Autour de photos de Marc Ribès

          La chapelle du Bout-du-Vent... C'est à ce niveau que les vents cessaient d'être utiles aux voiliers remontant la Seine. Elle date de 1730. Longtemps, les gens d'Heurteauville furent privés d'église paroissiale et partageaient leurs obligations religieuses entre Jumièges et la chapelle du Torp, à Guerbaville...

Quand une paroisse est coupée en deux par un fleuve comme la Seine, la simplicité n'a rien de biblique. En 1710, le curé de Jumièges demande un nouveau vicaire pour desservir Heurteauville. Déjà, la rive droite de sa paroisse est très étendue. Entre les Sablons et le Conihout, "séparé de l'église par des marests qui sont affreux par leurs digues et fossés qui le traversent et environnent..." Mais pour visiter ses ouailles d'Heurteauville, alors là il lui faut traverser sans cesse la Seine au risque de sa vie. Viel doit aussi aller chercher le corps des défunts pour les accompagner jusqu'à l'église paroissiale. Le voyage, par tous les temps, est parfois impossible et "quantité de malades sont morts sans visite et sans sacrements." C'était encore le cas, le 27 janvier 1709.  Anne Hébert dut être enterrée à la Mailleraye. Le fleuve était gelé...

           Enfin, Viel assure encore avec les moines le service exigé à la chapelle du Torp par son donateur en 1083. Une trentaine de messes pas an...  Le Torp? Ancienne villa romaine, affublé d'une nom scandinave, ce domaine agricole est situé dans un essart dans la forêt de Brotonne, à Guerbaville. Robert de Meulan en a fait don aux religieux de Jumièges qui y édifièrent une chapelle Saint-Philibert. En contrepartie, à perpétuité, deux moines devaient y résider pour prier au salut du comte et de sa postérité.

La chapelle mesure 18,15 m de long sur 6,85 m de large. A l'arrière, la sacristie est un rajout opéré en 1890. 

           De leur côté, les paroissiens d'Heurteauville traversent la Seine plus de 80 fois par an pour assister aux messes dominicales, l'office de 10h du matin et les vêpres de deux heures et demie, mais aussi aux fêtes du calendrier. Sans compter les baptêmes, mariages, inhumations... Alors pour ce faire, ils n'empruntent pas le bachot du passage, mais leur propre flette qui les mène au bout de la rue des Iles. Ce qui n'est pas toujours du goût des riverains. En 1722, excédé, revendiquant la rive, Nicolas Boquet fit "démarrer par ses fils et ses gens" la barque de Jean Tuvache. Il était venu assister à l'office de l'Ascension. Plainte... Les enfants eux aussi doivent traverser le fleuve pour recevoir l'enseignement catholique et général.

Vingt noyés introuvables!











La statuaire comprend notamment une vierge à l'enfant, le curé d'Ars, sainte Austreberthe (XVIe)...
                      Le 15 août 1726, les habitants d'Heurteauville demandent donc l'érection d'une chapelle face aux risques encourus "une grande partie de l'année pour assister au service à l'église sur la rive droite de la Seine". Plusieurs érudits expliquent la pétition par la noyade d'une vingtaine de paroissiens se rendant à l'office divin. Les registres paroissiaux n'en disent rien. Tout au plus trois noyés dans un même accident en juillet 1722

Tout ira très vite. L'archevêché ouvre une enquête de commodo et incommodo dès novembre 1726. Mgr Lavergne de Tasseran ordonne la construction. Suivi par l'Intendance de la Généralité de Rouen au mois de janvier suivant. Résultat: un arrêt du Conseil d'Etat autorise la construction de la chapelle, le 1er avril 1727, sur un terrain cédé par les sieurs Chantin et Saffray. Juste Houel nous affirme qu'elle sera édifiée sur les fondations d'une ancienne chapelle. Et certains auteurs n'hésitent pas à y voir les restes de Saint-Vast où Rollon aurait déposé les reliques de sainte Hermentrude. Quoi qu'il en soit, le Conseil nomme par l'intermédiaire du sieur de Gasville un certain Martinet comme architecte-expert. Il dressera les plans et devis d'une chapelle-église. Ce dernier inclut l'achat d'un terrain, la création d'un cimetière et d'un presbytère. Les habitants aisés se proposent aussitôt d'en financer l'entretien. Le financement des terrains, de la construction, de l'entretien de la nouvelle chapelle et du prêtre viendra d'une imposition sur les propriétaires d'Heurteauville. 2 à 300 livres par an aussi longtemps que Gasville le jugera à propos.


La nef autrefois...
...et depuis la restauration. L'autel majeur en bois est du XIXe. Ex-voto représentant le Saint-François, trois-mâts carré.


L'ancienne chapelle du  Torp semble alors abandonnée. Située à Guerbaville dans un corps de ferme, elle est éloignée d'Heurteauville, la traversée du marais de la Harelle est difficile... Aussi, les messes y sont rares. Si bien que le grenier au  dessus du chœur sert à stocker foins et fourages. Tout cela est consigné dans un procès-verbal et par une ordonnance du 10 novembre 1727, l'archevêque  promet à l'abbé Saint-Simon de faire démolir la vieille chapelle. Les matériaux, la cloche, les vases, linges, images et ornements sacrés iront au nouvel édifice.  


Saint Jean-Baptiste et Saint Simon, statues en bois peint du XVIIe, encadrent l'entrée.
Iici, lors d'une porte ouverte en juillet 2008.

 Placée sous le vocable de saint Simon et de saint Jude, la chapelle d’Heurteauville est achevée en 1730. Sans guère de modifications du projet initial. Contrairement à ce que prévoyait l'arrêté du 1er avril 1727, les pierres de la chapelle du Torp n'ont pas servi à la construction. On alla puiser dans les carrières de Port-Jumièges, propriétés de l'abbaye. En revanche, ornements, charpente et cloche proviennent bien du Torp. Du coup, le service de Guerbaville qui rebutait tant le curé Viel est reporté sur Heurteauville et son vicaire percevra 100 livres par an pour cette peine.  

1728: l'imposition des gros propriétaires est transormée en rente sur une portion de prairie mesurant dix acres.

Des mariages "secrets"

En cette chapelle du Bout du vent, il se serait très vite établi une coutume qui permettait d'unir les jeunes gens sans l'autorisation parentale. Il suffisait alors de solliciter le vicaire. Cela aurait duré jusqu'à la Révolution. C'est du moins ce qu'affirment Bunel et Tougard qui citent un autre exemple à Moulineaux. 

Mais d'ici là, en 1780, on demande dans les six mois la création du cimetière initialement prévu. En vain. Les habitants d'Heuteauville continueront d'être inhumés à Jumièges. Jusqu'au crépuscule du XXe siècle, il subsistera un carré réservé dans le champ mortuaire de Saint-Valentin.

Dans les années 1780, Monsieur Daviron est le prêtre vicaire d'Heurteauville. Il il enseigne le catéchisme, fait classe, administre en principe les sacrements, hormis celui du mariage. En principe, car les gens d'Heurteauville semblent continuer à traverser la Seine pour nombre de devoirs religieux. Daviron prêtera serment à la Révolution. Comme ses collègues de la presqu'île. Il mourra à Epreville-en-Roumois.

17 articles! 1780, c'est l'année où le cardinal de La Rochefoucauld réglementa les obligations respectives du curé de Jumièges et de son chapelain. Le premier peut venir célébrer à sa guise, le 17 octobre, la fête de Saint-Simon et Saint-Jude. Son vicaire le remplace alors sur l'autre rive. Ce dernier est tenu de s'y rendre à la Saint-Valentin, de remplacer le curé à Jumièges en cas d'absence mais de rentrer dormir à Heurteauville.












La chaire à prêcher

1791: le desservant est nommé à Jumièges. Les habitants demandent à l'administration de pouvoir se choisir un chapelain. Mais le district de Caudebec confie ce recrutement au curé du Mesnil.

1792: le nouveau chapelain est pourvu de la cure de Guerbaville. Les habitants demandent à nouveau de pouvoir choisir un prêtre. L'évêque Gratien soutient que c'est au curé de nommer le desservant. on en resta là. Ce fut semble-t-il un ancien moine, Dom de Montigny, qui officia en ces années-là.

En 1794, la cloche fut sans doute fondue comme nombre de ses sœurs pour former des canons. 


Il meurt à l'autel

31 mai 1811, Montigny, 66 ans, meurt subitement à l'autel sous les yeux de ses paroissiens. Une fin à la Molière...

1812: la succursale devient cure. Les habitants réclamaient l'exercice des sacrements, de TOUS les sacrements en la chapelle.

Une nouvelle cloche est hissée en 1819 avec plusieurs motifs. Les frises et marques des maîtres fondeurs Reveilhac Bertrand Frères de Paris.

Dans les années 1820, les assauts du fleuve rongent la rive, près de la chapelle. Si bien que pour boucher une excavation, on édifie un talus de 1.200 pieds de long sur 12 à 14 pieds d'épaisseur. Le travail s'achevait à peine que la marée en emportait déjà 100 pieds.

1829: la chapelle est toujours propriété des habitants possédant fonds.

N° 19,910. — Décret Impérial (contre-signé par le garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes) qui :

1°) Érige en succursale l'église d'Heurteauville, dite de la Harelle, section de la commune de Jumièges, canton de Duclair, arrondissement de Rouen (Seine-Inférieure);

2°) Autorise l'acceptation du legs fait par le sieur Pasquicr à la fabrique de l'église précitée et consistant en une somme de mille fraucs pour l'achat d'ornements nécessaires au culte. (Paris, 14 Juin 1865.)


1868: indépendance d'Heurteauville.

1875: construction d'un nouveau presbytère près de la chapelle. Le curé en poste n'y réside qu'un an...

En 1882, le presbytère est loué à des particuliers, faute de prêtre en résidence et pour compenser les indemnités versées au curé d'Yainville. Depuis six ans, il vient en effet "biner dans cette paroisse".


1890: construction de la sacristie.

18 mars 2007: inauguration de travaux de rénovation après deux ans de chantier.

Sources bibliographiques


Un passage de la Basse-Seine, Jumièges, Jean-Pierre-Derouard, 1993.
La chapelle du Bout-du-Vent se raconte, Comité départemental du Tourisme, 2008.
Juste Houël, Harelle de Harteauville, 1829.