Par Jean-Pierre Hervieux.

 Ce même dimanche, 12 juillet 1789, la ville de Rouen connut des troubles très graves : à la nuit tombée, deux mille carabots venant de Saint-Sever envahirent la ville en tirant des coups de feu toute la nuit. Le tocsin sonna à la cathédrale, les rues étaient jonchées de morts et de blessés après les affrontements avec un détachement du régiment de Navarre qui avait tenté de ramener l'ordre. Le 13 juillet, l'émeute s'en prit aux machines textiles ; les ateliers furent envahis, les métiers brisés et incendiés.

Les événements du 14 juillet à Paris furent rapidement connus à Rouen et l'on arbora la cocarde tricolore dès le 18 juillet. A noter que les premières cocardes portées à Rouen étaient en ruban avec de rose à la place du rouge et du bleu céleste à la place du bleu national. Étrangers pour la plupart au pays, les carabots étaient vêtus de vestes et de pantalons de coutil rayé que serraient au corps des ceintures bleues ou rouges. Ils obéissaient manifestement à un état major secret, il apparut vite que Jourdain, ancien commerçant à Lisieux poursuivi pour banqueroute frauduleuse se disant également avocat, était devenu, par ses intrigues, capitaine des Volontaires (troupes régulières). Il reçut le renfort de Bordier, comédien parisien, qui arriva à Rouen le 1er août 1789.

Le signal de l'insurrection fut donné par Bordier le 3 août au soir. Outre les Carabots, on trouvait des ouvriers des ateliers de charité ainsi que des soldats mutinés. Cette foule se livra à des excès, pillant, brûlant, mettant la ville à feu et à sang. Toutefois, les troupes régulières réagirent et le 4 août la municipalité de Rouen, qui s'était substituée au Parlement défaillant depuis le 16 juillet, donne l'ordre d'arrêter Jourdain et Bordier et l'un des ses complices : Jacques Chrosostème Banse, chirurgien.

Bordier et Banse, en fuite, furent arrêtés le 6 août à Magny-en-Vexin et ramenés à Rouen où il furent enfermés au Vieux-Palais.

Le 21 août 1789, Bordier et Jourdain furent condamnés à mort et pendus à une potence située sur le quai, face au pont.

Seul Banse fut mis hors de cause. Les têtes de Bordier et Jourdain ont été récupérées par le chirurgien Laumonier qui les a momifiées. Elles sont toujours conservées au musée Flaubert de l'Hôtel-Dieu.

L'année 1789 se termina sans incident notoire. Quatre années plus tard, le 2 frimaire An II, le conseil de la commune décidait de réhabiliter Bordier et Jourdain, considérant qu'ils étaient de vrais défenseurs du peuple. Ils furent proclamés martyrs de la Liberté. La commune de Rouen se chargea de l'éducation des enfants de Bordier et Jourdain et versa une pension à la veuve de Jourdain. Les quais, de part et d'autre du pont, portèrent leur nom.

Jean-Pierre HERVIEUX.



Pour suivre : Les troubles à Yvetot.



Source


Varengeville La Montagne, et Varengeville L'Egalité,
fascicule édité en 1989 par Jean-Pierre Hervieux avec l'aide de Bernard Léger, maire de Saint-Pierre-de-Varengeville, Mme P. Quibel et T. Kermarrec qui en ont réalisé la saisie et la mise en page.