Lundi 3 juillet 1752. Une douce soirée d'été s'achève à Jumièges. Tout le monde a travaillé dur dans la journée. Certains sont déjà au lit. D'autres finissent de rentrer leur troupeau. Quand Charles de la Metterie et Valentin Gruley en viennent aux mains. L'objet du litige ? un innocent agneau...


Les personnages

Charles de la Metterie. Voici peu, il a été dénoncé pour tuer en douce les pigeons des moines. Ces pigeons dévastent les récoltes. Voilà qui nous le rend plutôt sympathique.

Valentin Gruley. Il a concédé un terrain à Michel Renault. Or le frère de Gruley, Pierre, vient en récolter les pommes comme s'il était chez lui. Un jour de 1750, la famille Gruley lapide le pauvre Renault qui défendait ses fruits.

Un blessé frappe à la porte

3 juillet 1752, 10 h. On frappe à la porte du docteur Berries, au bourg de Jumièges. Valentin Gruley veut s'y faire "panser et médicamenter". Avec son accent du Sud, le chirurgien le fait asseoir sur l'une des chaises de sa cuisine et l'examine attentivement. Il a déjà remarqué cette blessure au front, juste au-dessus du "couronnal". Comment ne pas la voir. Elle a la longueur de trois lignes environ et la largeur d'une. Autant en profondeur. Le maître chirurgien ne s'y trompe pas. Elle est due à un instrument contondant ou similaire.
Après quoi, Berries "visite" le bras gauche de Gruley au bout duquel pend une main ensanglantée. Comme d'ailleurs ses bas et ses culottes. Le petit doigt a été emporté. Du moins la première phalange dans son entier. Gruley lui dit avoir reçu plusieurs coups. Berries le panse et le renvoie dans son lit. "Je viendrai vous saigner demain matin". Invariablement, il délivre toujours le même traitement, le bon docteur Berries : la saignée, le lit et un "régime de vie" dont ont ignore la recette. Et quand son malade est vraiment mal en point, il vous avoue "ne pas répondre de sa vie".

Au chevet de Metterie

C'est ce qu'il consignait sur son procès-verbal quand quelqu'un d'autre vint à toquer à sa porte. Il était 11h du soir. C'était cette fois la femme de Charles de la Metterie, Marie Amant. Il la suit alors jusqu'au hameau du Sablon où vit ce laboureur et marchand. Il le trouve dans son lit couché. Comme il l'examine, il remarque une contusion à la partie supérieure de l'œil gauche, de la grosseur d'une noix et de la largeur d'une pièce de 3 livres. Il l'attribue à quelques coups de poings, de pieds ou de genoux. Metterie présente plusieurs excoriations à la gorge, "ce qui m'a paru être fait par les ongles, comme si on avait voulu lui empêcher la respiration." Il constate encore à la main droite "deux plaies au doigt annulaire, ou doigt du milieu, ce qui m'a paru être fait par les dents ou les ongles, de la largeur d'environ un liard et environ un pouce de distance l'une de l'autre avec perte de la peau."
Metterie se plaint de grandes douleurs à la gorge et à la tête. Aussitôt, le Dr Berries prescrit son traitement habituel: il saigne le "malade" sur le champ, lui ordonne de garder le lit avec un régime de vie.

La plainte de Gruley

Dès le lendemain, les deux adversaires vont chacun porter plainte l'un contre l'autre. Examinons d'abord celle de Gruley qui fut enregistrée par Delamarre, ce mardi 4 juillet 1752. Il affirme que la veille, vers 9h, il était allé au devant de sa "servante et domestique" qui gardait son troupeau à laine dans les terres lui appartenant, au hameau du Sablon. Un lieu proche de la maison de Charles de la Metterie. Son intention était alors de faire reconduire chez lui le dit troupeau. Lorsqu'il rencontre Metterie.  Le greffier note; "Sur plusieurs plaintes et avis faits par la servante, le dit Metterie prit un agneau provenant du troupeau du dit Gruley, même marqué de sa marque. Ce qui aurait occasionné le suppliant de lui demander auquel sujet et prétexte il entendait emporter cette bête à laine. Et étant nanti d'un marteau, en aurait frappé le dit suppliant d'un coup à la tête en abordant par le front au dessus du couronnal..." On a déjà vu ce qu'en a disait le Dr Berrye.

La plainte de Metterie

Toujours ce mardi 4 juillet 1752, par l'entremise de sa femme, Marie Amant, Charles de la Metterie dépose plainte pour "mauvais traitement a lui commis par Valentin Gruley, sa femme, sa fille et sa servante." Le dessin de Gruley, accuse Metterie, était de l'étouffer tout en serrant ses genoux sur son estomac. Depuis, il garde le lit, malade et hors d'état de pouvoir agir. Le Dr Berries, maître chirurgien, a constaté son état et une provision de 150 livres a été décidée pour subvenir à son alimentation.

Voici le texte de la plainte: "Le berger du suppliant l'ayant averti qu'il y avait un de ses agneaux dans le troupeau de Grusley de dimanche dernier, que ledit Valentin Gruley ne voulait pas le rendre, le suppliant croyant qu'il lui ferait entendre raison fut dans l'Ouraille où les moutons étaient à pâturer. Le suppliant voulant se saisir et reprendre ledit agneau, la servante du dit Valentin Gruley qui gardait ses moutons l'aurait appelé. Lequel serait venu sur le champ.
"Le suppliant lui ayant remontré que cet agneau lui appartenait, ce qui était facile d'établir s'il eut voulu entendre raison, se serait jeté sur lui, lui aurait porté plusieurs coups et déchiré sa chemise. Le suppliant s'étant échappé de ses mains et suivant son troupeau qui allait proche de celui de Valentin Gruley, et étant arrivé proche de la masure du dit Gruley, l'agneau qui appartenait au suppliant s'étant retiré hors du troupeau de Gruley pour suivre celui du suppliant dans lequel était sa mère, le dit Gruley le voulant faire suivre son troupeau, le dit Gruley se serait jeté sur lui en appelant sa femme qui serait survenue avec sa fille et sa femme servante qui auraient terrassé le suppliant, lui aurait porté un nombre infini de coups de pieds, de poings et de genoux dans l'estomac de manière qu'il est resté dangereusement malade et hors d'état de sortir de son lit, pourquoi il a recours à votre autorité..."


On a ajouté en marge que Gruley a voulu l'étrangler.

Premières auditions




Le samedi 8 juillet, suite à la plainte de Gruley, les témoins sont convoqués à 8 h du matin au palais abbatial par le sergent royal, Guillaume François Coudray. Nous sommes dans l'instruction contre son adversaire. Mais tout commence mal pour Valentin Gruley avec l'audition du premier témoin. Il a pourtant fait appel à un avocat, Maître Eustache, un habitué du palais abbatial où il défend souvent les voleurs de bois...

"Il voulait se venger"

Pierre Biller, laboureur au Sablon, a environ 45 ans. Il n'a "autre connaissance, sinon qu'il a vu Charles de la Metterie et Valentin Gruley se disputer au sujet d'un agneau qui était dans le troupeau de Gruley et que Metterie réclamait, que le déposant croit appartenir audit de la Metterie, ce qui se passa lundi dernier, environ les 8 à 9h du soir. Dépose en outre que le dit Gruley lui a dit, peu de temps après l'assiette de la taille du Sablon, qu'il se vengerait de l'augmentation de la taille que la Metterie lui avait donnée et qu'il s'en repentirait..."

Un contentieux existait donc déjà entre les deux hommes. Metterie a été désigné en début d'année pour fixer et percevoir les impôts. Il a taxé fortement Gruley. Qui n'attendait que l'occasion de se venger.

On remarquera au passage l'expression "l'assiette de la taille". A Jumièges autrefois, on répétait une expression qui, phonétiquement, imitait le carillon de l'abbaye: "La taille est assise de quoi la paierez-vous? La taille est assise de quoi la paierez-vous". Et les trois cloches des églises de la presqu'île répondaient alors de leur timbre aigu: "De chanvre et de lin, de chanvre et de lin..."


Recherche en maternité

Magdeleine Vauquelin dit Chauvin, femme de Jacques Tropinel, journalier, demeurant au Sablon. Elle a 32 ans environ. Son témoignage n'est pas favorable non plus à Gruley. Elle raconte que lundi dernier, vers 9h, il s'éleva, proche l'Oraille, une dispute entre les deux hommes au sujet d'un agneau qui était dans le troupeau de Gruley et que réclamait Metterie comme lui appartenant. Que Gruley soutenait que l'animal n'était pas à Metterie. Ce dernier lui dit alors: je m'en vais vous le faire voir dans un moment ! Et il s'en fut chercher la mère de l'agneau qui se comporta comme toutes les brebis qui retrouvent leur petit. Que même l'agneau voulut suivre sa mère dans le troupeau de Metterie mais que Gruley s'y opposa en le rechassant dans le sien. Metterie prit alors à témoin la déposante et plusieurs autres et leur dit comment on lui refusait son agneau. Les parties poursuivant leur chemin, Magdeleine Vauquelin entendit peu de temps après qu'on traitait Metterie de voleur, fripon et coupe-gorge. C'est tout.

On note la dénomination de la pâture: "l'Oraille". C'est dans un champ nommé l'Oraille que se disputait jadis le jeu de la pelote.

"Il le poussait rudement"

On entendit ensuite Marie de Saint-André, veuve de François Vauquelin, demeurant au Sablon, 64 ans. Elle, elle a vu passer les deux hommes qui se disputaient au sujet d'un agneau. Gruley paraissait fort en colère et toujours prêt à frapper Metterie et même il le poussait rudement. Ce que voyant, elle rentra dans sa maison. Rayée, cette déposition fut jugée irrecevable pour des raisons qui m'échappent.

"Marche ton chemin !"

Au tour de Marguerite Ouin, femme de Pierre Biller, laboureur au Sablon, âgée de 39 ans.  Elle aussi a vu passer les deux hommes. Metterie disait à Gruley: "Pourquoi mets-tu la main sur moi ! Je ne te touche pas, moi ! Marche ton chemin !... Peu de temps après, elle entendit le dit Gruley et trois ou quatre de sa famille crier au voleur."

"Loyal, à mon secours !"

Marie Cécile Rigault, femme de Jacques Hary, journalier, âgée de 25 ans. Elle aussi a vu le trio Gruley se disputer avec Metterie au sujet de l'agneau qu'il réclamait "et que Gruley tenait dans ses bras pour ne pas le rendre. Sur quoi Metterie dit qu'il en allait prendre et autre et comme l'agneau s'echappa des mains de Gruley et que Metterie courut après pour le prendre, Gruley courut aussi sur Metterie et que Gruley, sa femme et sa servante se relevaient de dessus Metterie qui était couché par terre et qui venait de crier: Loyal, à mon secours ! Il sont trois qui m'étouffent ! Et après que Gruley se fut retiré de dessus Metterie, il dit à ce dernier: Crie présentement si tu veux ! La déposante a remarqué que Gruley avait le bout du petit doigt bien maltraité et que lui, sa femme et sa servante criaient au voleur après Metterie..."

"Sans bonnet ni sabots"


Guillaume Siméon fils, maréchal et laboureur, 26 ans, dit tantôt du Quesnay tantôt du Sablon. Il a vu la recherche en maternité, "que même l'agneau reconnut sa mère, nonobstant Gruley ne voulut pas le rendre. La dispute redoubla, Maréchal entendit crier... et pleurer. Les cris, c'étaient Metterie dira-t-il dans sa seconde déposition. Il intervint pour séparer les protagonistes mais Metterie s'en allait ou s'enfuyait sans bonnet ni sabots et Maréchal ne trouva que Gruley, sa femme, sa sœur, sa fille et sa servante qui étaient à la barre de leur masure. Gruley saignait beaucoup du doigt. Il paraissait même avoir du sang au visage.
 
Secondes auditions

Le lundi 10 juillet, assisté de Boullard, greffier ordinaire, demeurant à Duclair, Delamarre va entendre les témoins convoqués au palais abbatial. Par Coudray, sergent royal. Cette fois, Charles de la Metterie est dit habitant le hameau du Quesnay.

"C'était dans mon jardin"


François Loyal, 40 ans, demeurant au hameau du Quesnay, est le premier à déposer. Il raconte que lundi 3 juillet, vers les 8 ou 9 h du soir, il était alors couché dans son lit. Lorsqu'il entendit une dispute qui se déroulait entre particuliers dans son jardin dont ils avaient franchi la haie. Il reconnut la voix de Valentin Gruley qui se plaignait d'avoir un doigt de la main coupé et, peu de temps après, celle de Charles de la Metterie qui criait aussi: "Loyal, ils sont à quatre dessus moi !" Voilà tout.

"Vous les avez volés"

Pierre Rigault, charpentier, demeurant au Quesnay, a 58 ans. Il confirme que ce fameux lundi, vers 8h et demie du soir, une dispute s'éleva entre les deux hommes au sujet d'un agneau qui était dans le troupeau de Gruley, lequel réclamait à Metterie qu'il le lui rendit. Gruley répond: vas donc chercher la mère. Sous-entendu: on verra bien s'il va la téter. Metterie s'exécute. Mais constate que Gruley tient toujours l'agneau pour l'empêcher de rejoindre la brebis. De la Metterie :
— Laissez-le donc aller si vous voulez qu'il tête sa mère. Allez la chercher dans votre troupeau si vous croyez qu'elle y est.
— Mais j'ai des agneaux qui ne tètent point ! répond Gruley.
— Vous les avez donc volés !
Comme la dispute continuait, Pierre Rigault se retira, d'autant que les protagonistes continuaient leur chemin vers la maison de Gruley. Le témoin n'en dira donc pas plus.

"Faut point tant de dispute !"

Louis Lefrançois, journalier, hameau du Sablon, 52 ans. Il confirme la dispute entre les deux hommes "qui se traitaient réciproquement de voleurs et de fripons." Il entendit encore Metterie dire à Gruley: "Il ne faut point tant de dispute. Allez chercher la mère du dit agneau dans votre troupeau. Car voici la mère que je présente. Et si le dit agneau va téter votre brebis, alors il vous appartiendra...."
Et comme ils poursuivaient leur chemin, Lefrançois ne sait ce qui se passa entre eux. Sinon qu'il a entendu dire à Loyal "que le dit Gruley, sa femme et sa servante s'étaient jetés sur le dit de la Metterie et l'avaient maltraité."

Pierre Biller, du Sablon,  45 ans réitère sa déposition du 8 juillet.

"Je te le rendrai par morceaux !"

Jacques Tropinel, journalier au Sablon, a 26 ou 27 ans. Vers les 9 h du soir, il a vu la dispute, il a vu Metterie apporter la brebis "et l'agneau vouloir se ranger au côté de sa mère, se reconnaissant l'un et l'autre.et se donnant des marques que font ordinairement les brebis lorsqu'elles retrouvent leurs agneaux. Que même l'agneau voulait rejoindre le troupeau de Metterie et sa mère mais il en fut empêché par Gruley qui repoussa toujours agneau dans son troupeau en disant que jamais il ne le rendrait à Metterie ou que ce serait par morceaux. Et comme les parties poursuivaient leur chemin il ne put qu'entendre qu'on maltraitait Metterie et qu'ils étaient plusieurs. A savoir Gruley, sa femme, sa servante et que, non contents de le maltraiter, ils le traitaient de voleur, fripon et coupe-gorge, que même la sœur de Gruley survint et injuria pareillement Metterie..."

Marie Cécile Rigault, la femme de Jacques Hary, refait exactement la même déposition que le 8.

Marie de Saint-André, aussi. Cette fois, cette déposition fut prise en compte.

Guillaume Siméon fils refait sensiblement la même déposition que le 8.

"Près de la barre à Loyal"


Marie Madeleine Rigault, femme de Jacques Ouin, a 42 ans et habite au Sablon. Elle croit être parente au 3e degré de Valentin Gruley et au 4e de Charles de la Metterie. C'est manifestement vrai pour ce dernier dont la grand-mère maternelle était née Rigault. En revanche, on n'établit pas de lien avec Gruley.

Vers les 9h du soir, elle entendit Gruley et quelques autres de sa famille crier au voleur. Et cela, "près de la barre" à Loyal. C'est tout.

Épilogue

Dès le mardi 11 juillet, Valentin Gruley se rappelle au bon souvenir du bailli et sollicite une provision, "attendu que ledit Gruley et dangereusement malade..." La requête, signée Gruley et de son avocat, fut transmise le même jour au procureur fiscal. Pour la forme. Car les jeux étaient faits. Ce même 11 juillet, Delamarre, suivant les conclusions du procureur fiscal, stipulait dans le dossier: "L'information dudit de la Metterie est préférable à celle dudit Gruley." Il allait donc être bientôt entendu et devait déjà verser cinquante livres pour pourvoir à l'alimentation de son adversaire.

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Notes généalogiques

Charles de la Metterie était fils de feu Etienne et Madeleine Morné. Il a épousé Marie Amand, fille de François et Madeleine Tuvache, le 19 juillet 1749.

Valentin Gruley était fils de Michel et Anne Cottard. Il a épousé Marie Dorothée Levasseur le 11 février 1737.

Sources

Recherche aux archives départementales et numérisation: Jean-Yves et Josiane Marchand.
Mise en forme: Laurent Quevilly.









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