Les faits sont restés présents dans les esprits des Bardouvillais. Jamais un tel abordage, avec ses conséquences tragiques (cinq morts) ne s’était produit en Seine. C’était le 24 août 1978, à 13 h 09 à la hauteur de Saint-Martin-de-Boscherville et du château de Bardouville.


Le céréalier britannique « Mary Weston » (longueur 52 mètres) qui venait de charger 805 tonnes de blé à Petit-Couronne, faisait route vers l’estuaire, lorsqu’un cargo ivoirien, le « Yakassé » (longueur 156 mètres) entamait une banale manœuvre de dépassement en fin de courbe. Rien ne laissait présager qu’elle provoquerait un drame. Toutes les précautions habituelles avaient été prises, une trentaine de mètres séparaient alors les deux navires, et le commandant du « Mary Weston » donnait l’ordre de stopper les machines.


Un des rares clichés du naufrage. Source image : (http://mannevillais.blogspot.com/).

Tout a été très vite. Coupé de tout moyen, le caboteur anglais est comme aspiré par le cargo ivoirien, tout le monde est d’accord là-dessus. Le « Mary Weston » part à gauche, se retrouve en travers et malgré une ultime manœuvre (barre à tribord toute), aborde le cargo et en quelques secondes se retourne, quille en l’air.
« Un choc pas plus brutal que certains accostages », affirmait l’équipage du semi porte-conteneurs ivoirien.
« J’ai crié au mécanicien de remettre les machines en marche », témoignait Jacques Blais, pilote de la Seine du « Mary Weston », qui dut d’avoir la vie sauve au fait d’avoir été éjecté de la passerelle et d’avoir pu regagner la berge à la nage, où il parvint épuisé. Le capitaine, lui aussi éjecté, ne parvenait pas en revanche à vaincre le courant pour regagner la berge. Son corps sera retrouvé trois jours plus tard à La Bouille.

Quatre hommes restaient prisonniers de la coque lisse et brune, entourée de remorqueurs qui tentaient de le maintenir à flot. Le chef mécanicien, au travail dans la salle des machines alors que les trois matelots déjeunaient au carré, frappait des coups sourds contre la coque pendant près d’une heure pour guider les sauveteurs. « Je suis seul, je ne suis pas blessé », criait t-il en anglais.
Quelques heures plus tard les pompiers ont percé la coque de plusieurs ouvertures, mais il était hélas déjà trop tard. Ils sont d’abord tombés sur la cuve à mazout, puis dans la cale, où le chargement avait bloqué les écoutilles et l’accès au château arrière où devaient se trouver trois matelots.
On ne retrouvera les corps des quatre marins que le 5 septembre lorsque le « Mary Weston » fut relevé.

Epilogue judiciaire (décembre 1980)


C’est le pilote de la Seine, préposé au guidage du cargo ivoirien, Mr Louis Fougerai, 53 ans dont 29 de
services dans cet emploi, qui a comparu devant le tribunal correctionnel de Rouen où il a été cité sous l’inculpation d’homicide involontaire.

Il lui était reproché d’avoir entrepris le dépassement à une vitesse excessive et de ne pas s’être suffisamment écarté du caboteur. Autant de griefs que lui et son avocat contestèrent d’une façon qui ébranla le président, reconnaissant qu’il pouvait y avoir litige quant à la réalité des faits ; les rapports d’expertise contenant des contradictions.

Le substitut avait, pour sa part, demandé une peine de prison de quatre mois avec sursis et de 5000F d’amende, bien qu’un des experts désignés par le juge d’instruction ait déclaré que l’accident lui paraissait inexplicable.

Finalement, faute de pouvoir établir avec certitude la responsabilité, donc la culpabilité de M. Fougerai, le tribunal a pris une décision de relaxe.
Les eaux du fleuve se souviennent-elles aujourd’hui de : Kenneth Sheate, James Whright, John Mayor, Robert Mac Dade et John Pender, le capitaine et quatre marins du caboteur « Mary Weston » ?

Elles se referment ainsi après chaque catastrophe, sans plaie ni cicatrice, sans autre mémoire que la douleur des familles.

On ne saura jamais ce qui a causé le naufrage du « Mary Weston » et si la mort de cinq hommes pouvait être évitée.

Sources

Paris-Normandie. & Courrier Cauchois.