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De la collaboration en Normandie au soleil de l'Équateur
André Tioch, alias Valhubert


Par Laurent Quevilly.

Tioch a brutalement tourné la page ! La quatrième de couverture du dernier Républicain normand restait antifasciste. La une du tout premier Petit-Normand est pro-nazie. Son journal sera le tableau d’affichage de la Kommandantur. Les articles, quand ils ne sont pas fournis par Herr Racht, le chef de la Propaganda-Staffel, sont rédigés pour satisfaire l’Occupant. On s’en félicite dans les soirées mondaines. Prosit !

Quand, le 5 septembre 1940, André Tioch lance Le Petit Normand,  Rouen a retrouvé un semblant de vie normale. Les rues bruissent à nouveau, les dernières vitrines fermées relèvent enfin leur rideau, les tramways tintinnabulent joyeusement. Faut-il encore qu'il y ait du courant. Comme le gaz, le carburant... 

Les uniformes allemands, les affiches, le moindre panneau de signalisation rappellent que l'histoire de la Normandie s'écrit désormais en lettres gothiques. Même le tic-tac des pendules a pris l'accent germanique: on vit désormais à l’heure allemande. Il a fallu avancer les aiguilles d'une heure.

Certains bâtiments sont réquisitionnés pour loger des troupes, leur proposer des divertissements; installer des services administratifs. Les habitants doivent parfois cohabiter avec l’occupant dans leur propre immeuble. Cette présence s’accompagne de contrôles fréquents et d’une surveillance constante, renforcée par des restrictions strictes de circulation, un couvre-feu imposé chaque soir, des laissez-passer.

Dans les miroirs dorés de l’hôtel de ville, Maurice Poissant trouve son costume de maire taillé à sa mesure. Le voilà à la tête d’une ville désormais soumise aux ordres de l’occupant, aux raids de plus en plus fréquents de la RAF. 
Ce Poissant, Tioch le connaît bien : ils ont milité ensemble au Parti radical. Mais les partis, Pétain les a relégués au musée des souvenirs. finies les réunions contradictoires, au pilon la presse militante, envolées les promesses de lendemains qui chantent.

C’est donc dans ce paysage métamorphosé qu’André Tioch relance un titre. Ce ne sera plus le journal d’avant-guerre, engagé, partisan, mais un nouveau-né sous haute surveillance.


Réclame du Petit Normand
dans l'Abeille cauchoise , 
autre titre de la presse collaboratrice
futur Courrier cauchois


Alors, de quoi va-t-il parler, Tioch, le polémiste, Tioch l’homme de gauche, Tioch l’anti-nazi, maintenant que les nazis lisent ce qu’il écrit par-dessus son épaule ? Du temps qu’il fait ? Eh bien sachez que l’hiver 40-41 sera aussi rigoureux que le précédent. Voilà qui est dit. Et maintenant ?

Les informations locales du Petit Normand ne sont guère captivantes. Ce sont les heures du couvre-feu, particulièrement strict à Rouen, les réquisitions en tous genres, armes de chasse, postes de radio, les arrestations arbitraires opérées parfois sur dénonciation d'un voisin, d'une lettre anonyme. Le Petit Normand comme Rouen-Gazette publient avec application les noms encadrés de noir des premiers « terroristes », fusillés ou condamnés pour sabotage ou détention d’armes. Bientôt on leur collera une étiquette : "Juifs", "Communistes"...

Les grands sujets du Petit Normand

Chaque jour, les services du Dr Rash adressent aux rédactions des articles prêts à l'emploi. Parfois même dans la langue de Goethe. Un "bon journal" doit louer la "correction" du soldat allemand, fustiger l'ancien allié britannique, celui qui a coulé la flotte française à Mers el-Kébir, un bon journal publie les premières lois de Vichy qui excluent les Juifs de la fonction publique, de certains emplois. dénonce leur prétendue influence occulte dans la défaite de la France, Alors, dans la rubrique des annonces légales apparaissent les noms des zélés commissaires-gérants chargés d'administrer les biens arrachés aux Israëlites. Un antisémitime qui va s'amplifier durant l'année 41 avec des films, des expos visant aussi les franc-maçons.

Inciter au travail en Allemagne, dénoncer les bombardement anglais, les dessous du ravitaillement, me marché noir seront parmi les thèmes récurrents André Tioch. La première attaque aérienne souffle les vitraux de l'église Saint-Romain en juillet 1941. 

Dès les premières heures de la journée, les Rouennais doivent composer avec un climat d’angoisse permanent lié aux raids de la RAF. Les sirènes d’alerte interrompent alors le travail, les repas ou le sommeil, et chacun apprend à réagir vite, à descendre dans les caves ou à chercher un abri improvisé tandis que les explosions résonnent et que certains quartiers sont détruits ou incendiés.
Sise en un lieu stratégique, proche d'un complexe ferroviaire, Rouen va devenir une des villes les plus ciblées. Et plus encore Le Havre...

Un alter ego au Havre

« Rouen et Le Havre sont peut-être les deux villes de France où les légumes sont pratiquement introuvables » : ce constat d'André Tioch dans un Petit Normand d'août 1941 est salué par son vénérable confrère, Le Petit Havre. D'autant que Tioch lance une idée simple : puisque Rouen et Le Havre, hier rivales, souffrent aujourd'hui des mêmes marasmes, elles doivent désormais unir leurs efforts sous la férule de l'Occupant. Un seul mot d'ordre : collaboration !

Ainsi André Tioch s'est fait pour alliés Randolet, directeur et Kerourédan, rédacteur-en-chef du Petit Havre issu de l'immigration bretonne importante au Havre. Voilà un vieux quotidien né en 1880 sous couleurs socialistes et qui sera le seul à paraître au Havre sous l'occupation. Très virulente, c'est dans le grand port normand la voix officielle de la collaboration la plus radicale. A des degrés divers, ses dirigeants seront lourdement condamnés quand viendra l'épuration. Puis très vite amnistiés. Quant à leur journal, il renaîtra sous le nom du Havre Libre...

Satanés Bolchéviques !

Toujours en septembre 1941, la guerre entre les alliés d'hier, Nazis et Communistes, vaut encore à André Tioch d'être à nouveau cité par son confrère havrais :

« C’est, se réjouit-il, devant des salles combles au Normandy et au Sélect qu’a été projeté le film « Face au Bolchevisme » qui retrace le combat gigantesque que livre l’armée allemande pour délivrer l’Europe du péril rouge... » 




Le plus vieux cinéma de Rouen fut le premier à rouvrir ses portes. Les informations avant l'entracte sont allemandes. Tous les films français sont sous contrôle (Fonds Lafond  / Journal de Rouen / Pessiot)

Tioch présente l’offensive allemande comme une libération de l’Europe, reprenant ainsi le discours idéologique d'Hitler. Il prend bien garde de suggérer qu'il s'agit plutôt d'une guerre de conquête et d’anéantissement. 20, peut-être même 27 millions de morts, ce sera le tribut de la Russie avant d'arriver à Berlin. Pour l'heure, l'article d'André Tioch s'inscrit pleinement dans la politique éditoriale de la Propaganda-Staffel.

Mais à la même époque, pour un journal collaborateur, l’ennemi est aussi intérieur. Oh ! surtout pas l’Occupant bien-sûr, mais les fonctionnairex chargés du ravitaillement Voilà qui permet de détourner la colère des Français face à la pénurie...

Rutabaga ou topinambour ?

Ainsi à la menace venue du ciel s’ajoute celle de la terre nourricière. Les prisonniers, les ouvriers envoyés en Allemagne font que la production agricole baisse faute de main-d’œuvre. Sans parler des réquisitions. La circulation des denrées est désorganisée avec un réseau ferroviaire endommagé, le manque de carburant.

Le ravitaillement est strictement encadré par un système de cartes de rationnement qui limite l’accès aux produits essentiels comme le pain, la viande ou le sucre. Les files d’attente devant les magasins deviennent une routine, souvent pour des quantités insuffisantes et une qualité dégradée. 




Ainsi André Tioch accuse : « Le Petit Normand est en mesure d’affirmer que l’Intendance a livré à un grossiste de la région 4 000 kilos de pâtes impropres à la consommation. » Il n’y a pas de petites causes, il n’y a que de petites âmes, aurait dit Victor Hugo.

Face à cela, beaucoup ont recours à des solutions de contournement, comme le marché noir, où les denrées existent mais à des prix très élevés et avec le risque constant de sanctions. 


Un autre allié à Evreux

Alors oui, le ravitaillement, voilà bien un sujet qui alimente la copie d’André Tioch et qui lui vaut d’être encore cité par un autre confrère voisin. Sous la plume de Jean Dicy, le Journal d’Évreux nous replonge en décembre 1941 dans un quotidien sombre, marqué par l’obsession de la survie.

Dans un contexte de restrictions étouffantes, où le moindre gramme de graisse devient un luxe, le marché noir prospère sur la misère, creusant un fossé entre les villes affamées et des campagnes suspectées de rétention. La solidarité familiale devient un délit. À titre d’exemple, cette cultivatrice fut condamnée par la Cour de Lyon pour avoir offert un simple quart de beurre à sa sœur sous-alimentée, sans exiger de tickets en retour.

« Quand on a du cœur, on pense aux tickets », ironise l’auteur face à cette justice qui s’acharne sur les petites gens.

DES NOCES D'ARGENT ?

Pourtant, cette rigueur de la loi semble s’effacer devant l’étalage de luxe de certains privilégiés. Jean Dicy cède la parole à Tioch qui s’indigne d'un « festin pantagruélique » servi lors d'un mariage :

« Le Petit Normand nous donne un aperçu en publiant le fac-similé du menu offert aux 70 convives. Une noce, il est vrai, c’est comme un baptême, une fête, et l’on ne peut se montrer trop sévère pour ceux qui, en pareille occasion, ne se contentent pas de quelques grammes de viande et du peu de pommes de terre qui leur est alloué. Le moins que l’on puisse dire, écrit notre confrère, c’est qu’en 1941, un pareil menu frise l’indécence et la provocation. »

André Tioch qualifie de « maladresse insigne » le fait d’avoir osé imprimer un tel menu pour la postérité, alors que le marché noir crée une « hostilité sourde, parfois haineuse »entre le monde ouvrier et le monde rural. Pourtant, les banquets, nos collaborateurs n'en manquent aucun à Rouen. Au restaurant la Couronne où ils sont conviés par leurs amis allemands, on ne sert guère de topinambour et de rutabaga...

LA FAUTE AUX ANGLO-SAXONS

Poursuivant sur le thème du ravitaillement, Jean Dicy ne manque pas de pointer du doigt le blocus anglais. Mais aussi l’attitude de Madame Roosevelt, qui s’oppose alors à l’envoi de vivres aux enfants d’Europe. C'est que les Américains n'ont plus bonne presse depuis peu...

Jusqu’à l’attaque japonaise de la base de Pearl Harbor, les USA jouaient sans complexe sur deux tableaux : d’un côté, une fourniture matérielle aux Alliés ; de l’autre, une collaboration à la machine de guerre nazie via leurs grandes firmes : General Motors, Ford, IBM, ITT, Kodak, Texaco, Standard Oil.... Leurs  filiales continueront encore leurs petites affaires avec Hitler. Pas l'US Army qui entre enfin en guerre contre l'axe Berlin-Rome-Tokyo. 

C'est sur ce bouleversement que s’achève l’année 1941. On ne voit pas encore bien ce qui justifiera la condamnation à mort d’André Tioch tandis que ses confrères seront amnistiés. Alors que va nous révéler 1942 ?…

Laurent QUEVILLY.

(A suivre)

NOTES


Fondé en 1883 par le Mosellan Symphorien Collignon, le  Journal d'Evreux appartenait à la Société des publications normandes avec un autre titre, L'Industriel de Louviers. En 1935, au décès de Joseph Collignon fils du fondateur, les deux titres avaient Silvère Vavasseur pour directeur, Charles Hersent était alors rédacteur au Journal d'Evreux. Tout ce monde appartenait à l'association des journalistes professionnels de Normandie présidée par Jean Lafond, le patron du Journal de Rouen. 
Bi-hebdomadaire le Journal d'Evreux sera déjà taxé de fasciste par le Prolétaire normand sous le Front populaire.

Le Journal d'Evreux cessera volontairement de paraître le 29 avril 1944, avant le Débarquement. Pas de quoi faire oublier le reste. Sa mise sous séquestre interviendra le 30 décembre après la Libération. Avec l'Industriel de Louviers, il appartenait à la société Les publications normandes, filiale de la société Lafond, propriétaire du Journal de Rouen. Les publications normandes seront définitivement dissoutes en 1946 et la confiscation des biens confirmée. 
Si les condamnations à mort dans l'Eure ont surtout visé des miliciens ou des dénonciateurs (comme l'agent de police Dubois en novembre 1944), les dirigeants de journaux ont été visés par l'indignité nationale.

A NOTER que le Hersent du Journal d'Evreux, avec un "e", nom courant sous cette forme dans l'Eure, n'a strictement aucun lien avec le magnat de la presse, Robert Hersant, avec un "a", qui a cependant débuté son empire régional en se portant acquéreur de la Dépêche d'Evreux avant même la fin de sa peine d'indignité nationale pour collaboration avec l'Allemagne nazie.

 
Ces notes sommaires ne sont encore qu'une ébauche. Elles sont bien sûr appelées à évoluer




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