Comment, mobilisé en 14,  un cafetier de Varengeville a-t-il pu tomber sous les balles allemandes... en Normandie ? C'est l'histoire rocambolesque que nous raconte Jean-Pierre Hervieux...

Fils d’un journalier et d’une fileuse, Eugène Stanislas Lebas est né le 31 juillet 1871 à Ambrumesnil, commune proche de Dieppe.

Avant son service militaire, Eugène Lebas est cocher à Ambrumesnil. Il effectue son service militaire au 1er régiment de cuirassiers du 15 novembre 1892 au 24 septembre 1895. Il est ensuite nommé gendarme à cheval dans la compagnie de l’Eure du 3 septembre 1896 au 1er  octobre 1900.

La gendarmerie d’Amfreville-la-Campagne

Le 17 mai 1897 à Luneray, il épouse Estelle Mauviel. Il est alors gendarme à cheval à Amfreville-la-Campagne (Eure) ; une fille prénommée Madeleine Suzanne vient égayer le foyer le 31 décembre 1898. En 1900, Eugène Lebas se retire à Boissey-le-Châtel (Eure) où il occupe un emploi de garde au château de Tilly.



En février 1912 il exploite, avec son épouse Estelle, le café situé route de Duclair face à l’actuel stade à Saint-Pierre-de-Varengeville. Il y est également receveur buraliste, fonction réservée à l’époque aux anciens militaires.



Saint-Pierre-de-Varengeville : Café Lebas

En juin 1914 il est réserviste, c’est donc naturellement que lors de la déclaration de guerre il est mobilisé et doit reprendre du service ; il est affecté à la gendarmerie de Gournay-en-Bray.

Eugène Lebas est mort pour la France dans notre département, à Neuf-Marché, le 16 septembre 1914, dans les circonstances peu communes que je vais vous conter. Neuf-Marché est une commune du Pays de Bray, située bordure de la forêt de Lyons, en Seine-Maritime à proximité de Gournay-en-Bray, en limite des départements de l’Eure et de l’Oise.

En septembre 1914, l’état-major allemand décide de détruire les ponts de quelques grandes lignes de chemin de fer afin d’entraver le ravitaillement de l’armée française.

Des corps francs allemands bien armés et dotés d’un matériel imposant sont envoyés à près de 100 km de leurs lignes avec des objectifs précis. L’un d’eux, composé d’une vingtaine d’hommes placés sous le commandement du capitaine Tiling, répartis dans quatre véhicules, quitte son campement de la région de Compiègne dans l’Oise dans la soirée du 14 septembre 1914 avec pour objectif la destruction des ponts d’Oissel sur la ligne Paris-Rouen-Le Havre, ligne par laquelle transitait le ravitaillement des armées françaises et anglaises venant des ports du Havre et de Dieppe.

Pour des raisons de sécurité il est prévu que le commando ne roule que de nuit et empreinte un maximum de chemins forestiers.

En traversant le département de l’Oise, le commando allemand connaît quelques problèmes mécaniques et doit abandonner un véhicule et 10 hommes à Savignies ; ce n’est qu’une dizaine d’hommes répartis en deux véhicules qui s’arrêtent dans la nuit du 15 au 16 septembre en lisière de la forêt de Lyons, au triage de la Fieffe situé au hameau des Flamants, sur la commune de Neuf-Marché, à proximité du hameau de la Rougemare dépendant de la commune de Martagny (Eure).

Après avoir dissimulé leurs véhicules avec des branchages et posté des sentinelles, les Allemands se cachent dans une cavité près de la route forestière pour prendre quelque repos.

Le 16 septembre 1914 au matin, Octavie Delacour, nourrice de l’Assistance publique, quitte à pied son domicile de Martagny pour se rendre à Ferrières-en-Bray, distant d’une douzaine de kilomètres ; alors qu’elle passe à proximité du triage de la Fieffe, un soldat, en uniforme inconnu d’elle, surgissant de derrière un arbre, la prend par le bras et lui fait signe de se taire ; après l’avoir questionnée le chef du commando la laisse poursuivre son chemin. Effrayée, celle-ci va conter ses mésaventures au maire de Neuf-Marché qui ne la croit pas, puis aux gendarmes de Gournay.

La gendarmerie de Gournay ne compte que quatre éléments : un maréchal de logis chef et trois gendarmes ; quoique crédule, le maréchal des logis chef Crosnier contacte son collègue de Mainneville (Eure) ; une reconnaissance est décidée en commun ; rendez-vous est pris à 14 h près du hameau de la Rougemare.

A 14, h le maréchal des logis chef Crosnier accompagné des gendarmes Praet, un vétéran de 61 ans et Lebas, réserviste de 43 ans, du garde civil Noiret et de deux civils, l’un servant de chauffeur l’autre de guide, sont au rendez-vous convenu mais pas leurs collègues de Mainneville victimes d’ennuis de bicyclettes. Cependant le groupe décide de rentrer dans le bois et parcourt à peine 200 m avant d’être pris dans une fusillade au cours de laquelle les trois gendarmes, un civil et un soldat allemand sont tués. La fusillade n’a duré que 3 minutes ; Eugène Lebas a reçu deux balles en plein cœur. 

Il sera enterré le 20 septembre 1914 à Luneray Aussitôt le commando allemands’enfuit en direction de Tourville-la-Rivière. Cependant l’alerte est donnée et la garde territoriale de la gare de Oissel prévenue. Le capitaine Tiling et cinq de ses hommes sont arrêtés et faits prisonniers dans la nuit du 16 au 17 septembre près du tunnel du Val-Renoux. L’adjoint du capitaine Tiling, le maréchal des logis Schülze est tué à Tourville-la-Rivière le 17 septembre au matin ; un soldat blessé est abandonné par ses camarades ; les deux derniers membres du commando seront pris le 22 septembre.

En 1916, une croix en chêne de 4 m de hauteur fut érigée en bordure de forêt, à l’emplacement où tombèrent les gendarmes. En 1929, la croix fut remplacée par un monument en granit, œuvre du sculpteur Robert Delalandre, rappelant le sacrifice de ces hommes.

La croix en bois.
Au centre : Octavie Delacour

Octavie Delacour fut décorée de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur. Elle est décédée le 20 mars 1937 et repose au cimetière de Martagny.

Grâce à la perspicacité d’une brave femme et au courage des gendarmes de Gournay, le commando allemand ne put accomplir sa mission et les ponts d’Oissel ne furent pas détruits.


Monument de la Rouge-Mare
Toutefois, des zones d’ombre subsistent dans cette affaire :

- les véhicules ne possédaient pas de réserves de carburant cependant ils avaient parcouru près de 200 km depuis leurs lignes ; de quelle aide logistique disposait le commando ?

- on peut également s’étonner que des véhicules roulant de nuit, alors que cela était interdit, aient pu parcourir une telle distance sans être contrôlés ni arrêtés.

- s’arrêter à cet endroit en lisière de la forêt de Lyons en limite de trois départements dépendant de commandements militaires différents suppose une bonne connaissance du terrain.

- on peut légitimement en déduire que cette action avait été minutieusement préparée.

Le docteur Germain Galerant et Jacques Heuillard consacreront un ouvrage à cette épopée ‘’La bataille de la Rougemare un western entre Beauvais et Rouen pendant la guerre 1914 1918’’, éditions Bertout.


Estelle Mauviel veuve d’Eugène Lebas, continua d’exploiter le commerce de Saint-Pierre-de-Varengeville jusqu’à la fin des années 20.

Le 8 septembre 1919 à Saint-Pierre-de-Varengeville, Madeleine, Suzanne Lebas, leur fille, épouse Henri, Georges Pigache.

Henri Georges Pigache est l’un des fils d’André, Louis Pigache et de Charlotte Mulot ; il est né à Saint-Pierre-de-Varengeville le 22 novembre 1897 ; il a les cheveux chatain clair, un visage ovale, les yeux bleus, et mesure 1,65 m ; ses frères, Charles, Louis et Adrien Auguste ont été tués à la guerre.

Engagé volontaire le 13 juillet 1915, au 37ème régiment d’artillerie caserné à Bourges, Henri Georges Pigache est affecté au 60ème régiment d’artillerie de campagne le 18 juillet 1915 puis passé au 5ème régiment d’artillerie le 29 mars 1916. Henri Georges Pigache s’est distingué en prenant part au sauvetage de ses camarades ensevelis lors d’un éboulement de tranchée ; à cette occasion il est gravement intoxiqué ce qui lui vaut d’être cité à l’ordre du régiment le 1er novembre 1916. Il est nommé 1er canonnier servant le 23 février 1917.

Henri Georges Pigache est décoré de la Croix de guerre avec étoile de bronze.

Henri Pigache. A sa gauche sa femme et leur fils en 1935

Henri Georges est électricien de profession mais en septembre 1919 il est encore mobilisé à la 22ème section C.O.A. où il est affecté depuis le 12 février 1919 ; il sera démobilisé le 12 septembre 1919 et se retirera d’abord au Havre, 53 rue Perauville puis à Paris 15ème, 2 rue Gramme.
En juin 1922, Henri Georges Pigache habite 4 rue de Bellevue à Issy-les-Moulineaux, en juillet 1925 il est chef d’équipe électricien.


Le nouveau dépôt mobilisateur de la 22ème section de C.O.A. est la caserne Estrées à Paris mais Henri Georges Pigache bénéficie d’une affectation spéciale en qualité de contremaitre au titre des Ets Citroën, quai de Javel à Paris en mai 1935.
Démobilisé à Clamart le 15 mars 1941 il se retire 163, rue Marguerite-Renaudin, à Clamart

Henri Georges Pigachee est décédé à Saint-Vigor-d’Ymonville, lieu-dit Le Hode, le 1er décembre 1967 dans un accident de voiture.

Madeleine Suzanne Lebas, sa veuve, est décédée le 26 janvier 1988 à Montivilliers, à l’hopital Jacques-Monod ; elle était domiciliée au Havre dans une maison de retraite, rue Romain-Rolland.
Le couple eut un fils prénommé Roland décédé à l’âge de 20 ans.
Jean-Pierre HERVIEUX.




Sources :
- Les Poilus varengevillais, Jean-Pierre Hervieux, Le Pucheux, 2017.
- Etat civil Saint Pierre-de-Varengeville, Saint-Vigor-d’Ymonville, Montivilliers.
- ADE état civil Amfreville-la-Campagne.
- ADSM matricules militaires.


Remerciements à Madame Nelly Silvestri pour la photo et les renseignements sur Madeleine Llebas et Henri Pigache. 
Mise à jour : 3 avril 2018


 

NDLR : le dossier militaire d'Eugène Lebas reste très laconique sur les circonstances de son décès. En revanche, une fiche est bien à son nom dans la base de données des morts pour la France....