait devenu chef de la Propaganda-Staffel de Haute-Normandie, assure Claude-Paul Couture qui lui donne l'uniforme SS. Ernst Rasch, " jeune homme cultivé et fort courtois", ajoute Robert Aron, sera secondé par le lieutenant Holscher et un autre officier, Reitnagel, nazi jusqu'à l'extrême. Le lieutenant Schenk sera également cité en 1942. Nos Sonderführer ont un bureau au premier étage du Journal de Rouen. On cite aussi le 2, rue Saint-Lô, ancien siège du quotidien. A un échelon supérieur, ce service relève de la Propaganda-Staffel N.W. basée à Saint-Germain-en-Laye, puis Paris, enfin Berlin.

Dès l'arrivée des Allemands à Rouen, un an avant la shoah, une centaine de Noirs et d'Algériens sont abattus par la Werchmacht. Parce que Noirs. Parce que Algériens. Oui, l'armée régulière est bien le bras armé du régime nazi ! Ces crimes gratuits, les Rouennais les apprennent. Confusément sans doute. Mais ils les apprennent.

Alors comment Tioch, l'homme qui a soutenu le Front populaire, a-t-il pu se rapprocher des Allemands !

Par idéologie ? Nous l'avons vu s'opposer au nazisme jusqu'au dernier numéro du Républicain. Ses procès ont été menés contre des figures de l'extrême-droite. Jamais un propos antisémite n'a été relevé sous sa plume. De confession israélite. Alex Bloch fut étroitement associé au lancement du journal. Dans sa persévérance à condamner la fascisme, le journal aura dénoncé systématiquement les actes et propos  anti-juifs, soutenu les Républicains espagnols jusqu'à ce que leur défaite devienne inéluctable. Alors...

Alors pour l'argent ? Devenu un professionnel de la presse, Tioch n'est manifestement pas motivé pour reprendre un salon de coiffure. Journaliste, publiciste, il ne sait plus faire que ça. Seulement, Tioch est sans travail depuis près de trois mois. Cela dit, si ses revenus ont cessé avec la disparition du Républicain. sa famille tient toujours l'hôtel du Cygne au Tréport. Fils unique, André Tioch n'est pas plongé dans le dénuement. Sa rédaction qui se confond avec son domicile ainsi que son imprimerie ont été épargnés par le terrible incendie qui a marqué l'arrivée des Allemands. Désormais ils sont là. Et bien là. Partout. "Corrects", ajoutent même certains. Ils ont des fonds, beaucoup de fonds pour développer leur propagande, imposer leurs restrictions par voie de presse. André Tioch voit déjà nombre de ses confrères se soumettre à la Propagand-Staffel, quelques-uns se refusent à écrire, peu auront une activité clandestine.

Et naquît le Petit Normand

Le 5 septembre 1940, André Tioch lance le Petit Normand. Avec le financement des Allemands. Avec leur consentement en tout cas. Le siège du journal conserve la même adresse que le Républicain, 94, rue Verte, ce sera un bi-hebdomadaire paraissant le mardi et le vendredi. 

En concevant son nouveau journal, Tioch ne fait pas montre d'originalité. D'abord il reprend exactement la même typographie que celle du Républicain normand. Mais surtout le nouveau titre a maintes fois été utilisé. Ce fut d'abord celui d'un hebdomadaire paraissant le dimanche dès 1880, rue Herblère, à Rouen. Trois ans plus tard, Maupassant fait allusion à un journal de ce nom dans l'une de ses nouvelles : " il lui tendait son journal le Petit Normand. Le fermier essuyait sa main à son fond de culotte, recevait la feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire à son aise après le repas de midi." 
En 1887, le Petit Normand de Rouen intente un procès au Petit Normand de l'Orne, estimant avoir été plagié. L'usurpateur est un périodique monarchiste imprimé à Alençon. Et qui gagne la partie. En revanche, suite à un article jugé offensant, son rédacteur en chef est provoqué en duel l'année suivante. Et là, il est blessé au bras. 
Un Petit Normand, il y en eut encore un au Havre, de courte durée, un autre à Honfleur édité à partir de 1893 par l'association du Souvenir normand, un nouveau à Caen en 1919, d'obédience républicaine celui-là, et toujours un à Cherbourg en 1925, choyé par l'extrême-droite. 

Bref, si le Petit Normand, n'est pas une nouveauté, celui d'André Tioch n'aspire qu'à une chose : devenir grand. A son lancement, il s'annonce comme une « tribune libre » accessible à tous les Rouennais, A l'instar de Rouen-Gazette, c'est promis, il ne fera pas de politique, "ceux qui n'ont pas encore compris, assure-t-il, ne comprendront jamais." Mais de la politique, il va ne faire que ça. Et ce sera celle de la Collaboration. Tioch n'est manifestement pas seul à adhérer à cette idée. D'abord tiré à 5.000 exemplaires, le bi-hebdomadaire va multiplier son influence par dix d'ici la fin de la guerre. Au point qu'il aura une édition spéciale pour le département de l'Eure. Bien entendu, il s'agit d'un lectorat qui n'a pas d'autre choix. Mais qui n'est pas obligé d'acheter le journal...

L'ami Fritz...

Quand Tioch lance le Petit Normand, il présente, paraît-il, le lieutenant Rasch comme le parrain de son journal. Les deux hommes auraient été très proches au point d'être compagnons de chasse. Ernst Rasch surveillera donc la presse. Et si jamais des informations échappent à sa surveillance, une lourde amende s'abat. Ce sera le cas quand le Journal de Rouen édite un communiqué du maréchal Pétain sans autorisation préalable. Mais Rasch interdit aussi plusieurs spectacles.  Le 26 juillet 1940, la première salle à rouvrir ses portes est le théâtre français, réquisitionné et transformé en théâtre militaire, le Deutches Soldatentheater. Des musiciens français s'y produisent aussitôt. Quant à certains peintres rouennais, ils refuseront courageusement d'exposer pour la Propaganda-Staffel. 

Magnat de la presse collabo ?

En revanche, la collaboration d'André Tioch sera plus spontanée avec ce service. Révélées à la Libération, les informations qui suivent demandent validation. Aucune d'entre elles n'est confirmée par les nomenclatures en ligne de la Bibliothèque nationale et les tirages semblent très élevés. En attendant, nous les posons ici. 
Outre les 60.000 exemplaires du Petit Normand qui font de ce bi-hebdomadaire un périodique très populaire, Tioch aurait imprimé pour le compte des Allemands Le Caneton déchaîné, journal satirique anti-gaulliste tellement déchaîné qu'il tire
à 20.000 exemplaires. les Nouvelles normandes, distribuées via les PTT et qui seront acheminées à pleins camions aux 150.000 réfugiés normands chassés par le Débarquement à l'arrière des combats, Le Paysan normand et son pendant L'Ouvrier normand, feuilles pro-allemandes allant jusqu'à 230.000 exemplaires. Sans compter des milliers de tracts nazis et brochures germanophiles. Oui, comment Tioch a-t-il pu devenir ce magnat de la presse collaborationniste ? Nous allons tenter de le suivre pas à pas...


Laurent QUEVILLY

(A suivre)




Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer

On doit les informations sur Rasch à Bourges à Pascal Jardin, La stratégie de la main invisible, 2023.  Des informations sur la presse normandes sont dues à G. Pailhès dans Rouen et sa région pendant la guerre, 1949.


Il est possible que, comme nombre de ses homologues, Ernst Rasch soit affecté dans une unité combattante les derniers mois de la guerre. Après guerre, on le retrouvera rédacteur en chef d'un journal protestant à Hanovre. Reste que les liens étroits supposés entre Rasch et Tioch ne sont guère documentés. Le nom de Rasch n'apparaît que deux fois dans le Journal de Rouen durant toute l'occupation à propos d'une conférence. Il ne faisait manifestement pas partie de l'appareil guesapiste et nous sommes preneurs de toute information supplémentaire.

Source sur l'arrivée de Rasch : La déportation raciale en Seine-Maritime, Claude-Paul Couture · 1981, sa personnalité, Histoire des ansés 40, Robert Aron, 1977.

Source iconographique. Fonds Lafond / Pessiot.


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