Le 15 février 1620, l'Abbaye de Jumièges vend le fief de Varengeville à Charles Duval, escuyer, Seigneur de Coupeauville à la charge d'être tenu de la Baronnie de Duclair appartenant à cette abbaye.
La construction de l'ancien château serait attribuée à Charles Duval qui décède à Varengeville le 15 janvier 1650. Le Château de Varengeville demeure dans la famille Duval jusqu'à l'époque révolutionnaire.

La Famille Duval de Beaumets



Les Duval de Beaumets furent les seigneurs des paroisses de Saint-Pierre et de Notre-Dame-de-Varengeville, jusqu'à la Révolution.
Plusieurs membres de cette famille étaient prénommés Charles de père en fils, comme le voulait la coutume de l'époque.

Charles DUVAL

Une plaque apposée dans l'église indique: "Ci-gît Frère Charles Duval, Chevalier de l'Ordre de Jérusalem, Commandant le Jury, Le Temple et grand Trésorier de l'Ordre, lequel décède le 30 mai 1673 à l'âge de 78 ans". Cette plaque provient de l'ancienne église Notre-Darne-de-Varengeville qui était située sensiblement face à l'école Germaine Coty, rue des Ecoles. Cette église fut démolie en 1823.

Charles Duval était le 3ème fils de Charles Duval, escuyer et seigneur de Coupeauville et de Varengeville, Conseiller à la cour des Aydes de Rouen du 14 Mai 1585 jusqu'à sa mort à Varengeville le 15 Janvier 1650, et de Marie de Salamanque
Charles Duval (fils) servit dans la Marine et devint Contre-Amiral. Il se distingue au combat contre les Espagnols devant Cadix le 22 Juillet 1640.

Charles DUVAL de BEAUMETS

Bunel et Tougard indiquent dans la géographie du Département de la Seine Inférieure qu'un membre de la famille Beaumais fut tué à Quiberon.
Le 16 Juin 1795, trois vaisseaux de ligne quittaient Southampton avec 4000 hommes, des armes et des munitions dans le but de débarquer à Quiberon et de rejoindre les Chouans de Cadoudal. Parmi ces 4000 hommes, 2848 prisonniers de guerre français à qui on avait promis la liberté et des émigrés principalement des nobles. Après plusieurs combats, le 21 Juillet 1975. Hoche à la tête des troupes républicaines défait les royalistes qui capitulent.
Les Commissions militaires mises en place (tribunaux extraordinaires) sont chargées de juger les prisonniers arrêtés à l'issue de l'expédition de Quiberon. Elles gracient habilement les Chouans mais se montrent impitoyables envers les émigrés: 748 d'entre eux seront fusillés. Charles Duval de Beaumets est condamné à mort et exécuté par la commission Legrand à Vannes. Auparavant, il fut mis en sursis par la commission Dubois le 17 Thermidor (4 Août).
A Quiberon le 17 Thermidor, il déclare qu'il est né à Rouen qu'il est noble étudiant et qu'un oncle l'avait amené de l'étranger vers la fin de 1790 et qu'il servait comme lieutenant dans Rohan. Il signe alors "Charles Beaumets".
A Vannes, le 5eme jour complémentaire (21 Septembre) il fait un étrange amalgame de ses précédentes dépositions et signe très lisiblement "Baumais".
Les registres d' Etat-Civil de Vannes contiennent plusieurs actes de décès des prisonniers exécutés mais celui de Charles Duval de Beaumets n'a pu être retrouvé.

Vincent Raoult Louis Duval

Vincent Raoult Louis Duval fut le dernier seigneur et patron des paroisses Notre-Dame et St-Pierre-de-Varengeville. Il était Baron de Beaumets.

Vincent Raoult Louis Duval était le fils aîné de Vincent Raoul Duval d'Autigny, lui-même Chevalier et Baron de Beaumets et de Marguerite Fossard. Il est né à Ruen, Paroisse Saint-Godard, le 17 Septembre 1730.
Vincent, Raoul, Louis Duval, outre les paroisses de Notre-Dame et Saint-Pierre-de-Varengeville, était également Seigneur des fiefs de Durden, de Noirpret, des Colombiers de la Barge et de Saint-Pierre. Il fut Conseiller au Parlement de Normandie de 1755 à la Révolution.
Le 16 Mars 1768, il épouse à Rouen, paroisse St Lô, Antoinette, Marie-Eléonor Guyot dont il eut deux enfants. Antoinette Marguerite, Vincent Rodolphe Pierre.
Vincent Rodolphe Pierre émigra aux Amériques en 1797 et devait y décéder dès son arrivée à Philadelphie le 16 Septembre 1797

En 1797 également, Vincent Raoult Louis émigra en Allemagne à Coblentz, comme d'autre nobles normands. Il devait rentrer en France en 1792 et fut emprisonné à Rouen en 1793/ 1794 en qualité de noble et Père d'émigré.

Avant la Révolution, Vincent Raoult Louis Duval vivait soit, dans son château de Varengeville, soit dans son hôtel particulier rue Ganterie à Rouen. Son revenu était alors estimé à 35 000 livres tournois dont 20 000 livres tournois paroisse St Pierre de Varengeville et le surplus paroisse Notre Dame de Varengeville.

Ses biens furent mis sous séquestre le 14 Novembre an II (3 janvier 1795). Il devait décéder vers 1800. Sa veuve décéda à Rouen le 17 Avril 1822 et fut inhumée dans le cimetière Notre Dame.



Après de Vincent Raoult Louis Duval, le château revient en héritage à sa fille Antoine Marguerite qui le vend le 8 avril 1816 à Casimir Périer. La famille Périer est originaire de Grenoble. Le père, Claude Périer, fabricant de toile, devient député en 1800. Son fils Casimir est l'un des créateurs de la Banque de France, homme politique, député de Paris, il fut l'un des chefs de l'opposition libérale sous la Restauration, il fut ensuite Président de la Chambre des Députés, Président du Conseil puis Ministre de l'intérieur; c'est lui qui réprima sévèrement la révolte des Canuts de Lyon en 1831 et donna son nom à la famille Casimir-Pierier.

Son petit fils Jean Casimir-Périer fut Président de la République après l'assassinat de Sadi Carnot en juin 1894.

Le 1er novembre 1828 Casimir Périer vend le château et ses dépendances pour 255.000,00 francs à Godefroy Quirinus Rouff, industriel en textiles dans les Vallées du Cailly et de l'Austreberthe . Godefroy Quirinus Rouff fut maire de Saint-Pierre-de-Varengeville de 1837 à 1847.

En 1854, au décès de Godefroy Quirinus Rouff, le château revient à sa fille Madeleine Iphygénie épouse de Pierre César Dieusy, négociant et Président du Tribunal de Commerce de Rouen.

En 1879, au décès de Madeleine Iphygénie Dieusy, Edouard Leverdier acquiert le château et ses dépendances (194 ha). Edouard Leverdier est un riche négociant possédant de nombreuses fermes, terres et bois en Pays de Caux ainsi que le château du Vaudichon à Saint-Saëns. En 1887, il fait une donation partage entre ses trois enfants: Claire Marguerite épouse de Gaston Le Breton devient pro-priétaire du château. En 1888, le château est en mauvais état.

Gaston Le Breton, riche collectionneur, et Directeur des Musées Départementaux décide de le raser pour construire le château actuel. De l'ancien, il ne subsiste aujourd'hui que la chapelle et le pavillon de style Louis XIII dont la construction remonterait au 17ème siècle.

La construction du château est achevée en 1898, comme en témoigne la photo prise par l'architecte, Lucien Lefort, le 5 Novembre 1898.
Toutefois, dès 1896, le château est imposé pour 1.875,00 francs sur la base de 2 portes importantes et 100 ouvertures (à cette époque les portes et fenêtres avaient un rôle important dans les bases d'imposition).
Gaston Le Breton est directeur des Musées Départementaux : Musée des Antiquités, Musée de la Tour Jeanne d'Arc à Rouen et Musée Corneille à Petit-Couronne et également membre de l'institut de France. Il effectue de nombreux voyages et participe à l'organisation d'expositions de grand renom telle que l'exposition nationale et coloniale à Rouen de 1896, qui fut saluée par la critique comme " la plus importante des expositions de Province".
Mais Gaston Le Breton est avant toute chose un collectionneur et il installe au château une partie de ses "chères" collections ce qui était à ses yeux la raison première de cette construction.
Le témoignage d'un de ses proches, recueilli dans les années 1970, précise : "Je me souviens d'un dessus de porte de François Boucher et des nombreuses statues que renfermait le parc...".
Entre ses voyages et ses différentes occupations, Gaston Le Breton aimait séjourner à Saint-Pierre-de-Varengeville. Il y venait pour chasser et y recevoir. Il reçut au château non seulement les hommes politiques et les membres de la grande bourgeoisie rouennaise dont il faisait partie mais également le monde des arts qu'il fréquentait régulièrement et notamment ses collègues de l'institut de France. C'est ainsi que vinrent dans notre commune vers 1900 de nombreux peintres, sculpteurs, musiciens, compositeurs, etc...
Certains y séjournèrent comme Camille Saint Saëns.

Après le décès de Gaston Le Breton en 1920, sa veuve continua de séjourner au château de temps à autre. Après le décès de Madame Le Breton, le château revint à son fils Raymond en 1931. Raymond Le Breton, dont certains Varengevillais se souviennent, habita le château jusqu'à son décès en 1964.

Pendant la seconde guerre mondiale, le château fut occupé par les Allemands entre 1941 et 1944. Madame L…….. se souvient: "On entrait dans le château par le pignon. La cuisine renfermait plusieurs fourneaux dont une imposante cuisine datant du siècle dernier. Les Allemands mangeaient le plus souvent au sous-sol. Pendant l'hiver 1941/1942 à cause du froid vif, une cuisine avait été installée au rez de chaussée".
Les Allemands quittèrent le château en Juin 1944.
L'état major américain s'y installa en Octobre-Novembre 1944 jusqu'à son départ de Saint-Pierre-de-Varengeville.

Après la guerre, le château reçut des petits colons.
Raymond Le Breton y recevait sa famille et ses amis pour des parties de chasse dont l'une devait se terminer tragiquement le 1er Février 1953 par le décès de son cousin Guillaume Quesnel.
Après le décès de Raymond Le Breton, le château est mis en vente.
Il sera acquis en Janvier 1966 par les frères Garraud, coiffeurs parisiens, qui décidèrent d'y installer un centre de dressage de fauves dirigé par leur oncle René Garraud, allias Frense.

Frense dépose un dossier en Mairie en Mai 1966 : un bâtiment de 600 m2 doit être édifié dans le parc, il comprend un bar-restaurant avec barbecue, hall d'accueil et piste de dressage où seront présentés des spectacles de fauves. Le projet est audacieux, la réalité sera toute autre.

En fait, ce projet ne verra jamais le jour ; seule une ménagerie, faite de dosses d'arbres et de matériaux disparates sera réalisée. Une fête eut lieu à l'automne 1966 pour "inaugurer" ces installations. Elle ne laissera pas un souvenir impérissable dans les mémoires, si l'on en croit la presse de l'époque: "Nous ne rappellerons pas ici les sentiments de déception qui avaient marqué l'an dernier l'ouverture officielle de ce centre, monté en dosse d'arbres sans, d'ailleurs, aucune précaution contre l'incendie: le spectacle annoncé alors à grand tapage s'était réduit à une très courte présentation que les quelques milliers de spectateurs attirés n'avaient du reste pour la plupart pas vu, compte tenu de l'inorganisation de cette manifestation".

Cette expérience devait être de courte durée et se terminer tragiquement le 27 Mai 1967. Madeleine Merle, issue d'une famille poitevine, travaillait pour la famille Garraud depuis quelques années. Après avoir gardé les enfants de la famille, elle habitait le Château depuis l'été 1966 et s'occupait de l'entretien de la ménagerie. Madeleine Merle avait la passion des animaux sauvages et aurait voulu être dompteuse.
Que s'est-il passé ce Samedi 27 mai 1967 ? D'après les témoignages et la presse, on peut résumer ainsi le drame. Madeleine Merle est seule au château, Frense est à Paris. Un témoin raconte : "Je suis passé vers 9 heures comme d'habitude, tout était normal. Je suis revenu dans l'après-midi et j'ai trouvé une porte de la ménagerie ouverte et les tigres en liberté à l'intérieur alors qu'ils auraient dû se trouver enfermés dans leur cage. J'ai couru au château prévenir Madeleine et ne l'ai pas trouvée; c'est en revenant vers la ménagerie que j'ai vu son corps à terre et les tigres tournant autour ".

Aussitôt prévenus, les secours arrivent sur place. L'émoi est grand parmi la population Varengevillaise : "Ne dit-on pas que des lions se sont échappés et parcourent la campagne ? " En attendant le retour de Frense, les pompiers inondent la ménagerie d'ammoniaque gazeux pour calmer les fauves.

Dès son retour de Paris, Frense entre dans le local, armé d'un seul bâton, après avoir déclaré aux sauveteurs: "Ne tirez pas dessus pour rien. Ce n'est pas parce qu'ils vont m'attaquer qu'ils vont me tuer. C'est mon travail à moi! " Un habitant de la commune, dont ce n'est pas la tâche habituelle (il nourrit les fauves), l'accompagne faisant preuve d'un sang froid étonnant. Après de longues minutes d'efforts, la grille d'une cage se referme sur Simbad et Sibire, les deux tigres.
Un médecin examine le corps dévêtu de Madeleine Merle : un coup d'incisives broyant le maxillaire gauche, sectionnant le bulbe rachidien et un léger coup de griffe au pied droit. Pourquoi les tigres étaient-ils en liberté ? Pourquoi le corps était-il dévêtu ? Une des grilles des cages était restée ouverte, maintenue par la manille qui assurait habituellement sa fermeture. Madeleine Merle avait-elle oublié de les refermer ? Fit-elle trop confiance à de jeunes tigres de 18 mois ? On ne le saura jamais. Par contre, l'on sait que Frense préparait un numéro pour Las Vegas dans lequel le tigre devait déshabiller la dompteuse. Le 27 mai 1966, une jeune fille de 21 ans est morte d'avoir trop aimé ces bêtes aussi dangereuses qu'elIes peuvent être belles.

A la suite de ce drame, Frense quitta la région et le Château fut mis en vente. Il est désormais propriété de la Matmut qui y a installé des bureaux.

J.P. HERVIEUX