Qui a tiré dans la nuit sur Jean Tourand, à Saint-Pierre-de-Varegeville ? Tout accuse Isidore Boucher, mais le bougre s'en défend. Examen balistique, étude anthropométrique, le maire et l'instituteur vont mener l'enquête...

Dimanche 8 novembre 1829. Jean Tourand reconduit la femme Froumentin et le jeune André Drapier qui viennent de passer une partie de la soirée chez lui. Il avait franchi le seuil de sa porte, fait quelques pas dehors, la Froumentin le précédait, quant à Drapier, il venait de lui quitter la main qu'il serrait pour lui dire au-revoir. Soudain, un léger bruit se fait entendre sur la gauche, là, dans le jardin du sieur Gresset. Tourand se tourne dans cette direction et voit une flamme briller derrière la haie accompagnée d'une détonation. Blessé au bras et à la poitrine, son sang se met à gicler en abondance. Il rentre promptement chez lui. Dix heures sonnent...


"C'est Isidore Boucher !"

Prévenus, Drouet, le maire et Lamfrey, l'instituteur se précipitent chez Jean Tourand. Venu de Duclair, le docteur Amédée Cavoret va extraire exactement 73 grains de plomb de la chair du blessé, tous de fort calibre mais manifestement de numéros différents. Tourand doit la vie sauve à ses vêtements épais et sa position lors du coup de feu. Pour la victime, l'auteur ne peut être qu'Isidore Boucher. Même s'il ne l'a pas vu tirer. Car dix minutes auparavant, raconte-t-il, il a eu une violente altercation avec lui, interrompue à temps par le sieur Froumentin. Terrassé par son adversaire, Boucher avait alors lancé : « Va, tu vas me payer ça ! » Dix minutes, c'est le temps précis qu'il faut pour parcourir deux fois la distance entre la maison des deux hommes. Et l'on remarque des traces de pas dans le jardin de Gresset. Mais il fait nuit noire. L'enquête débutera demain...

Perquisition dès potron-minet
Le lendemain matin, une perquisition tire boucher de son lit. Menée par le maire, l'instituteur, le garde-champêtre Roger, les gendarmes de Duclair, l'armurier Lefèbre... Le maire demande d'emblée à Boucher de lui remettre ses armes. Alors, il lui montre un fusil a canon brisé : « Il n'a pas servi depuis au moins six mois... » On l'examine. L'état du bassinet et du canon dément ses propos. La vis du canon, observe l'armurier, est fraîchement huilée. « On a tiré avec il y a moins de cinq jours. » Quand on ouvre le fusil, on n'y trouve qu'une charge de poudre. « La bourre du papier qui la recouvre a été introduite voici peu dans le canon. »
Alors on demande à Boucher de présenter ses plombs de chasse. Il répond d'abord qu'il n'en a pas. Des recherches commencent dans la maison quand il se ravise : « J'avais bien un sac de plomb autrefois, mais je l'ai perdu. Depuis, je ne sais où il se trouve... » Et comme de fait, ce sac est bientôt retrouvé sur la corniche d'une armoire, dans la cuisine. Il contient six onces et demie de plombs de différents numéros. On les compare avec ceux extraits de la victime. Similitude !

Plein les bottes



Dès la nuit du coup de feu, on avait recherché, dans les jardins du sieur Grenet, les traces de pas de l'assassin, entre la haie d'où le coup était parti et la barrière qu'il avait renversée dans sa fuite. Deux empreintes fortement marquées avaient été remarquées. Ce matin, comme on trouve sous le lit de Boucher une paire de souliers, on lui demande s'il les portait la veille et s'il n'en a pas d'autres. Non, c'est bien la seule dont il se sert. Alors, on rapproche ces chaussures des empreintes. La longueur est la même, mais la largeur du talon diffère. Soudain, le garde-champêtre Roger découvre un paire de bottes dans un grenier à blé voisin de la chambre. Elles étaient cachées dans un enfoncement formé par deux colombages de la muraille qui font saillie. Boucher reconnaît ces bottes pour lui appartenir. C'est sans doute sa femme qui les aura mises en cet endroit. Seulement les semelles de ces bottes sont pleines de boue fraîche. Interrogé par le maire, Boucher reconnaît les avoir enfilées le dimanche matin pour semer son blé. Mais l'après-midi, il avait chaussé ses souliers. Or la boue retrouvée sur ces derniers estsèche. En revanche, des feuilles sont collées à la semelle des bottes, pareilles à celles du jardin de Grenet. Et cette boue, elle ne ressemble pas à celle des champs de labour qui est est un peu jaunâtre et argileuse à cause de l'humus de la terre végétale. Non, cette boue-là est grisâtre comme on en trouve dans les chemins.
Vite, on s'en retourne appliquer les bottes sur les traces de pas. L'une d'elles est ferrée de deux clous. Et on retrouve leur empreinte parfaite...

Ivre chez Dieusy


Alors le maire interroge Boucher sur son emploi du temps. La veille au soir, déclare-t-il d'abord, il est rentré chez lui vers 8 h pour se coucher après avoir eu, reconnaît-il, une querelle avec Tourant où il a été maltraité. En réalité, c'est à neuf heures que Boucher est sorti du cabaret Dieusy, après avoir bu plus que de raison. Entre 9 h et demie et dix heures moins le quart, il passait dans la cour de Tourand et se battait avec lui. Vers dix heures ou dix heures et demie, il rentrait chez lui pour se coucher. C'est dans ce dernier laps de temps, sur lequel Boucher ne dit rien, que Tourand a été atteint d'un coup de feu.

Trois jours plus tard, le Dr Pihorel, médecin à Rouen, rendait visite à la victime en compagnie du juge d'instruction. Ce n'est que vingt-deux jours après cet événement que Tourand put reprendre péniblement son travail.

Le procès
Quand s'ouvre le procès, le 12 mars 1830, les fusil, les vêtements ensanglantés, les plombs extraits des blessures de la victimes sont placés comme pièces à conviction sous les yeux des jurés. Le premier à comparaître est Tourand. Le président : « N'avez-vous pas été repris de justice ?
— Oui...
— A quelle peine et pour quel crime avez-vous été condamné.
— A la réclusion, pour vol...
— Tourand ne pouvant dès lors prêter serment, sa déclaration sera entendue uniquement à titre de renseignement...

Alors Tourand explique que le dimanche 8 novembre, il demanda à Boucher les 50 sous qu'il lui devait. Boucher lui montra alors une poignée d'argent en lui disant : « Si tu veux une calotte, je te la donnerai, mais pour l'argent, tu n'en auras pas. » La calotte, c'est Tourand qui la donne. « Et comme il voulait me donner un coup de tête dans le ventre, je lui ai porté un coup de pied à l'oeil. Je suis rentré chez moi vers dix heures, je reconduisais la femme Froumentin et André Drapier et n'étais pas à six pas de ma porte que j'ai reçu un coup de fusil. Je me suis écrié : 'Boucher, tu me tues''. J'étais sûr que c'était lui à cause de la chose que nous avions eue ensemble et parce qu'il m'avait dit que j'allais lui payer ça...
— Combien faut-il de temps pour aller et revenir du domicile de Boucher au vôtre ?
— Dix minutes en courant.
— Quel temps s'est-il écoulé entre la querelle et le moment où vous avez été blessé ?
— Douze minute à peu près...
— Boucher, qu'avez-vous à dire ?
— Quand j'ai rencontré Tourand, il m'a demandé de l'argent. Je lui ai dit que sa femme m'avait recommandé de ne point lui en donner, que je n'avais pas d'argent sur moi, que cependant s'il voulait venir chez moi, je lui en donnerai. Il me dit qu'il lui en fallait tout de suite. Et comme je ne luis en donnais pas, il me frappa et me porta deux coups de pied sur la figure.
— Si vous aviez été maltraité par Tourand, il valait mieux porter plainte contre lui que de vous rendre justice vous-même.
— Je n'ai pas voulu parce qu'il a déjà été repris, et que je lui en aurais fait donner pour dix ans, mais ce n'est pas moi qui ai tiré sur lui !
— Ce n'est pas vous ? Mais alors expliquez-nous comment il se fait que tant de fois vous ayez eu recours au mensonge et que tant de fois vous ayez été confondu. Pourquoi avoir dit tout d'abord que le jour où le crime a été commis, vous vous étiez couché à huit heures quand votre femme et d'autres témoins vous ont donné un démenti ? Pourquoi avoir dit que vous n'aviez pas de plomb quand on en a retrouvé chez vous ? Pourquoi avoir soutenu que vous n'aviez point d'autre chaussure que vos souliers quand on a retrouvé des bottes cachées dans votre grenier ? Pourquoi avez-vous dit que c'était votre femme qui les y avait placées quand, sur ce point encore, elle vous a démenti ? Pourquoi avoir soutenu que, depuis plus de six mois, vous n'aviez tiré un coup de fusil lorsque vous ravisant ensuite, vous êtes convenu que vous aviez tiré au mois d'août ? Tous ces mensonges, rapprochés d'autres circonstances que nous examinerons bientôt, rendent votre conduite bien extraordinaire. Et cette menace que vous avez proférée au moment de votre querelle avec Tourant :'' Va, tu vas me payer cela !''
— Je n'ai pas dit ça

Entendus, le femme Froumentin et André Drapier n'ont pas vu le tireur. Mais ils ont bien entendu Tourand crier : « C'est Boucher qui me donne la mort ! »

Le docteurs Cavoret expose que 55 grains de plomb avaient frappé la partie antérieure et latérale droite de la poitrine, les uns avaient pénétré dans le tissu de la peau, les autres n'avaient fait que marquer, 16 grains se trouvaient sur le bras droit. Tourand crachait le sang mais ses blessures n'étaient pas mortelles, ce qu'il faut attribuer à la grossièreté de ses vêtements et à la position qu'il avait prise en se tournant vers la haie derrière laquelle il avait entendu du bruit. Le coup de fusil a dû être tiré à 10 ou 12 pas.

Le docteur Pihorel a aussi visité Boucher trois jours après l'événement, « il avait la figure écorchée, les yeux tuméfiés... »

Le sieur Froumentin a séparé les deux hommes lorsqu'ils se battaient. : « En se relevant, Boucher a dit à Tourand : ''Va, tu vas me payer ça''. Et il est parti sur le champ. Je dis, mais où donc est Boucher ? Tourand me répondit : ''Je ne le vois pas, mais je l'entends courir''.

— Eh bien, Boucher, l'exécution n'a-t-elle pas suivi de près la menace ?
— Je n'ai rien dit de cela.

Le sieur Lamfrey, instituteur : « Le dimanche 8 novembre, à 10 h du soir, on est venu me prévenir, ainsi que M. le maire, qu'on venait d'assassiner Tourand. Nous nous sommes rendus de suite chez lui et ils nous a dit : ''Avant de mourir, je déclare que c'est Boucher qui m'a assassiné''.

Lamfrey raconte ensuite la perquisition, les dénégations de Boucher concernant son fusil, ses chaussures...

— Le sieur Lamfrey m'en veut parce que je n'envoie pas mes petits enfants à son école, c'est par vindicatif (sic)
— Le sieur Lamfrey a dans son école plus d'enfants qu'il n'en peut instruire, et vous supposez que parce que vos deux enfants n'iraient pas chez lui, il se déterminerait à fouler aux pieds la religion, à se rendre coupable d'un crime pour se procurer le cruel plaisir de vous perdre !
— Nous avons eu souvent des querelles ensemble.
— Je défie l'accusé, répond Lamfrey, d'en citer une, je ne lui en veux pas.
— Le sort d'un accusé, coupe le président, lors même qu'il est reconnu coupable, est trop respectable pour qu'on puisse admettre légèrement qu'un témoin sera assez méchant pour l'accabler encore sous les traits de la calomnie. Au surplus, si d'autres témoins avec qui vous n'avez pas eu probablement de disputes viennent déposer des mêmes faits que le sieur Lamfrey, que signifieront toutes vos allégations ?

Le président continue :

— Pourquoi, lorsqu'on vous a demandé votre fusil, vous avez dit qu'il était chargé depuis six mois.
— Je voulais dire que je n'avais pas tiré depuis dix mois.
— Pourquoi a-t-on retrouvé ce fusil chargé à poudre seulement ? N'était-ce pas pour faire croire que vous n'aviez pas tiré la veille et que vous n'aviez pas de plomb, que vous l'aviez ainsi chargé ?
— Non, au mois d'août, j'avais voulu tirer sur des volailles qui étaient dans mes grains. J'ai mis de la poudre dans mon fusil, mais comme j'avais pas de plomb, j'ai pas pu tirer.
— Pourquoi avoir dit qu'il n'était pas entré de plomb chez vous depuis six mois quand on en a retrouvé sur une armoire ? Pourquoi avoir dit que c'était sans doute votre servante qui l'avait mis là lorsque cette fille a dit qu'elle n'y avait jamais touché ? Et puis, une circonstance bien remarquable, c'est que dans la charge du fusil, il y avait du plomb mêlé, numéro trois, petit trois et petit quatre et dans votre sac à plomb, on trouvait aussi du plomb mêlé, numéro trois, petit trois et petit quatre. Quand on vous a demandé si vos souliers étaient votre seule chaussure, pourquoi avez-vous répondu affirmativement ?
— On ne m'a pas parlé de chaussure, on m'a demandé si j'avais d'autres souliers, j'ai répondu que non.
— Mais le mot chaussure est générique ! Il comprend les souliers, les bottes, les sabots... Quand on rapproche de cette dénégation : « Je n'ai pas d'autres chaussure », cette circonstance que vos bottes ont été trouvées cachées dans votre grenier, votre conduite devient de plus en plus extraordinaire. Qui avait pu mettre ces bottes dans l'enfoncement où elles ont été trouvées ?
— J'avais été dans mon grenier le matin, comme j'ai l'habitude de retirer mes sabots, j'aurai probablement retiré mes bottes, et c'est ainsi qu'elles se seront trouvées là...
— Voilà une réponse toute nouvelle : comment se fait-il que pendant le cours de l'instruction vous n'ayez pas dit un mot de cela ? Vous aviez au contraire parlé de votre femme qui vous a donné un démenti. Mais en admettant que vous rectifiiez un oubli aujourd'hui, toujours restera-t-il cette circonstance que les bottes s'adaptaient exactement aux traces de pas restées sur le sol du jardin de Gresset et que deux clous étaient exactement aussi reproduits dans ces traces.

La déposition de la bonne


Drouet, le maire fait une déposition dans le sens de l'instituteur. Roger, le garde-champêtre raconte comment il a retrouvé les bottes, examiné le fusil dont la bourre était fraîche... L'armurier confirme ses propres constatations. C'est maintenant au tour de Pauline Hurard de s'avancer à la barre, Elle a 19 ans et son ventre trahit une grossesse imminente. La jeune femme était au service de Boucher lors de son arrestation. Elle l'a vu ôter ses bottes, le dimanche à midi, et mettre ses souliers.
— Pourquoi n'avez-vous pas dit cela devant M. le juge d'instruction ?
— Je l'ai dit.
— Non, car M. le juge d'instruction l'aurait constaté. Comment se fait-il, puisque vous n'avez point été questionnée sur ce fait, que vous avez deviné que les bottes de l'accusé aient joué dans le procès un si grand rôle ?
— On ne m'a rien dit.
— Où Boucher a-t-il ôté ses bottes ?
Dans la cuisine...
— Où les a-t-il mises ?
— Sa femme les a mises sous l'auge.
— Eh bien ! La femme de Boucher n'a pas encore dit un mot de cela !... Avez-vous continué d'être au service de Boucher depuis son arrestation ?
— Non.
— Êtes-vous mariée ?
— Non
— C'est que je vous vois dans un état...
— C'est un malheur...


Elle n'en dira pas plus. Un sieur Boucher, qui n'a de commun avec l'accusé que le nom, fait une déclaration un peu confuse : « Je l'ai vu quand il est rentré, le dimanche au soir, il avait la figure tout ensanglantée. Je me suis couché à 9 h, avant que l'accusé ne fût rentré. Son fusil était suspendu à la cheminée... »

— Mais, s'exclame l'avocat général, ce n'est pas là qu'il a été trouvé le lendemain !

Une discussion s'engage alors sur ce point . Le maire soutient que le fusil était au sommier. Un des gendarmes présents à la perquisition affirme au contraire qu'il était à la cheminée...

Godard, l'avant dernier témoin, est cité à décharge : « Tourand m'a invité un jour d'aller boire chez lui un pot de cidre d'amitié et il m'a battu.
— Et vous vous êtes laissé battre ?
— Ah ! ma foi oui...
— Mais un homme en vaut un autre, non ?
— Qu'y voulez-vous faire ? J'ai pris mon mal en patience. J'ai eu un œil ouvert.

La femme Godard déclare quant à elle que quinze jours avant l'événement, elle a entendu dire à Tourand qu'il donnerait une pile à Boucher si ce dernier ne lui payait pas ce qu'il lui devait.

La liste des témoins étant épuisée, l'avocat général a soutient l'accusation. Me Calenge la combat. Après une heure de délibération, Boucher est déclaré coupable d'homicide volontaire sans préméditation ni guet-apens. Une question subsidiaire charge Tourand d'une part de provocation. L'accusé est condamné à trois ans d'emprisonnement.


Epilogue


D'une famille de Chasse-moûtes,  journalier, Jean Tourand reprit une vie normale dans le village où l'on entendit plus guère parler d'Isidore Boucher.
Pauline Hourard, devenue dévideuse à Barentin, accoucha un mois plus tard d'un garçon, Benoît Hippolyte. Elle fut assistée de Marie-Anne Tellier, 70 ans qui alla déclarer la naissance en mairie, flanquée des deux témoins requis, l'instituteur Louis Féron et Jean-Baptiste Levasseur, ouvrier fileur. Pauline elle-même était une fille naturelle, née à Varengeville. Elle finira par épouser un journalier en 1837, Jean-Prosper Michel. On ne connaîtra pas le nom du père de son enfant.

SOURCES
Journal de Rouen.