Par Laurent Quevilly
et Jean-Yves Le Marchand

C'est une énigme généalogique que nous soumet Jean-Yves Le Marchand. Son ancêtre, Rose Adélaïde, avait 22 ans lorsqu'elle accoucha d'un garçon. Seulement, à l'état civil, elle était morte.

Dans les registres jaunis d’une paroisse oubliée, une énigme surgit : comment la fille de Jean-Baptiste Le Marchand peut-elle mourir à trois mois... et pourtant avoir un enfant 22 ans plus tard, se marier, accoucher encore, adopter même des orphelins, bref, vivre encore près de soixante ans ? Avant de mourir une seconde fois !

C’est à cette question que va se heurter, des siècles plus tard, Jean‑Yves Le Marchand« Je suis le descendant direct de Jean-Baptiste Le Marchand… », écrit-t-il dès les premières lignes de son enquête généalogique, histoire de bien ancrer son récit dans une réalité indiscutable. Pourtant, ce qui va suivre défie toute logique.

Au doux village du Vaurouy

Dans les boucles lentes de la Seine, Duclair se blottit entre falaises blanches et eaux grises. Sur les hauteurs, à deux kilomètres à peine, le hameau du Vaurouy vit, à la fin du XVIIIe siècle, ses dernières années d'indépendance, peuplé d’une centaine d’âmes. Une petite église et un château dominent le paysage.

C’est là que naît, en 1762, Jean-Baptiste Le Marchand, fils d’un maître charpentier dont il commencera à épouser le métier avant de se faire sabotier, menant une vie modeste dans une communauté soudée. Son frère aîné, Pierre-Anthoine est un peu plus lettré qui lui si bien qu'il sera bientôt propulsé officier public chargé de tenir les premiers actes d'état civils quand viendra la Révolution. Les registres passent alors des mains du curé à celles des of fiers municipaux. Mais les vies, elles, suivent leur cours. Jean-Baptiste épouse en juin 1791 une fileuse de coton venue de Duclair, Marie Geneviève Romain. Une première fille leur naît, Marie Rose, dès 1792. Puis vient Thérèse Antoinette en 1794. 

Énigmatique Rose Adélaïde

Et puis voilà qu'apparaît Rose-Adélaïde. Le 9 Thermidor de l’an IV de la République exactement. autrement dit le 27 juillet 1796 pour faire plus simple. Ce jour-là, son père va déclarer cette troisième naissance dans la maison commune. Une enfant parmi d’autres, promise à une existence semblable à celle des femmes de son temps, entre travail du fil et migrations discrètes vers les bourgs industriels. C'est déjà l'aire du machinisme, les campagnes se vident lentement, les populations se déplacent. Mais l'histoire va prendre une autre tournure...

La rue principale de Saint-Eustache-la-Forêt où s'établirent les Le Marchand...

« Je cherchais simplement à reconstituer le parcours de Rose-Adélaïde… » Sur l'écran de son ordinateur, Jean-Yves compulse patiemment les registres des archives de Seine-Maritime. 
Naissances, mariages, déplacements. Les trouvailles s’accumulent : en 1819, à Saint-Eustache-la-Forêt, Rose donne naissance à un fils hors mariage, Louis-Henri. En 1821,
à Saint-Jean-de-la-Neuville, elle épouse Charles Badais, un journalier. Le couple vécut ensuite à Saint-Vigor-d'Ymonville où il aura une temps sous sont toit trois filles mais aussi cinq enfants de l'hospice du Havre. Puis, en 1854, Rose-Adélaïde meurt à Saint-Vigor-d’Ymonville. Sur tous ces actes, absolument tous, on la dit née ce fameux 27 juillet 1796 au Vaurouy. 

Tout est cohérent. Tout est solide. Mais un seul acte anéantit tous les autres. Et c'est un acte de décès daté de l’an V de la République. Rose-Adélaïde Le Marchand… est morte à trois mois ! Et c'est non seulement visé par son père. Mais aussi signé d'une plume assurée par son oncle, l'officier public...

La bouteille à encre

« Je suis tombé à la renverse, confie Jean-Yves. Ainsi, mon ancêtre directe à la cinquième génération est morte à l’âge de trois mois ! » Alors s’agit-il d’une pure homonyme ? Non, le nom des parents est bien spécifié. Alors une grossière erreur ? Peut-être, mais à ce point ! Sa sœur aînée, née quelques années plus tôt portait le prénom de Marie Rose. Or je n'ai pas retrouvé sa trace à ce jour. Alors, est-ce elle qui est concernée. Il faudrait d'abord que le prénom, "Rose Adélaïde" au lieu de "Marie Rose" ait été écrit par erreur. Pourquoi pas. Mais aussi que le même scribe, étroitement lié à la famille ait indiqué "âgée de trois mois" au lieu de "trois ans". Ce qui fait tout de même beaucoup. L'aînée est effectivement née exactement 3 ans, 8 mois et 3 jours plus tôt. Mais elle n'est autre que la filleule de l'épouse de l'officier public. Et elle ne fut déclarée que sous deux prénoms : "Marie Rose".
Et si Rose Adélaïde, dans un état cataléptique, avait été trop hâtivement jugée morte au berceau. Puis, son père s'en revenant de la mairie découvre sa fille présentant signes de vie.  On aurait ensuite omis d'annuler d'un trait de plume l'acte prématuré ? Douteux, non ?
Les registres de cette époque ne sont pas exempts de confusions. Mais ici, l’acte est signé et par le père et par l’oncle. Deux témoins directs. Irréfutables.

Une seule Rose Adélaïde !

« On dirait que Loki s’en mêle», s'est étonné Jean-Yves, évoquant là le dieu scandinave des tromperies et des illusions. 
Après la mort Rose Adélaïde, en octobre 1796, celle de sa sœur Thérèse Antoinette est intervenue l'année suivante et enregistrée en bonne et due forme. Puis deux derniers enfants sont venus au monde chez les Le Marchand au Vaurouy. Marie Thérèse en 1798, enfin Jean-Baptiste en 1800, parfaitement localisés ultérieurement et sans confusion possible avec la petite morte.

C'est donc après 1800 que la famille quitta Le Vaurouy pour la région du Havre, région en plein essort à mesure que se développaient les ateliers. Mais où le père y restera cependant sabotier. 


Alors le mystère reste entier. Qui donc est morte en 1796 sous le prénom de Rose Adélaïde ? Cette Rose Adélaïde qui accouche d'un enfant naturel à 22 ans, cette même Rose Adélaïde qui se marie en 1821, enfin et toujours cette Rose Adélaïde qui meurt à 58 ans, dite à chaque fois native du Vaurouy ce fameux jour de juillet 1796. Et pourant morte en octobre !

Erreur humaine, hasard troublant, ou énigme plus profonde nichée dans les replis de l’histoire familiale ? « Je cherche… », dit simplement Jean-Yves. Et vous, vous trouvez ?

Laurent QUEVILLY.

PS : Autre originalité : les parents de Rose Adélaïde sont morts à quelques jours d'intervalle à Gruchet-le-Valasse. Elle le 2 mai 1829, lui le 28. Sans doute d'une maladie infectieuse.

Pour résoudre cette énigme, seule Marie Rose, l'aînée, semble en détenir peut-être la clef, comme nous le suggère Martine Hautot, Si aucun acte de mariage, de naissance de ses enfants, de décès n'apparaît à son propos, alors cela confirmerait qu'une double erreur a été commise par sa famille en octobre 1796. Chapeau bas.

 SOURCES

Biographie et communication de Jean-Yves Le Marchand à Laurent Quevilly.