Par Jean-Pierre Hervieux.


Les assemblées électorales se sont tenues dans chaque paroisse entre le 22 et le 30 mars 1789, le plus souvent le dimanche 29.

Elles étaient présidées généralement par le Syndic, toutefois, à Jumièges, elle fut présidée par un notaire, à Maromme par un sergent royal et à Déville et Duclair par un avocat. Quelques cahiers de doléances se réduisent à quelques lignent ou un article unique comme à Ambourville, Bouville, Posville. Presque tous les autres comptent plus de 10 articles, le plus important étant celui de Duclair qui en compte 42 groupés par chapitres et munis d'un résumé.

A ce sujet, il faut préciser qu'il a été rédigé principalement par Jacques Louis Neufville, licencié ès loix, avocat du Parlement de Rouen et doyen des avocat de la Haute-Justice de Duclair qui fut invité à présider en l'absence du bailli sur la demande générale des composants. Il était le frère du Syndic, Jacques Nicolas Neufville. Il fut beaucoup aidé dans sa tâche par Caillouel, lui aussi avocat du Roi.

Le cahier de doléances de la paroisse Notre-Dame-de-Varengeville comporte 12 articles, celui de la paroisse Saint-Pierre-de-Varengeville 18. Vous en trouverez le texte in extenso ci-après, ainsi que la date de l'assemblée et la liste des composants. J'y ai adjoint quelques notes ou explications complémentaires.

Paroisse Notre-Dame-de-Varengeville

Notre-Dame-de-Varengeville est située à 3 heures de Rouen, sur la grande route du Havre, dans une plaine entourée de cotes. Les terres y sont médiocres et l'on rencontre de nombreuses friches. la rivière qui prend sa source près de Pavilly fait tourner trois moulins à blé et deux moulins à huile. Les habitants sont laboureurs, journaliers, bûcherons, batteurs en grange et fileurs de coton. On comptait en 1772 53 feux. Le marché le plus proche est celui de Duclair, à 1 heure. la paroisse est aujourd'hui réunie à celle de Saint-Pierre. Population en 1789 : 72 feux. Seigneur et patron : Duval de Beaumets.

Procès-verbal :

Assemblée du 30 mars 1789 en la maison vicariale devant François Poullain (meunier et fabricant de papier).

Comparants : Philippe Couffier, Pierre Ridel, Alexandre Lalouette, Philippe Plaquevent, François Varin (secrétaire de l'assemblée), Charles Delafenêtre, Syndic, Louis Levasseur, Pierre Tuvache, Pierre Decaux, Robert Trubert, Michel Nouvel, Michel Gossaye, Samson Vautier, Michel Lebourgeois, Étienne Agis, Louis Lemenu, Jean-Olivier Carpentier, Jacques Graincourt, Guillaume Gossay.

Députés : Louis Levasseur, François Poullain.
Cahier


Nous demandons très humblement à SM et aux États généraux :

1. L'anéantissement de la gabelle, cet impôt désastreux qui est pour les peuples un fardeau insupportable, dont une partie est absorbée pour les frais immenses de perception. Nous regardons comme injuste d'assujettir des malheureux qui n'ont pas de quoi subsister un jour, à payer au grenier à sel la somme exorbitantes pour eux d'environ huit livres par deux têtes, sous peine d'être saisis, vendus et ruinés. Nous estimons d'ailleurs que le sel, devenu marchandise, seroit pour le commerce, pour l'agriculture, une source de richesse.

2. L'abolition de l'impôt sur le tabac, cette denrée devenue nécessaire par l'habitude à une foulle de malheureux obligés de sacrifier une partie de leur subsistance pour se la procurer. Nous pensons que le tabac pourroit être avantageusement emblavé dans des terres aujourd'hui incultes et devenir une branche de commerce très lucrative.

3. La suppression des aydes, impôt ruineux qui double et triple souvent le prix des boissons, puisqu'un muid de poiré, vendu par exemple 4 l. coûtera 12 à 14 l. par les droits énormes d'entrée, congé et autres, ce qui est également décourageant pour le cultivateur et le consommateur. D'ailleurs, l'assujettissement à prendre des congés dans des bureaux souvent éloignés, expose le vendeur à une amende exorbitante, puisque faut quelque fois d'avoir payé 5 sols, il voit saisis et vendus inhumainement ses chevaux, sa voiture et est condamnée en outre à une somme de 500 l. qui surpasse quelquefois la valeur de tout ce qu'il possède.

4. L'exemption, en partie ou en totalité, de la contribution pour les chemins. Il ne paroit pas juste que les cultivateurs, déjà accablés d'impôts, supportent seuls celuy des chemins, dont ils font le moins d'usage. Il est douloureux pour les habitans des campagnes de voir employer à la confection et réparation des routes seulement, les sommes immenses qu'ils payent pour le rachat des corvées, tandis qu'on néglige entièrement les chemins de communication absolument nécessaires pour l'exploitation de leurs denrées. Cette paroisse, surtout, est réduite dans l'impossibilité d'accéder, pendant six mois de l'année, (aux) deux grandes routes voisine qui leur ont beaucoup coûté, tandis qu'elle est traversée par une route ancienne qu'on pourroit à peu de frais rendre praticable. Il paraitroit plus convenable de prendre sur un impôt général les sommes nécessaires à la fonction des chemins, ou, si cet impôt n'avoit pas lieu, on pourroit établir sur les grands chemins un droit de péage auquel contribueroit l'habitant des villes et l'étranger.

5. L'abolition de la mendicité, si onéreux aux particuliers, si funeste au commerce et à l'agriculture, auxquels elle enlève des personnes utiles, que la fainéantise retient dans cette condition déshonorante pour l'humanité. Nous estimons qu'une portion des biens des gros décimateurs seroit une ressource naturelle pour faire subsister les malheureux que l'âge ou les infirmités rendent incapables de travailler.

6. La suppression des endroits publics, connus sous le noms de caffés, buvettes à l'eau de vie, sources continuelles de désordre et de débauche, qui absorbent souvent, en un jour les ressources qu'un malheureux père de famille devroit employer à nourrir son épouse et ses enfants pendant une semaine entière.


7. La destruction des mécaniques à filer le coton dont l'établissement à ruiné le commerce, et fait tomber entièrement la filature particulière, ce qui a réduit dans la plus extrême misère les trois quart des familles. Nous demandons en même temps que la culture et filature du lin soient encouragés d'une manière efficace, en procurant aux plus pauvres des lins gratuitement ou à un très bas prix et aux bons cultivateurs des graines achetées par le gouvernement. On pourroit aussi proposer des récompenses aux personnes qui excelleroient dans la filature du lin.

8. La fixation des prix des pailles à un taux favorables au cultivateur.

9. La prohibition du commerce des grains et une loi rigoureuse contre l'enharrement et accaparement de cette denrée, dont l'exportation ne peut être permise qu'après deux ans au moins de récolte abondante, lorsque les magasins publics seront en état de réparer la disette d'une mauvaise année. La disette extrême qui nous désole en ce moment ne prouve que trop la nécessité de cette représentation.

10. Une loi qui attribue aux municipalité la connaissance des petites difficultés qui s'élève entre les habitants, telles que querelles de voisins, dommages par les bestiaux, entreprises dans les champs limitrophes.

11. Un adoucissement sur le montant énorme de la taille et accessoires qui ruine le cultivateur et décourage l'agriculture. Nous estimons qu'il seroit très avantageux de diminuer les frais de perception en faisant parvenir cet impôt directement au Trésor royal.

12. Une répartition exacte de touttes les impositions sur les biens et propriétés de tous les ordres, ou un impôt unique levé sur tous les biens nobles, ecclésiastiques et roturiers. La perception de cet impôt coûteroit beaucoup moins de frais, et l'État seroit déchargé de cette foule de commis qui, comme autant de sangsues, se nourrissent des sueurs et du sang du peuple.

Tels sont les vœux que nous désirons porter à la connaissance de la Nation assemblée en présence et par les ordres de son Auguste chef. Nous espérons qu'ils seront fidèlement exprimés par Mrs nos députés aux États généraux. Nous nous flattons qu'ils emploieront tous leurs talents et leur zèle pour faire valoir nos droits, exposer nos doléances et procurer le soulagement d'un peuple qui leur donne toute sa confiance, et remet en leurs mains ses plus chers intérêts.


Pour suivre : le cahier de Saint-Pierre-de-Varengeville

Source


Varengeville La Montagne, et Varengeville L'Egalité,
fascicule édité en 1989 par Jean-Pierre Hervieux avec l'aide de Bernard Léger, maire de Saint-Pierre-de-Varengeville, Mme P. Quibel et T. Kermarrec qui en ont réalisé la saisie et la mise en page.

Illustration :
Histoire de France en bande dessinée, Larousse / FR3, 15, décembre 1977. Dessins de José Bielsa et Maurillo Manara, textes de Pierre Castex et Roger Lérureux.